Alain Bauer
Une autre histoire du crime
Grand entretien exclusif

Alain Bauer « Les violences se sont hybridées »

Cybercriminalité, narcotrafic, radicalisation diffuse, fragmentation sécuritaire : analyse des nouvelles mutations de la violence contemporaine.

JLP Décryptage · Julien Laurenceau · 15 min de lecture

Quelque part entre les cyberattaques visant des infrastructures critiques, la montée des narcotrafics transnationaux et l'apparition de nouvelles formes de violence diffusées à grande vitesse par les réseaux numériques, le crime a changé de nature. Les frontières traditionnelles entre criminalité organisée, technologies civiles, stratégies étatiques et guerre informationnelle deviennent de plus en plus poreuses. Les violences se sont hybridées, les outils se sont démocratisés, et les démocraties occidentales peinent parfois à suivre la vitesse de mutation des menaces contemporaines.

Alain Bauer observe ces transformations depuis plusieurs décennies. Criminologue, professeur émérite au Conservatoire national des arts et métiers, ancien conseiller de Michel Rocard et auteur de Une autre histoire du crime, il s'est imposé comme l'une des figures les plus connues — et parfois les plus controversées — du débat français autour des questions de sécurité, de criminalité et d'anticipation des risques.

Son analyse dépasse cependant largement le seul cadre du débat politique français. Cybercriminalité, radicalisation diffuse, fragmentation géopolitique, dronisation des violences ou mutation des structures criminelles : derrière chacun de ces phénomènes apparaît une même interrogation de fond. Les États disposent-ils encore des outils nécessaires pour anticiper des menaces désormais mouvantes, transnationales et technologiques ?

Dans cet entretien, Alain Bauer revient sur les nouvelles formes de criminalité qui traversent les sociétés contemporaines, mais aussi sur les fragilités d'un modèle sécuritaire occidental confronté à des menaces qui évoluent souvent plus vite que les réponses politiques elles-mêmes.

Entretien
I

Anticiper l'imprévisible

Dans les cercles de sécurité et de renseignement, certaines menaces ne surprennent jamais vraiment. Elles progressent lentement, visibles, documentées, parfois même théorisées. Pourtant, les démocraties occidentales semblent souvent réagir une fois le point de rupture déjà atteint. Pour Alain Bauer, cette difficulté chronique à anticiper traduit une culture du déni profondément ancrée.

JLP Décryptage

Vous avez travaillé sur l'anticipation des risques pour des institutions publiques et privées. Aujourd'hui, quelle menace majeure vous semble encore sous-estimée par les décideurs français malgré des signaux pourtant déjà visibles ?

Alain Bauer

« À peu près toutes sont sous-estimées. Ce qui est souvent traité de manière rationnelle mais comptable dans l'espace anglo-saxon — où l'on ne nie pas le réel mais où on calcule le prix de la prévention par rapport au coût de la réparation —, l'espace français est souvent celui du déni : "ça ne va pas arriver" puis "ça ne va pas nous arriver". Jusqu'à ce qui était prévisible se produise et qu'un effet panique impose de réagir. Tard, très tard ou trop tard. »

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Tout État qui veut, peut.

Alain Bauer
II

L'État face aux nouvelles structures criminelles

La question du narcotrafic ne se limite plus à celle du grand banditisme classique. Dans plusieurs territoires européens, des logiques d'autorité parallèle émergent progressivement, mêlant contrôle territorial, économie souterraine et violence de rente. Alain Bauer estime néanmoins que la perte de contrôle n'a rien d'inéluctable.

JLP Décryptage

Pensez-vous que l'État français conserve encore une capacité réelle de contrôle face à certaines formes de criminalité ultra-structurées, ou assistons-nous progressivement à une perte d'emprise dans certains territoires et secteurs ?

Alain Bauer

« Oui. Tout État qui veut, peut. »

JLP Décryptage

Le narcotrafic semble désormais structurer une véritable économie parallèle avec ses propres logiques territoriales, financières et humaines. Sommes-nous encore dans le cadre du grand banditisme classique ou face à une forme d'autorité parallèle qui tient certains territoires par la rente et la violence ?

Alain Bauer

« C'est un classique criminologique depuis Carbine et Spirito en France ou Alfonse Capone aux États-Unis. Mais pour la première fois sur notre territoire un protoCartel, une protoMafia, la DZ, a réussi à s'implanter et s'enraciner hors de son territoire "naturel" et prendre le contrôle, par des conquêtes brutales ou des accords de franchise, de sillons complets intégrant des villes moyennes et pas seulement des banlieues. »

III

Radicalisation diffuse et nouvelles trajectoires violentes

Les structures pyramidales du terrorisme ont laissé place à des formes beaucoup plus fragmentées, rapides et imprévisibles. Les réseaux sociaux accélèrent désormais les passages à l'acte autant qu'ils dissolvent les anciens cadres idéologiques.

JLP Décryptage

Les phénomènes de radicalisation évoluent-ils aujourd'hui vers des formes plus diffuses et plus imprévisibles, notamment à travers des communautés en ligne, des trajectoires individuelles fragmentées ou des réseaux de désaffiliation ?

Alain Bauer

« En grande partie oui. L'hyperterrorisme a été en grande partie éradiqué. Mais les effets de passage à l'acte accélérés par les réseaux sociaux, le rajeunissement des acteurs criminels comme jihadistes, les méthodes plus artisanales de passage à l'acte, indiquent une "révolution dans les affaires de terrorisme comme de criminalité" en développement. »

IV

Quand le crime adopte les technologies du quotidien

Drones civils, automatisation, intelligence artificielle, cybercriminalité : les outils autrefois réservés aux États ou aux structures spécialisées deviennent progressivement accessibles à des réseaux beaucoup plus diffus.

JLP Décryptage

Les technologies d'intelligence artificielle et d'automatisation modifient-elles selon vous la nature même de certaines criminalités, ou se contentent-elles d'accélérer des mécanismes anciens ? Dans les deux cas, quel exemple concret illustre le mieux ce phénomène selon votre expérience ?

Alain Bauer

« Elles influent déjà. »

« La dronisation est un fait acquis. »

« Le cybercrime est en plein développement. »

« Un "Mythos" criminalité constituerait un probable point de rupture. »

« La dronisation est un fait acquis. »

V

Une fragmentation sécuritaire mondiale

L'émergence d'un monde multipolaire recompose également les formes de conflictualité. Les outils numériques circulent désormais entre États, groupes privés, réseaux criminels et mercenaires cyber, brouillant progressivement les frontières traditionnelles de la puissance.

JLP Décryptage

La montée en puissance concurrente des États-Unis, de la Chine et de la Russie dans les domaines technologique, informationnel et stratégique s'accompagne d'une fragmentation apparente de la réponse européenne. Cette désunion crée-t-elle selon vous des failles de sécurité concrètes que des acteurs étatiques ou des réseaux transnationaux pourraient déjà exploiter ?

Alain Bauer

« La dispersion des outils révélés et "volés" par Edward Snowden, la sous-traitance de l'État russe à des mercenaires numériques, a permis de constater l'ampleur de la dispersion et de la prolifération des capacités agressives des organisations criminelles et la faiblesse de la réponse des États, particulièrement en Occident. »

VI

« Il n'y a pas de sentiment d'insécurité »

Le débat français autour de la sécurité repose depuis plusieurs décennies sur une opposition permanente entre perception et réalité statistique. Alain Bauer rejette frontalement cette distinction.

JLP Décryptage

Comment expliquez-vous que le sentiment d'insécurité progresse dans certains territoires alors que les indicateurs de criminalité y restent relativement stables ? Y voyez-vous un effet des dynamiques de médiatisation et de viralité numérique, ou des réalités de terrain que les statistiques traditionnelles ne parviennent pas encore à mesurer ?

Alain Bauer

« Il n'y a pas de "sentiment d'insécurité". »

« Ce terme de propagande a été inventé pour nier le réel : un climat de violences physiques en forte progression après une civilisation de l'espace, notamment urbain, pendant plusieurs siècles. Cette inversion de tendance, très sensible en France depuis une quinzaine d'années, a créé une forte préoccupation chez les citoyennes et citoyens, qui demandent plus de tranquillité, de sûreté et de sécurité publique. Les outils ne manquent pas pour confirmer ces réalités mais le déni reste prégnant. »

VII

Le contresens fondamental

JLP Décryptage

Enfin, quel est selon vous le principal contresens ou l'idée reçue la plus répandue aujourd'hui dans le débat public français autour de la sécurité et de la criminalité ?

Alain Bauer

« Que ça n'existe pas et qu'on ne peut rien y faire. »

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Il n'y a pas de sentiment d'insécurité. Ce terme de propagande a été inventé pour nier le réel.

Alain Bauer
Julien Laurenceau Porte
Décryptage réalisé par
Julien Laurenceau Porte
Fondateur de jlpdecryptage.com
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