Franck Peinaud
Grand entretien
Santé mentale,
sécurité intérieure
et rétablissement
JLPDécryptage
VERSION FRANÇAISE
Grand entretien — Santé mentale, sécurité intérieure et rétablissement
Introduction
À la croisée de la sécurité intérieure, de la recherche et des politiques de santé mentale, le parcours de Franck Peinaud offre un point d’observation singulier sur des enjeux qui dépassent largement le seul champ du soin. Colonel de gendarmerie et représentant du Centre de recherche de la gendarmerie nationale à l’École militaire, il a également travaillé plusieurs années sur la coopération sécuritaire entre l’Union européenne et la Tunisie. Ses travaux récents interrogent désormais la manière dont les institutions publiques rencontrent la fragilité psychique, entre protection, prévention, droits des personnes et responsabilité collective. Cette réflexion prend une résonance particulière à l’automne 2026. Son ouvrage Santé mentale : un défi français. Comprendre, aider et se rétablir, paru aux Éditions de la Dame Blanche, rassemble les voix de personnes concernées, de proches, de soignants et de responsables associatifs ou institutionnels. Dans le même temps, le Centre de recherche de la gendarmerie nationale a consacré un Atelier de recherche gendarmerie aux liens entre santé mentale et sécurité intérieure. À quelques jours de la 37e édition des Semaines d’information sur la santé mentale, du 5 au 18 octobre 2026, JLPDécryptage l’interroge sur une question centrale : comment mieux protéger sans stigmatiser, accompagner sans déposséder, et évaluer les politiques publiques à partir de ce qu’elles changent réellement dans la vie des personnes ?
GRAND ENTRETIEN
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JLPDécryptage
Votre travail récent rapproche santé mentale et sécurité intérieure. Comment faire de ce rapprochement un outil de protection sans renforcer, même involontairement, l’association entre trouble psychique et dangerosité ? Où situez-vous la frontière entre ce qui relève légitimement de la sécurité, du soin et de l’accompagnement social ?
Franck Peinaud
Ce risque existe, et il serait malhonnête de le nier. Au regard de mon expérience opérationnelle, je sais combien il est tentant de lire la souffrance psychique à travers le prisme du danger. Ce rapprochement ne peut devenir un outil de protection que s’il part des besoins de la personne et de la situation à laquelle elle est confrontée, plutôt que de la menace qu’elle représenterait.
Il faut d’abord regarder ce qui conduit concrètement un gendarme au contact de la souffrance psychique : une crise suicidaire, des violences intrafamiliales, une situation de détresse ou la nécessité de protéger une personne. C’est l’un des constats qui ressort de l’Atelier de recherche gendarmerie (ARG) consacré à ces questions par le Centre de recherche de la gendarmerie nationale (CRGN), le 28 septembre 2026 à l’École militaire. En 2023, 8 848 personnes sont mortes par suicide en France, soit plus de vingt-quatre par jour et environ deux fois et demie le nombre de personnes tuées sur les routes à la même période (Santé publique France, bilan 2024 ; Observatoire national interministériel de la sécurité routière, bilan 2023). Ce chiffre rappelle l’importance des situations de détresse auxquelles les services de première ligne peuvent être confrontés.
Les données relatives à la violence doivent, elles aussi, être présentées avec précision. Une étude publiée dans Schizophrenia Bulletin indique que les personnes souffrant de troubles psychotiques sont quatre à six fois plus souvent victimes d’infractions que la population générale (de Vries et al., 2019). Le risque de commettre des actes violents est également associé à certains troubles, mais il dépend fortement du contexte et de facteurs associés, notamment les consommations d’alcool ou de drogues. La Haute Autorité de santé (HAS) rappelait en 2011 que les troubles schizophréniques et bipolaires ne représentaient qu’une part limitée des actes violents, de l’ordre de 3 à 5 % selon les données alors citées. Ces données ne justifient donc ni le déni de tout lien possible ni la généralisation de la dangerosité à l’ensemble des personnes concernées. Elles invitent surtout à tenir compte de la réalité des violences que ces personnes subissent et du décalage entre le risque mesuré et sa perception sociale (HAS, « Dangerosité psychiatrique », 2011 ; de Vries et al., Schizophrenia Bulletin, 2019).
Je situerais la frontière selon la fonction de chaque intervention. La sécurité vise à prévenir ou à faire cesser un danger immédiat pour la personne ou pour autrui. Elle doit être proportionnée à la situation et, dès que possible, laisser place à la réponse adaptée. Le soin relève des professionnels de santé, qui évaluent la situation et proposent une prise en charge ; lorsque les conditions légales sont réunies, des soins sans consentement peuvent être engagés selon les procédures prévues par la loi, sous le contrôle juridictionnel applicable. L’accompagnement social, enfin, s’inscrit dans la durée : logement, emploi, maintien des liens et continuité du parcours.
Le signal d’alerte apparaît lorsque la force publique doit durablement pallier l’absence de réponse sanitaire ou sociale adaptée. Le gendarme risque alors de remplir un rôle qui n’est pas le sien. Les professionnels des forces de l’ordre expriment d’ailleurs le besoin de disposer de repères pour mieux comprendre les situations rencontrées en intervention, comme l’a rappelé Muriel Vidalenc, présidente de l’association Premiers Secours en Santé Mentale France, lors de l’ARG.
Un gendarme peut ainsi être le premier à rencontrer une personne en crise. Il ne peut pas être le seul à lui répondre.
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JLPDécryptage
Dans vos différents écrits consacrés à la coopération entre l’Union européenne et la Tunisie, vous distinguez les progrès techniques et opérationnels des difficultés à transformer durablement les institutions de sécurité. À quelles conditions une coopération internationale peut-elle améliorer l’efficacité des forces tout en renforçant leur responsabilité devant les citoyens ?
Franck Peinaud
Je distinguerais d’abord deux notions que l’on confond parfois. L’efficacité désigne la capacité des forces de sécurité intérieure à prévenir une menace et à y répondre ; la redevabilité renvoie à l’obligation de rendre compte de l’usage de leurs moyens devant les institutions compétentes et, au-delà, devant les citoyens. Une coopération peut améliorer les capacités opérationnelles sans produire, dans le même temps, une transformation équivalente dans le domaine de la gouvernance.
À la suite des attentats de Paris de janvier 2015, puis de ceux du Bardo, le 18 mars, et de Sousse, le 26 juin, la coopération européenne avec la Tunisie s’est intensifiée. J’ai été détaché de 2015 à 2021 auprès de la délégation de l’Union européenne à Tunis pour contribuer à cette dynamique. L’un des principaux programmes, doté de vingt-trois millions d’euros, associait un appui capacitaire à des objectifs de gouvernance et de redevabilité policière. Les résultats ont été plus tangibles sur le volet opérationnel que sur celui de la réforme de la gouvernance. À l’inverse, des programmes opérationnels conçus localement, à partir de besoins identifiés avec les partenaires, ont donné des résultats jugés satisfaisants dans le cadre de la période précitée.
J’en tire trois conclusions. La confiance d’abord : une coopération sécuritaire a davantage de chances de produire des effets lorsqu’elle est construite avec le partenaire, à partir de besoins réels, et conduite par des professionnels qui connaissent les contraintes du terrain. Ce socle permet ensuite d’envisager des ambitions plus larges.
Le réalisme, ensuite : la réforme d’un secteur de la sécurité doit tenir compte des institutions, des équilibres politiques et des marges de manœuvre du pays partenaire. Des projets qui visent trop rapidement des domaines régaliens sensibles risquent de méconnaître les contraintes propres à ces fonctions. La redevabilité dépend d’abord de l’existence d’institutions nationales capables d’exercer un contrôle. Une coopération extérieure peut les soutenir, mais elle ne peut s’y substituer.
La cohérence politique, enfin : l’Union européenne n’est pas seulement un prestataire technique ; elle est aussi un partenaire politique. Elle peut maintenir la réforme du secteur de la sécurité à l’ordre du jour de son dialogue politique de haut niveau avec un pays tiers, à condition d’avoir défini ses objectifs et les moyens de les poursuivre. L’enjeu est donc de rechercher une cohérence entre les objectifs affichés, les moyens mobilisés et les réalités du terrain.
La confiance peut contribuer à renforcer les capacités d’une force. La rendre durablement responsable devant les citoyens suppose aussi une volonté politique et des mécanismes institutionnels qui ne peuvent être apportés de l’extérieur à la place du pays concerné.
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JLPDécryptage
Vous avez étudié la coopération sécuritaire en Tunisie par l’observation participante, tout en étant vous-même engagé dans le dispositif étudié. Aujourd’hui, vous êtes représentant du Centre de recherche de la gendarmerie nationale à l’École militaire. Que permet au chercheur cette connaissance de l’institution de l’intérieur, et quelles précautions exige-t-elle pour conserver une véritable capacité critique ?
Franck Peinaud
Mon parcours alterne des engagements opérationnels et des fonctions en administration centrale. J’ai donc souvent été en position d’être ce que l’on appelle d’un point de vue académique « observateur-participant ». En Tunisie, cette position m’a donné accès à des espaces de décision et à des pratiques auxquels un chercheur extérieur aurait difficilement pu accéder, dans un domaine où la confidentialité occupe une place importante. Conseiller sécurité et contre-terrorisme auprès de l’ambassadeur de l’Union européenne, j’assistais aux dialogues politiques de haut niveau et coprésidais, au nom de l’Union, les groupes de travail du « G7 élargi » consacrés à la lutte contre le terrorisme et la radicalisation.
Cette démarche s’inscrit dans une tradition de recherche attentive à la connaissance des institutions de l’intérieur. Iver Neumann a tiré de ses années au ministère norvégien des Affaires étrangères une analyse des pratiques diplomatiques (At Home with the Diplomats, 2012). En France, Christian Lequesne a conduit une enquête au Quai d’Orsay, fondée notamment sur des entretiens et des observations, qu’il analyse dans Ethnographie du Quai d’Orsay (CNRS Éditions, 2017). Ma position était différente : je n’observais pas seulement l’institution, j’y exerçais des responsabilités. Elle permettait de mieux saisir ce que les documents officiels ne disent pas toujours : les pratiques effectives, les malentendus et les représentations que chaque partenaire se fait de la coopération.
Le revers est connu : on risque de ne voir son objet d’étude qu’à travers la mission que l’on exerce. Des précautions sont nécessaires pour garantir l’impartialité ; elles obligent à ce que Magali Boumaza et Aurélie Campana appellent un « retour sur soi » (Revue française de science politique, 2007). L’une des garanties de la démarche tient à ce que les travaux que j’ai publiés examinent les limites de l’action de l’Union européenne, institution que je servais alors en tant qu’expert national détaché (END), autant que celles du partenaire tunisien.
Connaître une institution de l’intérieur ouvre des portes ; accepter de porter sur elle un regard critique évite de confondre ce que l’on observe avec ce que l’on souhaiterait voir.
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JLPDécryptage
Avec Exister dans la fragilité, vous invitez à reconnaître la vulnérabilité comme une dimension commune de l’existence. Comment éviter que cette idée n’efface les inégalités très concrètes entre ceux qui disposent de ressources pour traverser une épreuve et ceux qui restent seuls face à elle ? À quel moment faut-il transformer l’institution plutôt que demander davantage de résilience à l’individu ?
Franck Peinaud
C’est au CRGN, en organisant des ateliers sur « le langage au service de la justice » puis sur « la maltraitance et le grand âge », que la question de la fragilité s’est imposée à moi. C’est dans ce prolongement que j’ai coordonné Exister dans la fragilité. L’ouvrage invite, justement, à envisager la fragilité « comme une force de transformation » (Exister dans la fragilité, Éditions Ovadia, 2025). La fragilité appartient à la condition humaine : nul n’est à l’abri d’un traumatisme, d’une addiction ou d’une perte d’autonomie. En revanche, l’exposition aux épreuves et les ressources disponibles pour les traverser sont très inégalement réparties. En 2024, un épisode dépressif caractérisé était beaucoup plus fréquent chez les personnes déclarant des difficultés financières que chez celles qui se disaient à l’aise (Santé publique France, Baromètre 2024).
Les contributeurs du livre ne l’ignorent pas. Mathieu Guidère, dans son analyse du continuum de la violence, montre comment la précarité, la discrimination et l’inégalité d’accès aux ressources peuvent exacerber les tensions et favoriser des violences plus manifestes ; il examine aussi les mécanismes par lesquels une souffrance psychique non résolue peut contribuer à des trajectoires de violence. Régis Aubry décrit, en fin de vie, une « sur-vulnérabilisation » : lorsque la perte d’indépendance contraint une personne âgée à quitter le domicile auquel elle est attachée, la fragilité peut se doubler d’un sentiment d’indignité. Fatima Yatim, enfin, observe que des dispositifs appliquant des grilles d’évaluation homogènes à des situations hétérogènes risquent de reproduire « une forme d’injustice organisationnelle silencieuse » (ibid.). Ce n’est donc pas seulement la fragilité qui importe, mais les conditions dans lesquelles elle est vécue et la manière dont les institutions y répondent.
C’est aussi pour mieux comprendre ces institutions que j’ai suivi le master II Gestion des établissements sanitaires et médico-sociaux du Conservatoire national des arts et métiers (Cnam). Un critère me paraît décisif : lorsqu’une même difficulté se répète chez des personnes différentes placées dans un même cadre, il faut rechercher ce qui, dans l’organisation elle-même, contribue à la produire ou à l’aggraver. La difficulté individuelle peut alors révéler un problème organisationnel. La logique du continuum décrite par Mathieu Guidère invite à apporter des réponses adaptées à chaque stade, dès les premiers signes, plutôt que d’attendre les situations les plus extrêmes.
La gendarmerie en offre une illustration. Dans l’ouvrage, Benoît Haberbusch retrace la longue histoire d’une culture viriliste où confier ses états d’âme pouvait passer pour une faiblesse : « On ne pleure pas entre nous, on pleure chez nous ». À partir du retour d’expérience des sapeurs-pompiers de Paris engagés le 13 novembre 2015, Matthieu Petitclerc montre, à l’inverse, que la capacité d’adaptation ne repose pas sur une invulnérabilité individuelle, mais sur des leviers collectifs : culture du retour d’expérience (RETEX), sécurité psychologique au sein des équipes et cadres attentifs capables d’orienter les plus éprouvés vers le service de santé (ibid.).
La résilience ne devrait donc pas être une qualité exigée de l’individu, mais une capacité que le collectif contribue à construire autour de lui. Nous sommes tous fragiles ; nous ne sommes pas tous également protégés, et c’est cette seconde réalité qui engage les institutions.
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JLPDécryptage
Vous défendez une participation effective des personnes concernées aux décisions qui touchent leur santé mentale. Mais que devient ce principe lorsque la personne, ses proches et les professionnels ne partagent pas la même définition de ce qui la protège ? Comment donner un pouvoir réel à l’usager précisément lorsque le désaccord devient difficile ?
Franck Peinaud
Cette question traverse tout mon livre, Santé mentale : un défi français. Comprendre, aider et se rétablir, précisément parce qu’il repose sur des entretiens menés avec des personnes occupant des positions différentes : personnes concernées, familles, soignants, responsables associatifs et institutionnels (Éditions de la Dame Blanche, 2026).
Martine Dutoit, cofondatrice de l’association Advocacy, qui défend les droits des usagers de la psychiatrie, pose précisément la question de savoir qui définit ce qui doit être fait : le médecin, la famille, l’institution ou la personne elle-même.
Le désaccord le plus fréquent n’a rien de spectaculaire. Il porte sur un traitement, ses effets ou la manière de vivre avec un trouble. Pablo, l’un des témoins dont le livre retrace le parcours, a traversé une dépression sévère. Lorsqu’il a demandé à changer de traitement, il s’est heurté à un « circulez, il n’y a rien à voir ». Il ne contestait pas nécessairement l’utilité du médicament, mais l’absence de dialogue sur ses effets. C’est là, bien souvent, que la participation échoue : dans la difficulté à reconnaître l’expérience de la personne comme une information à part entière et à rechercher avec elle une solution acceptable.
La situation se complique lorsque la crise altère les capacités de discernement. Les regards que j’ai recueillis ne coïncident pas toujours, mais ils se complètent. Pour Emmanuelle Rémond, présidente de l’Union nationale de familles et amis de personnes malades et/ou handicapées psychiques (UNAFAM), à laquelle j’ai choisi de reverser l’intégralité de mes droits d’auteur, les proches accompagnent lorsque la personne peut décider et alertent lorsque la maladie compromet gravement sa sécurité ou sa dignité. Elle met en garde contre les « accommodements excessifs » qui pourraient laisser une situation se dégrader. Pour la professeure Emmanuelle Corruble, cheffe du service hospitalo-universitaire de psychiatrie de Bicêtre, décider à la place du patient ne peut être que transitoire ; un projet de soins peut être co-construit, y compris dans un contexte de soins sans consentement. Martine Dutoit, enfin, refuse de considérer que certaines personnes seraient durablement inaccessibles à toute discussion : même en présence d’idées délirantes, des moments d’échange restent possibles.
Ces positions convergent vers une piste : préparer autant que possible les décisions avant la crise. Les directives anticipées en psychiatrie, système encore en gestation, permettront à une personne de formaliser, lorsqu’elle sera en mesure de le faire, ses préférences concernant son accompagnement si une crise survient. Claire Compagnon, membre du Collège de la Haute Autorité de santé, y voit une voie prometteuse.
Pendant la crise, la place de l’usager dépend aussi de la possibilité de faire entendre ses préférences, notamment par l’intermédiaire de la personne de confiance qu’il a choisie, ainsi que de sa compréhension de ses droits. Décider pour quelqu’un au cœur d’une crise peut être nécessaire. Décider à sa place de ce qui est bon pour lui ne devrait jamais devenir une habitude ni dispenser de rechercher son point de vue.
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JLPDécryptage
Vous êtes également formateur aux Premiers Secours en Santé Mentale et défendez une prévention qui dépasse le seul cadre hospitalier. Comment éviter que le repérage précoce de la souffrance ne conduise simplement à déplacer la responsabilité vers les proches, les collègues ou les agents de terrain lorsque les solutions de prise en charge restent insuffisantes ?
Franck Peinaud
Comme formateur aux Premiers Secours en Santé Mentale, je connais bien ce risque. Les participants repartent avec des repères pour aborder un collègue qui s’isole ou un proche qui tient des propos inquiétants. Mais si, au moment d’orienter la personne, ils ne trouvent personne pour prendre le relais, la formation risque de leur transmettre une inquiétude sans leur donner de solution. Je le mesure également lors des maraudes sociales auxquelles je participe à Paris comme bénévole de l’Ordre de Malte : repérer une détresse n’a de sens que si quelqu’un peut ensuite l’accueillir.
Le programme Premiers Secours en Santé Mentale a précisément vocation à faciliter cette première réponse, sans se substituer aux professionnels. Caroline Jeanpierre, qui en est la directrice et que j’ai interrogée pour mon livre, rappelle qu’il ne prétend ni compenser les insuffisances de l’offre de soins ni remplacer les spécialistes. Tout repose sur une posture de « passeur ». En quatorze heures, le secouriste apprend à approcher la personne, à l’écouter sans la juger, à la réconforter et à l’encourager à aller consulter un professionnel. Il l’aide à franchir un seuil, sans endosser une prise en charge qui ne lui revient pas. Le volontariat constitue un autre garde-fou : nul ne doit devenir référent malgré lui dans son entreprise ou son administration (Santé mentale : un défi français. Comprendre, aider et se rétablir, 2026).
Encore faut-il que l’orientation ouvre sur une réponse effective. Le délai moyen avant une première consultation au sein d’un centre médico-psycho-pédagogique (CMPP), qui accueille enfants et adolescents, est de 6,1 mois. Plus largement, lorsque les services sont saturés, le repérage précoce peut laisser les personnes et ceux qui les accompagnent sans relais rapide.
Les familles vivent ce transfert de responsabilité plus durement encore. L’UNAFAM récuse l’expression d’« aidant naturel » : certains parents sont trop âgés ou trop fragiles pour aider, les enfants ne devraient jamais y être contraints, et la solidarité ne peut reposer sur la seule famille. Être proche ne signifie pas nécessairement être aidant, rappelle Emmanuelle Rémond (ibid.).
Aider, deuxième terme du sous-titre de mon livre, ne peut donc se réduire à une affaire de pédagogie. Il faudrait pouvoir repérer les orientations qui restent sans suite, plutôt que de laisser la difficulté être absorbée en silence par celui qui a donné l’alerte. Un secouriste ou un parent qui ne trouve pas de relais n’a pas nécessairement échoué : il met en évidence une limite de l’offre, dont les pouvoirs publics doivent pouvoir mesurer les conséquences.
Reconnaître la souffrance d’autrui peut s’apprendre, mais y répondre relève d’une responsabilité collective et publique.
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JLPDécryptage
Dans Santé mentale : un défi français. Comprendre, aider et se rétablir, vous croisez les paroles de personnes concernées, de proches, de soignants et de responsables associatifs ou institutionnels. Sur quel aspect de l’accompagnement ces regards divergent-ils le plus, et que nous apprend ce désaccord sur les obstacles au rétablissement que les institutions peinent encore à reconnaître ?
Franck Peinaud
Comprendre, premier terme du sous-titre, supposait justement d’accepter ces divergences. Le point sur lequel elles apparaissent le plus nettement n’est pas nécessairement celui qu’on attendrait. Il ne porte pas seulement sur le diagnostic ou le traitement, mais sur la manière dont on entre dans le parcours psychiatrique. Plusieurs de mes interlocuteurs partagent le constat suivant : « on entre encore trop souvent aujourd’hui en psychiatrie dans la crise ». Mais chacun donne à cette formule un sens différent.
Pour les familles, la crise est d’abord l’aboutissement d’alertes qui n’ont pas toujours été entendues. Emmanuelle Rémond, présidente de l’UNAFAM, décrit des proches qui tentent d’agir tôt, sans obtenir de réponse, jusqu’à une intervention qu’ils peuvent vivre avec un sentiment d’échec, de culpabilité et parfois de trahison. Pour les soignants, la crise fait partie du cœur du métier. Emmanuelle Corruble souligne qu’il faut parfois « prendre la main », dans un cadre légal et de façon provisoire ; ce qu’elle qualifie d’« échec collectif », c’est notamment la progression de l’isolement et de la contention dans un contexte de pénurie de soignants et de lits. Pour d’autres, enfin, la crise révèle aussi un manque de solutions intermédiaires. Martine Dutoit regrette notamment la disparition de certains centres de crise qui permettaient, à Paris, des accueils temporaires sans hospitalisation (Santé mentale : un défi français. Comprendre, aider et se rétablir, 2026).
La parole des personnes concernées complique encore ce tableau. Pablo n’avait plus l’énergie de franchir la porte d’un cabinet ; il a fallu un effondrement et une crise sévère pour qu’une prise en charge s’engage. Mais sa première hospitalisation, imposée par son entourage, il la décrit comme un tunnel où il passait « de main en main », des pompiers aux médecins, sans parvenir à faire entendre sa parole. Quelques mois plus tard, une seconde hospitalisation, demandée cette fois, dans un lieu où il pouvait circuler et dialoguer avec l’équipe, a marqué le début de sa reconstruction (ibid.). Une même personne peut donc faire l’expérience de parcours très différents.
Ces témoignages invitent à reconnaître que la manière dont une personne entre dans le parcours de soins peut influencer sa relation avec les professionnels et les conditions dans lesquelles son rétablissement s’engage. Une première rencontre vécue comme un effacement de la parole peut éloigner du soin ; une rencontre où la personne est écoutée peut au contraire ouvrir un chemin. Or nos indicateurs mesurent surtout les événements visibles : passages aux urgences, hospitalisations, mesures sans consentement. Ils rendent moins bien compte de ce qui précède la crise, de la manière dont elle est traversée et des alertes restées sans réponse.
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JLPDécryptage
Dans Santé mentale : un défi français, vous associez le rétablissement au retour des choix, des projets et du pouvoir d’agir sur sa propre existence. Si cette conception devenait réellement le principe directeur des politiques publiques, qu’obligerait-elle à changer dans leur évaluation ? Quels résultats faudrait-il désormais mesurer pour considérer qu’une politique de santé mentale fonctionne ?
Franck Peinaud
Se rétablir, dernier terme du sous-titre, ne signifie pas nécessairement voir disparaître les symptômes. C’est la possibilité, pour une personne vivant avec un trouble psychique, de reprendre du pouvoir sur son existence, de retrouver des choix, de poursuivre des projets et de mener une vie qui ait du sens pour elle. Faire de cette conception un principe directeur des politiques publiques obligerait à déplacer l’objet de l’évaluation : ne plus mesurer seulement l’activité du système, mais aussi ce que les personnes parviennent à accomplir dans leur vie.
Aujourd’hui, les indicateurs d’activité occupent une place importante. Magalie Becker, directrice du Centre de Soins d’Accompagnement et Prévention en Addictologie (CSAPA) / Consultations Jeunes Consommateurs (CJC) Ithaque à Villejuif, décrit par exemple le poids de la « file active », c’est-à-dire le nombre de patients suivis, dans les modalités de financement : cet indicateur ne distingue pas, à lui seul, une personne vue une fois d’une autre accompagnée chaque semaine par plusieurs professionnels. La file active renseigne sur le volume d’activité, mais ne permet pas d’apprécier isolément la fréquence des interventions, la continuité de l’accompagnement ou ses effets sur la vie des patients. Les équipes, elles, doivent répondre à des situations singulières (Santé mentale : un défi français. Comprendre, aider et se rétablir, 2026).
Mesurer le rétablissement supposerait d’abord de regarder les conditions concrètes de l’existence. L’UNAFAM rappelle que la citoyenneté ne se mesure pas à la seule énonciation des droits, mais à la possibilité réelle de les exercer : logement, ressources suffisantes, emploi adapté ou accès aux activités de la cité. Elle plaide également pour un observatoire du handicap psychique capable d’objectiver les besoins et les écarts entre territoires. Il faudrait ensuite mieux prendre en compte les liens sociaux. Claude Finkelstein, présidente de la Fédération nationale des associations d’usagers en psychiatrie, souligne qu’au sein des groupes d’entraide mutuelle (GEM), la qualité des relations et le sentiment d’appartenance comptent autant que les indicateurs cliniques. Enfin, il importe de mesurer la manière dont le soin est vécu, dimension que la HAS prend progressivement en compte dans l’évaluation de l’expérience des patients hospitalisés en psychiatrie.
La difficulté tient à ce que le rétablissement, bien sûr, ne suit pas une norme unique. Imposer l’emploi ou le logement autonome comme objectifs à toutes les personnes reviendrait à substituer une contrainte à une autre. L’indicateur pertinent doit aussi permettre de savoir si la personne a pu progresser vers les objectifs qu’elle s’était elle-même fixés.
Cette évolution rejoint les conclusions de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale, qui a plaidé en décembre 2025 pour un pilotage des politiques de santé mentale fondé sur l’évaluation de leurs effets et sur une meilleure prise en compte des coûts évités (rapport n° 2234). Un logement préservé, une rupture de parcours évitée ou une hospitalisation devenue inutile constituent des résultats importants, dont les indicateurs centrés sur l’activité rendent imparfaitement compte. Leur évaluation suppose de considérer les effets sanitaires, sociaux et économiques des politiques publiques.
Une politique de santé mentale fonctionne lorsque les personnes qu’elle accompagne retrouvent une prise réelle sur leur propre vie. C’est plus difficile à mesurer que le nombre de consultations ; cela semble pourtant indispensable si l’on veut évaluer ce que le système leur permet effectivement de retrouver.
À PROPOS DE FRANCK PEINAUD ET DE SON LIVRE
Franck Peinaud est colonel de gendarmerie et représentant du Centre de recherche de la gendarmerie nationale à l’École militaire. Son parcours conjugue expérience opérationnelle, fonctions en administration centrale, coopération internationale et recherche appliquée aux enjeux de sécurité intérieure. Entre 2015 et 2021, il a notamment été détaché auprès de la délégation de l’Union européenne à Tunis, où il a travaillé sur les questions de sécurité et de contre-terrorisme. Il est également formateur accrédité aux Premiers Secours en Santé Mentale France et bénévole à l’Ordre de Malte.
En 2026, il publie Santé mentale : un défi français. Comprendre, aider et se rétablir aux Éditions de la Dame Blanche. L’ouvrage part d’un constat simple : la santé mentale concerne l’ensemble de la société et ne peut être réduite à une question réservée aux seuls spécialistes. À travers des entretiens et des témoignages, Franck Peinaud confronte les regards de personnes concernées, de proches, de soignants, de responsables associatifs et institutionnels afin d’éclairer la prévention, l’accompagnement, les droits des usagers, la stigmatisation et le rétablissement.
Le livre est préfacé par Sandra Bertezène, professeure au Conservatoire national des arts et métiers et spécialiste de la transformation des services de santé, et postfacé par Christian Hervé, professeur émérite et figure de référence de l’éthique médicale. L’intégralité des droits d’auteur de Franck Peinaud est reversée à l’UNAFAM, l’Union nationale de familles et amis de personnes malades et/ou handicapées psychiques. Cette démarche prolonge concrètement le propos de l’ouvrage : mieux informer, faire évoluer les représentations et soutenir les personnes concernées comme leurs proches.

English version
Read in English ↓ENGLISH VERSION
In-depth interview — Mental health, internal security and recovery
Editorial note: the English version below is a translation by JLPDécryptage of the French interview approved by Franck Peinaud. The French version remains the reference text.
Introduction
At the intersection of internal security, research and mental-health policy, Franck Peinaud’s career provides an unusual vantage point on issues that extend far beyond healthcare alone. A colonel in the French Gendarmerie and representative of the Gendarmerie Nationale Research Centre at the École militaire, he also spent several years working on security cooperation between the European Union and Tunisia. His recent work now examines the way public institutions encounter psychological vulnerability, balancing protection, prevention, individual rights and collective responsibility. This reflection carries particular weight in autumn 2026. His book Mental Health: A French Challenge. Understanding, Helping and Recovering, published by Éditions de la Dame Blanche, brings together the voices of people directly affected, relatives, healthcare professionals, and representatives from associations and institutions. At the same time, the Gendarmerie Nationale Research Centre devoted a research workshop to the links between mental health and internal security. Just days before the 37th edition of France’s Mental Health Information Weeks, held from 5 to 18 October 2026, JLPDécryptage asks him a central question: how can society protect without stigmatising, support without dispossessing people of agency, and assess public policy through what it actually changes in people’s lives?
IN-DEPTH INTERVIEW
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JLPDécryptage
Your recent work brings mental health and internal security into dialogue. How can this connection become a tool for protection without reinforcing, even unintentionally, the association between mental disorder and dangerousness? Where do you draw the line between what legitimately belongs to security, healthcare and social support?
Franck Peinaud
That risk exists, and it would be dishonest to deny it. From my operational experience, I know how tempting it can be to view psychological suffering through the prism of danger. This connection can become a tool for protection only if it starts from the needs of the person and the situation they are facing, rather than from the threat they might be assumed to represent.
We first need to look at what actually brings a gendarme into contact with psychological suffering: a suicidal crisis, domestic violence, a situation of distress, or the need to protect someone. This was one of the findings to emerge from the Gendarmerie Research Workshop (ARG) devoted to these issues by the Gendarmerie Nationale Research Centre (CRGN) on 28 September 2026 at the École militaire. In 2023, 8,848 people died by suicide in France, more than twenty-four every day and around two and a half times the number of people killed on the roads over the same period (Santé publique France, 2024 report; National Interministerial Road Safety Observatory, 2023 report). This figure highlights the scale of the situations of distress that frontline services may encounter.
Data relating to violence must also be presented with precision. A study published in Schizophrenia Bulletin indicates that people with psychotic disorders are four to six times more likely to be victims of crime than the general population (de Vries et al., 2019). The risk of committing violent acts is also associated with certain disorders, but it depends heavily on context and on associated factors, particularly alcohol or drug use. In 2011, the French National Authority for Health (HAS) noted that schizophrenia and bipolar disorders accounted for only a limited proportion of violent acts, around 3 to 5% according to the data cited at the time. These figures therefore justify neither denying any possible link nor generalising dangerousness to everyone concerned. Above all, they call for attention to the violence these people themselves experience and to the gap between measured risk and social perception (HAS, “Psychiatric Dangerousness”, 2011; de Vries et al., Schizophrenia Bulletin, 2019).
I would draw the boundary according to the function of each intervention. Security is intended to prevent or stop an immediate danger to the person or to others. It must be proportionate to the situation and, as soon as possible, give way to the appropriate response. Care is the responsibility of health professionals, who assess the situation and propose treatment; when the legal conditions are met, treatment without consent may be initiated under the procedures laid down by law and subject to the applicable judicial oversight. Social support, finally, operates over the longer term: housing, employment, maintaining relationships and continuity of support.
The warning sign comes when law-enforcement services have to compensate over time for the absence of an appropriate health or social response. The gendarme then risks taking on a role that is not theirs. Law-enforcement professionals themselves express a need for reference points to better understand the situations they encounter during interventions, as Muriel Vidalenc, president of Mental Health First Aid France, recalled during the ARG.
A gendarme may therefore be the first person to encounter someone in crisis. They cannot be the only person responding to that crisis.
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JLPDécryptage
In your various writings on cooperation between the European Union and Tunisia, you distinguish technical and operational progress from the difficulty of achieving lasting transformation of security institutions. Under what conditions can international cooperation improve the effectiveness of security forces while also strengthening their accountability to citizens?
Franck Peinaud
I would first distinguish between two concepts that are sometimes confused. Effectiveness refers to the ability of internal-security forces to prevent a threat and respond to it; accountability refers to the obligation to account for the use of their powers and resources before the competent institutions and, beyond them, before citizens. Cooperation can improve operational capabilities without producing an equivalent transformation in governance at the same time.
Following the Paris attacks of January 2015, then those at the Bardo Museum on 18 March and in Sousse on 26 June, European cooperation with Tunisia intensified. From 2015 to 2021, I was seconded to the European Union Delegation in Tunis to contribute to this effort. One of the main programmes, with a budget of twenty-three million euros, combined capacity-building support with objectives relating to governance and police accountability. The results were more tangible on the operational side than in governance reform. Conversely, operational programmes designed locally on the basis of needs identified with partners produced results that were considered satisfactory over the period concerned.
I draw three conclusions from this. First, trust: security cooperation is more likely to produce results when it is built with the partner, on the basis of genuine needs, and led by professionals who understand the constraints on the ground. That foundation then makes it possible to consider broader ambitions.
Second, realism: security-sector reform must take account of the partner country’s institutions, political balances and room for manoeuvre. Projects that move too quickly into sensitive sovereign areas risk overlooking the constraints specific to those functions. Accountability depends first and foremost on the existence of national institutions capable of exercising oversight. External cooperation can support them, but it cannot replace them.
Finally, political coherence: the European Union is not merely a technical service provider; it is also a political partner. It can keep security-sector reform on the agenda of its high-level political dialogue with a third country, provided it has defined its objectives and the means to pursue them. The challenge is therefore to achieve consistency between stated objectives, the resources mobilised and realities on the ground.
Trust can help strengthen a force’s capabilities. Making that force durably accountable to citizens also requires political will and institutional mechanisms that cannot be supplied from outside in place of the country concerned.
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JLPDécryptage
You studied security cooperation in Tunisia through participant observation while being personally involved in the system you were studying. Today, you are the representative of the Gendarmerie Nationale Research Centre at the École militaire. What does this insider knowledge of an institution make possible for a researcher, and what precautions does it require in order to preserve genuine critical distance?
Franck Peinaud
My career has alternated between operational assignments and positions in central administration. I have therefore often found myself in what academics call an ‘observer-participant’ position. In Tunisia, this gave me access to decision-making spaces and practices that would have been difficult for an external researcher to reach in a field where confidentiality is important. As security and counter-terrorism adviser to the European Union ambassador, I attended high-level political dialogues and, on behalf of the Union, co-chaired the ‘expanded G7’ working groups devoted to counter-terrorism and counter-radicalisation.
This approach belongs to a research tradition that takes seriously the value of understanding institutions from the inside. Iver Neumann drew on his years at the Norwegian Ministry of Foreign Affairs to analyse diplomatic practices in At Home with the Diplomats (2012). In France, Christian Lequesne conducted research at the Quai d’Orsay based in particular on interviews and observation, which he analyses in Ethnographie du Quai d’Orsay (CNRS Éditions, 2017). My position was different: I was not merely observing the institution; I held responsibilities within it. That made it possible to grasp more clearly what official documents do not always reveal: actual practices, misunderstandings and the representations each partner forms of the cooperation.
The downside is well known: there is a risk of seeing the object of study only through the mission one is carrying out. Precautions are necessary to preserve impartiality; they require what Magali Boumaza and Aurélie Campana call a ‘return to oneself’ (Revue française de science politique, 2007). One safeguard in my approach is that the work I published examines the limitations of the European Union’s action—the institution I was then serving as a seconded national expert—as much as those of the Tunisian partner.
Knowing an institution from the inside opens doors; accepting the need to look at it critically prevents us from confusing what we observe with what we would like to see.
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JLPDécryptage
In Exister dans la fragilité, you invite readers to recognise vulnerability as a shared dimension of human existence. How can that idea avoid obscuring the very real inequalities between those who have resources to get through hardship and those who face it alone? At what point should institutions themselves be transformed rather than asking individuals to become more resilient?
Franck Peinaud
It was at the CRGN, while organising workshops on ‘language in the service of justice’ and then on ‘mistreatment and old age’, that the question of vulnerability imposed itself on me. In that continuation, I coordinated Exister dans la fragilité. The book explicitly invites us to consider vulnerability ‘as a force for transformation’ (Exister dans la fragilité, Éditions Ovadia, 2025). Vulnerability is part of the human condition: no one is immune from trauma, addiction or loss of autonomy. But exposure to hardship and the resources available to get through it are distributed very unequally. In 2024, a major depressive episode was far more common among people reporting financial difficulties than among those who said they were financially comfortable (Santé publique France, 2024 Barometer).
The contributors to the book do not ignore this. In his analysis of the continuum of violence, Mathieu Guidère shows how insecurity, discrimination and unequal access to resources can intensify tensions and contribute to more overt forms of violence; he also examines the mechanisms through which unresolved psychological suffering can contribute to trajectories of violence. Régis Aubry describes a process of ‘over-vulnerabilisation’ at the end of life: when loss of independence forces an older person to leave the home to which they are attached, vulnerability can be compounded by a sense of indignity. Fatima Yatim, finally, observes that systems applying uniform assessment grids to heterogeneous situations risk reproducing ‘a form of silent organisational injustice’ (ibid.). What matters, therefore, is not only vulnerability itself, but the conditions in which it is experienced and the way institutions respond to it.
It was also to better understand these institutions that I completed the Master II in Management of Health and Medico-Social Establishments at the Conservatoire national des arts et métiers (Cnam). One criterion seems decisive to me: when the same difficulty repeatedly affects different people placed in the same setting, we need to look for what in the organisation itself is helping to produce or aggravate it. An individual difficulty may then reveal an organisational problem. The continuum logic described by Mathieu Guidère calls for responses adapted to each stage, from the earliest signs, rather than waiting for the most extreme situations.
The gendarmerie offers one illustration. In the book, Benoît Haberbusch traces the long history of a virile culture in which confiding one’s feelings could be seen as weakness: ‘We don’t cry among ourselves; we cry at home.’ Drawing on the lessons learned by Paris firefighters deployed on 13 November 2015, Matthieu Petitclerc shows, conversely, that the ability to adapt does not rest on individual invulnerability but on collective levers: a culture of after-action review (RETEX), psychological safety within teams, and attentive managers able to direct those most affected towards health services (ibid.).
Resilience should therefore not be a quality demanded of individuals, but a capacity that the collective helps build around them. We are all vulnerable; we are not all equally protected, and it is this second reality that places a responsibility on institutions.
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You argue for effective participation by the people concerned in decisions affecting their mental health. But what becomes of that principle when the person, their relatives and professionals do not share the same definition of what will protect them? How can users retain real agency precisely when disagreement becomes difficult?
Franck Peinaud
This question runs throughout my book Mental Health: A French Challenge. Understanding, Helping and Recovering, precisely because it is based on interviews with people occupying different positions: people directly affected, families, healthcare professionals, and representatives from associations and institutions (Éditions de la Dame Blanche, 2026).
Martine Dutoit, co-founder of the association Advocacy, which defends the rights of mental-health service users, raises exactly the question of who defines what should be done: the doctor, the family, the institution or the person themselves.
The most common disagreement is not dramatic. It concerns treatment, its effects, or the way a person lives with a disorder. Pablo, one of the people whose journey is recounted in the book, went through severe depression. When he asked to change treatment, he was effectively told, ‘move along, there’s nothing to see here.’ He was not necessarily disputing the usefulness of the medication, but the absence of any dialogue about its effects. This is often where participation fails: in the difficulty of recognising the person’s own experience as information in its own right and of working with them to find an acceptable solution.
The situation becomes more complex when a crisis impairs a person’s capacity for judgement. The perspectives I collected do not always coincide, but they complement one another. For Emmanuelle Rémond, president of the Union nationale de familles et amis de personnes malades et/ou handicapées psychiques (UNAFAM), to which I have chosen to donate all my author royalties, relatives provide support when the person can decide and raise the alarm when illness seriously compromises their safety or dignity. She warns against ‘excessive accommodations’ that might allow a situation to deteriorate. For Professor Emmanuelle Corruble, head of the university hospital psychiatry department at Bicêtre, deciding in place of the patient can only ever be temporary; a care plan can be co-constructed even in the context of treatment without consent. Martine Dutoit, finally, rejects the idea that some people are durably beyond discussion: even in the presence of delusional ideas, moments of exchange remain possible.
These positions converge on one avenue: preparing decisions as far as possible before a crisis. Advance directives in psychiatry, a system still under development, will enable a person, when they are able to do so, to formalise their preferences regarding support should a crisis occur. Claire Compagnon, a member of the Board of the French National Authority for Health, sees this as a promising path.
During the crisis itself, the user’s place also depends on their ability to make their preferences heard, particularly through a trusted person they have chosen, and on their understanding of their rights. Making a decision for someone in the midst of a crisis may be necessary. Deciding in their place what is good for them should never become routine or remove the obligation to seek their point of view.
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JLPDécryptage
You are also a Mental Health First Aid instructor and advocate prevention that extends beyond the hospital setting. How can early identification of distress avoid simply shifting responsibility onto relatives, colleagues or frontline staff when adequate care solutions remain insufficient?
Franck Peinaud
As a Mental Health First Aid instructor, I know this risk well. Participants leave with reference points for approaching a colleague who is becoming isolated or a relative who is expressing worrying thoughts. But if, when it comes time to refer the person, they cannot find anyone to take over, the training risks leaving them with concern but no solution. I see this as well during social outreach rounds in Paris, where I volunteer with the Order of Malta: identifying distress only makes sense if someone is then able to receive and support the person.
The Mental Health First Aid programme is specifically intended to facilitate that first response without replacing professionals. Caroline Jeanpierre, its director, whom I interviewed for my book, emphasises that the programme claims neither to compensate for shortcomings in the care system nor to replace specialists. Everything rests on the role of a ‘bridge’. Over fourteen hours, a first aider learns how to approach someone, listen without judgement, offer reassurance and encourage them to seek professional help. They help the person cross a threshold without taking on care that is not their responsibility. Voluntary participation is another safeguard: no one should become the designated mental-health contact against their will in a company or public administration (Mental Health: A French Challenge. Understanding, Helping and Recovering, 2026).
But referral still has to lead to an effective response. The average waiting time before a first consultation at a medico-psycho-pedagogical centre (CMPP), which receives children and adolescents, is 6.1 months. More broadly, when services are saturated, early identification can leave people and those supporting them without a rapid handover.
Families experience this transfer of responsibility even more acutely. UNAFAM rejects the expression ‘natural caregiver’: some parents are too old or too fragile to provide support, children should never be forced into that role, and solidarity cannot rest on the family alone. Being close to someone does not necessarily mean being their caregiver, Emmanuelle Rémond reminds us (ibid.).
Helping, the second term in my book’s subtitle, cannot therefore be reduced to a question of education. We should be able to identify referrals that lead nowhere, rather than allowing the difficulty to be silently absorbed by the person who raised the alarm. A first aider or parent who cannot find a handover has not necessarily failed; they may instead be revealing a limitation in service provision whose consequences public authorities should be able to measure.
Recognising another person’s suffering can be learned, but responding to it is a collective and public responsibility.
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JLPDécryptage
In Mental Health: A French Challenge. Understanding, Helping and Recovering, you bring together the voices of people directly affected, relatives, healthcare professionals, and representatives from associations and institutions. On which aspect of support do these perspectives diverge most, and what does that disagreement teach us about barriers to recovery that institutions still struggle to recognise?
Franck Peinaud
Understanding, the first term in the subtitle, meant precisely accepting these divergences. The point on which they appear most clearly is not necessarily the one we might expect. It is not only about diagnosis or treatment, but about the way people enter the psychiatric-care pathway. Several of the people I spoke to share the same observation: ‘people still enter psychiatry too often today through crisis.’ But each gives that sentence a different meaning.
For families, crisis is first and foremost the culmination of warning signs that have not always been heard. Emmanuelle Rémond, president of UNAFAM, describes relatives who try to act early without receiving a response, until an intervention takes place that they may experience with a sense of failure, guilt and sometimes betrayal. For healthcare professionals, crisis is part of the core of their work. Emmanuelle Corruble points out that it is sometimes necessary to ‘take over’, within a legal framework and on a temporary basis; what she describes as a ‘collective failure’ includes the increasing use of seclusion and restraint in a context of shortages of staff and beds. For others, finally, crisis also reveals a lack of intermediate solutions. Martine Dutoit notably regrets the disappearance of some crisis centres in Paris that used to provide temporary reception without hospitalisation (Mental Health: A French Challenge. Understanding, Helping and Recovering, 2026).
The voices of people directly affected make this picture more complex still. Pablo no longer had the energy to walk through the door of a consulting room; it took a collapse and a severe crisis for care to begin. But he describes his first hospitalisation, imposed by those around him, as a tunnel in which he was passed ‘from hand to hand’, from firefighters to doctors, without being able to make his voice heard. A few months later, a second hospitalisation, this time requested by him, in a place where he could move around and speak with the team, marked the beginning of his rebuilding process (ibid.). The same person can therefore experience very different care pathways.
These accounts suggest that the way someone enters the care pathway can influence their relationship with professionals and the conditions under which recovery begins. A first encounter experienced as the erasure of one’s voice can drive someone away from care; an encounter in which the person is listened to can, by contrast, open a path forward. Yet our indicators mainly measure visible events: emergency-department visits, hospitalisations and treatment without consent. They capture less well what happens before the crisis, how the crisis is experienced, and warning signs that received no response.
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JLPDécryptage
In Mental Health: A French Challenge, you associate recovery with regaining choices, projects and the power to act on one’s own life. If this conception truly became the guiding principle of public policy, what would it require us to change in the way such policies are evaluated? What outcomes should now be measured before we can say that a mental-health policy is working?
Franck Peinaud
Recovering, the final term in the subtitle, does not necessarily mean that symptoms disappear. It is the possibility, for a person living with a mental disorder, to regain power over their life, recover choices, pursue projects and lead a life that has meaning for them. Making this conception a guiding principle of public policy would require shifting the object of evaluation: not measuring only the activity of the system, but also what people are actually able to achieve in their lives.
Today, activity indicators occupy an important place. Magalie Becker, director of the Ithaque Centre for Care, Support and Prevention in Addiction (CSAPA) / Youth Consumer Consultations (CJC) in Villejuif, describes, for example, the importance of the ‘active caseload’—the number of patients followed—in funding arrangements. On its own, that indicator does not distinguish between a person seen once and another supported every week by several professionals. The active caseload tells us about the volume of activity, but it cannot by itself show the frequency of interventions, continuity of support or their effects on patients’ lives. Teams, meanwhile, have to respond to individual situations (Mental Health: A French Challenge. Understanding, Helping and Recovering, 2026).
Measuring recovery would first require looking at the concrete conditions of people’s lives. UNAFAM stresses that citizenship cannot be measured merely by the formal statement of rights, but by the real possibility of exercising them: housing, sufficient resources, suitable employment or access to community life. It also calls for an observatory of psychosocial disability capable of objectifying needs and territorial inequalities. Social ties should then be taken more fully into account. Claude Finkelstein, president of the national federation of associations of mental-health service users, notes that within peer-support groups (GEM), the quality of relationships and the sense of belonging matter as much as clinical indicators. Finally, it is important to measure how care is experienced, a dimension that the French National Authority for Health is gradually taking into account in its evaluation of the experience of patients hospitalised in psychiatry.
The difficulty, of course, is that recovery does not follow a single standard. Imposing employment or independent housing as objectives on everyone would simply replace one constraint with another. A relevant indicator must also make it possible to determine whether the person has been able to progress towards goals they themselves set.
This development is consistent with the conclusions of the French National Assembly’s commission of inquiry, which in December 2025 called for mental-health policies to be steered on the basis of their effects and for avoided costs to be taken into account more effectively (report no. 2234). Preserving housing, avoiding a break in a care pathway, or making a hospitalisation unnecessary are important outcomes that activity-centred indicators capture only imperfectly. Evaluating them requires considering the health, social and economic effects of public policies.
A mental-health policy works when the people it supports regain genuine control over their own lives. That is more difficult to measure than the number of consultations, but it nevertheless seems essential if we want to assess what the system actually enables people to regain.
ABOUT FRANCK PEINAUD AND HIS BOOK
Franck Peinaud is a colonel in the French Gendarmerie and the representative of the Gendarmerie Nationale Research Centre at the École militaire. His career combines operational experience, central-administration responsibilities, international cooperation and applied research into internal-security issues. From 2015 to 2021, he was seconded to the European Union Delegation in Tunis, where he worked on security and counter-terrorism matters. He is also an accredited Mental Health First Aid instructor in France and a volunteer with the Order of Malta.
In 2026, he published Mental Health: A French Challenge. Understanding, Helping and Recovering with Éditions de la Dame Blanche. The book starts from a simple premise: mental health concerns society as a whole and cannot be treated as an issue reserved solely for specialists. Through interviews and personal accounts, Franck Peinaud brings together the perspectives of people directly affected, relatives, healthcare professionals, and representatives from associations and institutions to explore prevention, support, users’ rights, stigma and recovery.
The book includes a foreword by Sandra Bertezène, professor at the Conservatoire national des arts et métiers and a specialist in the transformation of health services, and an afterword by Christian Hervé, professor emeritus and a leading figure in medical ethics. Franck Peinaud donates all of his author royalties to UNAFAM, the French national union of families and friends of people living with mental illness and/or psychosocial disabilities. This commitment gives practical expression to the book’s purpose: improving understanding, changing perceptions, and supporting both people directly affected and their families.
