Chaque été, ou presque, la même scène se répète. Face à une canicule record, une inondation dévastatrice ou une sécheresse historique, l'opinion publique s'interroge inlassablement : cet événement est-il la preuve du réchauffement climatique ? Pendant longtemps, la science du climat a mis des semaines, voire des mois, pour apporter une réponse rigoureuse. L'attribution climatique – cette discipline qui consiste à démêler la part de la variabilité naturelle de celle du réchauffement dans un événement extrême – exigeait une telle lourdeur méthodologique qu'elle arrivait souvent lorsque le débat public était déjà éteint.
Cette temporalité est en train de basculer. Grâce à une nouvelle génération d'outils comme ClimaMeter et ClimaMonitor, les climatologues sont désormais capables de livrer des premières analyses solides presque en temps réel, au plus fort de l'actualité. Ils offrent ainsi au public, aux journalistes et aux décideurs des clés de lecture immédiates et rigoureuses, là où l'on devait naguère se contenter d'hypothèses ou de constats d'impuissance.
Au cœur de cette évolution scientifique se trouve Davide Faranda. Directeur de recherche au CNRS, auteur principal du chapitre 3 du prochain rapport du GIEC et président de la division « Nonlinear Processes » de l'European Geosciences Union (EGU), il incarne cette nouvelle climatologie qui ne se contente plus d'observer le passé pour projeter le futur, mais qui cherche à comprendre le présent.
Récemment, un décryptage publié sur JLPDécryptage explorait les mécanismes et la portée de ClimaMonitor. À la suite de cette publication, Davide Faranda a accepté de prolonger la réflexion à travers un entretien écrit consacré aux transformations de la climatologie contemporaine et aux défis qu'elles soulèvent.
Au-delà de la seule question de l'attribution des canicules, cet entretien avec Davide Faranda explore une discipline en pleine transformation. Il est question des limites de l'attribution climatique, de l'apport de l'intelligence artificielle, des exigences d'une communication scientifique transparente, mais aussi d'une évolution plus profonde : celle d'une climatologie qui ne cherche plus seulement à expliquer le climat du passé ou à projeter celui du futur, mais qui cherche désormais à comprendre le climat au moment même où il se manifeste.

JLPDécryptage
Vos travaux donnent l'impression que la climatologie est en train de changer de regard. Pendant longtemps, elle décrivait le climat comme une distribution statistique relativement stable ; aujourd'hui, elle cherche de plus en plus à comprendre un système en transformation permanente. Qu'est-ce que cette évolution change dans la manière dont un scientifique pense désormais son objet d'étude ?
Davide Faranda
Lorsque j'ai commencé à travailler sur les extrêmes climatiques il y a une quinzaine d'années, on parlait encore souvent du climat comme d'un objet relativement stable dont on pouvait caractériser les statistiques. Aujourd'hui, ce n'est plus vraiment le cas. Ce qui m'intéresse désormais, ce n'est pas seulement de décrire le climat, mais de comprendre comment il évolue en permanence et comment cette évolution modifie les événements que nous observons. C'est précisément ce qui a motivé le développement de ClimaMeter. Nous sommes passés d'une climatologie descriptive à une climatologie du changement. Lorsqu'une vague de chaleur, une inondation ou un cyclone survient, la première question n'est plus seulement « est-ce exceptionnel ? », mais « en quoi cet événement est-il différent de ce qu'il aurait été il y a quarante ou cinquante ans ? » Pour moi, c'est un changement de paradigme. Le climat n'est plus un décor fixe dans lequel se déroule la météo : c'est un système dynamique qui transforme progressivement les règles du jeu.
JLPDécryptage
Votre méthode des analogues atmosphériques, au cœur de ClimaMeter, repose sur une intuition profondément différente de celle des modèles climatiques traditionnels : au lieu de simuler un monde contre-factuel, elle consiste à rechercher dans le passé des configurations atmosphériques comparables à celles observées aujourd'hui afin de mesurer ce qui a changé. Cette approche déplace l'analyse de l'événement vers sa dynamique. Mais lorsque l'événement est si inédit qu'aucun analogue satisfaisant n'existe dans les archives, ne sommes-nous pas confrontés à une limite fondamentale ? Le passé peut-il, par moments, cesser d'être un bon professeur ?
Davide Faranda
Les analogues atmosphériques sont nés d'une idée assez simple : lorsqu'on veut comprendre un événement, il faut d'abord comprendre la circulation atmosphérique qui l'a produit. C'est cette circulation qui organise les températures, les précipitations ou les vents. Avec ClimaMeter, nous recherchons donc des situations atmosphériques similaires dans le passé, puis nous comparons leurs conséquences dans un climat plus froid et dans le climat actuel. Cela nous permet de mesurer directement l'influence du réchauffement climatique à partir des observations. Évidemment, il arrive que certains événements soient tellement extrêmes qu'ils aient très peu d'analogues. Mais contrairement à ce que l'on pourrait penser, ce n'est pas un échec de la méthode. C'est souvent un résultat scientifique en soi. Si nous ne trouvons presque aucun analogue, cela signifie que nous sommes probablement en train d'explorer une région du climat qui était auparavant très peu fréquentée. C'est aussi pour cela que je considère ClimaMeter comme complémentaire des approches fondées sur les modèles climatiques. Les observations nous disent ce qui est déjà arrivé ; les modèles nous aident à explorer ce qui pourrait arriver demain. Les deux approches sont indispensables.
JLPDécryptage
ClimaMeter livre ses analyses en quelques jours, quand le consortium World Weather Attribution demande généralement plusieurs semaines. Cette accélération permet d'éclairer le débat public alors même que l'événement est encore en cours. Pourtant, cette rapidité s'accompagne parfois d'un niveau de confiance plus faible sur certains événements sans précédent. Que perd la science lorsqu'elle parle au rythme de l'actualité ?
Davide Faranda
Lorsque nous avons créé ClimaMeter, nous avions une frustration assez simple : les études d'attribution arrivaient souvent plusieurs semaines ou plusieurs mois après les événements, lorsque le débat public était déjà terminé. Or les premières explications données dans les médias restent souvent celles qui marquent les esprits. Nous avons donc voulu montrer qu'il était possible de produire une analyse scientifiquement solide en quelques jours. Naturellement, cette rapidité demande une grande rigueur. Nous ne prétendons jamais répondre à toutes les questions. Nous publions aussi notre niveau de confiance et les limites de chaque analyse. À mes yeux, le véritable risque ne vient pas de parler rapidement ; il vient de parler avec un niveau de certitude excessif. La science progresse justement parce qu'elle sait reconnaître ses incertitudes. Ce que nous essayons de faire avec ClimaMeter, c'est fournir une première lecture robuste, tout en restant transparents sur ce que nous savons… et sur ce que nous ne savons pas encore.
JLPDécryptage
Dans le débat public, on entend encore qu'un hiver froid « réfute le réchauffement climatique » ou qu'une canicule est « normale pour un été ». Ces erreurs de lecture ne révèlent-elles pas avant tout une difficulté à comprendre la différence entre la variabilité naturelle et la transformation progressive du système climatique ? Comment les scientifiques peuvent-ils aider le grand public à changer de grille de lecture sans simplifier à l'excès une réalité aussi complexe ?
Davide Faranda
Je crois que beaucoup de débats viennent du fait que notre cerveau raisonne naturellement en termes d'événements isolés. On se demande si cette vague de chaleur est exceptionnelle, ou si cet hiver froid contredit le réchauffement climatique. En réalité, le changement climatique agit beaucoup plus subtilement. Il ne fabrique pas chaque événement ; il en modifie les probabilités et l'intensité. C'est exactement ce que nous essayons de montrer avec ClimaMeter. Nous ne disons jamais qu'une canicule « est causée » par le changement climatique. Nous montrons qu'à circulation atmosphérique comparable, cette même situation produit aujourd'hui des températures plus élevées, davantage d'humidité dans l'atmosphère ou des pluies plus intenses qu'il y a quelques décennies. Je trouve que cette approche est plus intuitive. Elle permet de comprendre que le changement climatique ne remplace pas la variabilité naturelle ; il la transforme.
JLPDécryptage
En tant que président de la division « Nonlinear Processes » de l'European Geosciences Union, vous avez placé l'intelligence artificielle au cœur de vos priorités, non comme une simple innovation technologique, mais comme un véritable enjeu méthodologique. Vous avez intégré des outils d'apprentissage automatique dans ClimaMeter tout en rappelant la nécessité de préserver une interprétation physique des résultats. Cette tension entre la puissance de l'IA et l'exigence d'explicabilité ne révèle-t-elle pas un paradoxe plus large : nous avons besoin de ces outils pour appréhender une complexité croissante, mais ils risquent aussi de nous éloigner de la compréhension physique que nous cherchons précisément à approfondir ?
Davide Faranda
J'utilise beaucoup l'intelligence artificielle dans mes recherches, mais je me méfie d'une vision où elle deviendrait une boîte noire qui remplacerait la compréhension physique. Dans ClimaMeter, nous utilisons des méthodes d'apprentissage automatique pour retrouver efficacement les meilleurs analogues atmosphériques parmi plusieurs dizaines d'années de données. Mais ces outils sont toujours guidés par des connaissances physiques : nous savons pourquoi nous comparons certaines configurations atmosphériques et quels mécanismes nous cherchons à mettre en évidence. Je pense que l'avenir de l'IA en climatologie réside précisément dans cette combinaison. Les algorithmes peuvent détecter des structures extrêmement complexes, mais ils doivent rester au service de la compréhension physique. Sinon, on obtient peut-être de bonnes prédictions, mais on apprend très peu sur le fonctionnement du climat.
JLPDécryptage
Vous êtes désormais auteur principal du chapitre 3 du Groupe de travail I du prochain rapport d'évaluation du GIEC. Cette institution produit des synthèses qui s'inscrivent dans le temps long, alors que vos travaux d'attribution rapide analysent des événements presque en temps réel. Comment conciliez-vous ces deux temporalités dans votre propre démarche scientifique ? Les outils comme ClimaMeter viennent-ils, selon vous, combler un vide laissé entre les grandes projections climatiques et le climat que les citoyens vivent au quotidien ?
Davide Faranda
J'aime beaucoup alterner entre ces deux temporalités. Participer au prochain rapport du GIEC m'oblige à prendre du recul, à examiner des milliers d'études et à identifier les connaissances les plus robustes. C'est un travail de synthèse qui se construit sur plusieurs années. À l'inverse, ClimaMeter me place presque au rythme de l'actualité. Lorsqu'un événement majeur se produit, nous essayons de comprendre en quelques jours ce qui relève de la variabilité naturelle et ce qui relève du changement climatique. Je ne vois pas ces deux activités comme opposées. Au contraire, elles se nourrissent mutuellement. Les analyses rapides permettent de tester les méthodes sur des événements réels, tandis que le travail du GIEC apporte la profondeur scientifique nécessaire pour replacer chaque événement dans une évolution de long terme. Je pense effectivement qu'il existait un espace entre les projections climatiques à l'horizon 2100 et les événements vécus aujourd'hui. ClimaMeter essaie de construire ce pont.
JLPDécryptage
Vous avez déclaré, dans une interview accordée au Point, être « abasourdi » que le débat sur le changement climatique demeure aussi vif en France alors qu'il semble largement tranché dans d'autres pays. Cette remarque suggère que produire des connaissances ne suffit pas toujours à produire de l'adhésion. ClimaMeter est aussi un outil de communication, pensé pour fournir des analyses accessibles au moment où les événements font l'actualité. La science climatique doit-elle aujourd'hui adopter une posture plus active et plus pédagogique ? Le véritable défi n'est-il plus seulement de mesurer le changement climatique, mais de faire en sorte que cette mesure soit réellement comprise ?
Davide Faranda
J'ai effectivement été surpris, notamment en France, de voir que des débats pourtant largement tranchés dans la communauté scientifique continuaient d'occuper autant de place dans l'espace public. Cela m'a convaincu qu'il ne suffisait plus de publier des articles scientifiques. Les résultats doivent aussi être expliqués, contextualisés et rendus accessibles. C'est l'une des raisons pour lesquelles nous avons développé ClimaMeter comme une plateforme ouverte. Toutes les analyses sont publiques, les données sont accessibles, la méthodologie est documentée. Nous voulons que chacun puisse comprendre non seulement les conclusions, mais aussi la manière dont elles sont obtenues. Je pense que la mission des scientifiques évolue. Nous devons rester indépendants et rigoureux, mais nous devons aussi mieux expliquer notre démarche. Dans un monde où les informations circulent très vite, la pédagogie fait désormais partie intégrante de la méthode scientifique.
JLPDécryptage
Vos travaux récents portent de plus en plus sur les événements composés, ces situations où plusieurs phénomènes extrêmes se succèdent ou se renforcent mutuellement, comme une sécheresse suivie d'incendies ou une canicule précédant des pluies torrentielles. Cette approche montre que le danger ne réside plus seulement dans l'intensité d'un phénomène isolé, mais dans leurs interactions. Au fond, la principale leçon de vos recherches n'est-elle pas que nous devons apprendre à penser le climat et peut-être le monde comme un système d'interdépendances plutôt que comme une succession de crises indépendantes ?
Davide Faranda
Ces dernières années, mes recherches se sont effectivement orientées vers les événements composés, parce que c'est là que se trouvent probablement les risques les plus importants pour les sociétés. Une canicule est déjà un événement extrême. Mais si elle est suivie d'une sécheresse prolongée, puis d'incendies, puis d'épisodes de pluies torrentielles sur des sols dégradés, les impacts deviennent totalement différents. L'attribution climatique évolue également dans cette direction. Nous ne cherchons plus seulement à attribuer un événement isolé, mais à comprendre comment le changement climatique modifie les chaînes d'événements et leurs interactions. Je crois que c'est l'une des grandes leçons de la science du climat : nous avons longtemps étudié les phénomènes séparément parce que c'était plus simple. Mais la réalité fonctionne comme un système complexe, où les interactions comptent souvent davantage que chaque phénomène pris individuellement. C'est probablement cette vision systémique qui sera au cœur de la recherche climatique des prochaines décennies.


