1 — PARIER SUR LE WEB
JLP Décryptage
Lorsque vous créez Globalis en 1997, vous choisissez de vous spécialiser dans le développement web et dans PHP, à une époque où cet écosystème était encore en construction. Qu’est-ce qui vous avait convaincu que cette technologie et la philosophie ouverte du web pouvaient constituer les fondations durables d’une entreprise ?
Frédéric Hovart
En 1996, le Web en était encore à ses débuts mais, avec mon futur associé, nous avions la conviction qu’il allait profondément changer le monde.
Il ouvrait en effet un espace de circulation des connaissances et permettait de créer des services accessibles depuis n’importe quel ordinateur. Une petite entreprise pouvait désormais s’adresser à un marché mondial, et les organisations entrer directement en relation avec leurs clients. Nous étions convaincus que ce marché allait exploser et que des places étaient à prendre. À l’époque, peu d’acteurs avaient fait ce pari, particulièrement en France.
J’ai alors quitté un emploi bien payé à l’étranger, dans l’exploration pétrolière pour créer Globalis.
Le choix de PHP et de MySQL s’est imposé progressivement entre 1997 et 1999. Ces technologies permettaient de développer plus vite, s’apprenaient rapidement et répondaient bien aux besoins des applications Web dynamiques. Leur philosophie ouverte nous séduisait aussi face aux environnements fermés des grands éditeurs. Nous ne les avons toutefois jamais considérées comme une finalité. La vocation de Globalis est d’aider les organisations à tirer parti du Web. PHP était un moyen, et un moyen doit pouvoir évoluer. PHP et MySQL ont été de formidables boosters pour l’activité de Globalis, mais ne représentent aujourd’hui qu’une minorité de notre chiffre d’affaires.
2 — CONSTRUIRE UNE COMMUNAUTÉ TECHNIQUE
JLP Décryptage
Globalis a participé à la naissance de l’AFUP et aux premiers Forums PHP, dans un contexte où cette technologie devait encore conquérir sa légitimité auprès des entreprises. Qu’est-ce qu’une communauté technique apporte à un langage que ni les entreprises, ni les écoles, ni les éditeurs ne peuvent produire seuls ?
Frédéric Hovart
Une communauté transforme un langage en un véritable écosystème. Elle produit la documentation, les bibliothèques, les outils qui le rendent utilisable à grande échelle.
Au sein d’une communauté, les évènements soudent ses membres et popularisent la technologie. Ils donnent au langage une légitimité auprès des entreprises en montrant qu’il ne repose pas sur quelques développeurs isolés.
Nous avons créé en novembre 1998 le site PHPindex.com pour informer, fédérer et accompagner la communauté PHP francophone. Le site est devenu notre commercial numéro un et nous a apporté un volant d’affaires important pendant près de 15 ans.
Au début des années 2000, avec d’autres pionniers, nous avons organisé les premiers Forums PHP puis fondé l’AFUP. Ces deux entités ont beaucoup contribué à l’essor de PHP en France. Elles perdurent aujourd’hui et sont parmi les plus grandes du monde de l’open source francophone.
3 — SAVOIR ABANDONNER CE QUE L’ON A CRÉÉ
JLP Décryptage
En 1999, Globalis développe Carbone, un framework conçu autour de contraintes très fortes de mémoire et de temps de calcul, qui accompagnera ses projets pendant une quinzaine d’années. Comment reconnaît-on qu’un outil interne, même éprouvé et intimement lié à l’histoire de l’entreprise, doit désormais laisser sa place à d’autres architectures ?
Frédéric Hovart
Il faut bien avoir en tête qu’au début des années 2000, les frameworks PHP n’existaient pas. Nous avions bien compris l’intérêt de ces bibliothèques réutilisables, elles nous permettaient d’accélérer et de fiabiliser le développement de nos projets. Carbone nous a accompagné pendant une quinzaine d’années et a été un grand succès.
Des frameworks sont petit à petit apparus. Certains proposaient des architectures plus modernes, davantage de fonctionnalités et des communautés beaucoup plus importantes, donc une traction redoutable. Le plus difficile est alors de ne pas confondre l’attachement à ce que l’on a construit avec son utilité réelle. Abandonner Carbone ne signifiait pas que nous nous étions trompés en le créant. Il avait simplement rempli sa mission.
La transition a été progressive, nous avons maintenu les applications existantes sous Carbone (il en existe encore aujourd’hui) et adopté d’autres architectures pour les nouveaux projets. Une entreprise technique doit savoir capitaliser sur son histoire sans en devenir prisonnière.
4 — GRANDIR SANS SE BANALISER
JLP Décryptage
Globalis évolue depuis près de trente ans entre l’agence web, l’atelier de développement et l’entreprise de services numériques. Comment avez-vous préservé une identité technique forte tout en répondant aux exigences de croissance, de structuration et de rentabilité propres à une entreprise de cinquante collaborateurs ?
Frédéric Hovart
La situation est différente suivant les offres.
En assistance technique, la croissance est relativement simple à maîtriser : elle dépend principalement de notre capacité à recruter les bonnes compétences et à maintenir un niveau de staffing satisfaisant.
La situation est plus délicate pour le conseil, le développement et la maintenance de sites et d’applications Web. Grandir tout en conservant un niveau élevé de qualité suppose de former les nouveaux arrivants, de structurer les équipes, les méthodes et le pilotage des projets sans perdre l’exigence technique qui fait notre identité.
Notre croissance a été régulière et progressive pendant vingt-cinq ans. Globalis est restée une ESN spécialisée dans le développement Web et mobile, avec une expertise technique forte et une attention constante portée à la qualité des livrables. Nous avons préféré la maîtrise réelle de quelques domaines à un catalogue de services très large. Il nous arrive aussi de refuser des affaires lorsque nous ne sommes pas certains de pouvoir atteindre les objectifs du client dans de bonnes conditions.
Pendant longtemps, l’équation économique d’une ESN était assez simple : un staffing satisfaisant, des tarifs journaliers cohérents avec les rémunérations et des projets correctement maîtrisés assuraient la rentabilité.
Cet équilibre est aujourd’hui beaucoup plus fragile.
L’accumulation de crises géopolitiques et institutionnelles limitent les investissements des clients de notre secteur d’activité.
La pression concurrentielle de la part des pays à bas coûts s’accroit.
L’IA bouleverse totalement la méthode et la vitesse de production du logiciel.
Ces freins sont parfois des opportunités qu’il faut savoir saisir. Pour cela, notre métier doit se réinventer en profondeur. Le sujet est absolument passionnant et c’est un nouveau Globalis qui va se présenter devant vous dans quelques mois.
Je sais aussi que de nombreux dirigeants d’ESN et d’agences digitales se posent les mêmes questions. J’organise déjà des déjeuners et des partages d’expérience entre pairs, et je suis naturellement disponible pour échanger avec ceux qui souhaitent confronter leur réflexion à mon expérience.
5 — TRANSMETTRE L’EXIGENCE TECHNIQUE
JLP Décryptage
Vous insistez régulièrement sur la formation, la revue de code et l’accompagnement des développeurs au moment de leur arrivée. Dans un secteur où les outils évoluent très vite, comment transmet-on non seulement des compétences, mais aussi une exigence durable concernant la qualité et la maintenabilité du code ?
Frédéric Hovart
Les choses ont beaucoup évolué depuis 1999 tant au niveau du recrutement que de la formation des équipes techniques. Nous consacrons toujours autant de temps au recrutement. Nous recherchons des développeurs qui comprennent ce qu’ils font, savent expliquer leurs choix et s’investissent réellement dans leur travail.
Depuis quelques années, chaque nouvel arrivant suit un parcours d’intégration structuré, avec des points réguliers pour mesurer sa progression. Des parrains les accompagnent. Des ateliers en binôme sont mis en place afin de faciliter la transmission des pratiques et de la culture de Globalis. Les revues de code sont systématisées.
Nous exprimons clairement que le code et le projet relèvent d’une responsabilité collective : chacun doit pouvoir comprendre, reprendre et faire évoluer le travail des autres. Nous demandons aussi aux équipes de prendre du recul sur ce qu’elles produisent, au-delà du simple fonctionnement technique. Faire simple, éviter les usines à gaz qu’on ne peut maintenir, …
Ensuite, nous avons tout un éventail d’offres dans lequel les équipes peuvent piocher pour progresser : achat d’ouvrages, conférences, partage des connaissances, temps dédié à la veille technologique ou la formation... Nous avons aussi un crédit temps qui permet à ceux qui le souhaitent de donner des cours en université. La boucle est ainsi bouclée.
6 — SAVOIR DIRE NON À L’IA
JLP Décryptage
Lors de votre webinaire consacré à l’intelligence artificielle appliquée aux projets web, vous avez privilégié des cas d’usage concrets plutôt que les promesses générales qui entourent cette technologie. Quels critères vous permettent de déterminer qu’un projet relève réellement de l’IA, plutôt que d’une solution plus classique, plus simple et parfois plus fiable ?
Frédéric Hovart
Oui, ce webinaire parlait de l’intégration de fonctionnalités IA au sein de projets Web. Parfois l’IA est une bonne idée, parfois non.
Nous partons en effet toujours du problème métier, jamais de la volonté d’ajouter de l’intelligence artificielle à un projet.
Le caractère très médiatique de l’IA ne doit pas influencer la décision technique. Nous ne sommes pas là pour nous faire plaisir, mais pour apporter la réponse la plus pertinente au besoin du client. L’intelligence artificielle est une technologie révolutionnaire, qui ouvre des possibilités considérables. Elle n’est évidemment pas la solution à tous les problèmes, et le reconnaître relève simplement du bon sens. L’IA est un moyen au service d’un objectif, elle ne constitue pas une finalité.
Tout dépend ensuite du problème posé, des données disponibles et du niveau de confidentialité attendu, du niveau de fiabilité requis et des conséquences d’une éventuelle erreur.
Si une technologie classique répond mieux au besoin, nous devons savoir la choisir et dire non à l’IA.
7 — ORGANISER SA PROPRE RÉVERSIBILITÉ
JLP Décryptage
Globalis affirme transférer la propriété des développements à ses clients et éviter de les enfermer dans une dépendance contractuelle ou technologique. Comment un prestataire construit-il une relation durable tout en donnant précisément à son client les moyens de pouvoir un jour se passer de lui ?
Frédéric Hovart
Les clients de Globalis sont effectivement libres de changer de prestataire à tout moment. Dans les faits, cela reste rare puisque plus de 95 % d’entre eux continuent de travailler avec nous année après année.
Cette fidélité repose sur la qualité du travail et sur la confiance, pas sur une dépendance organisée. Nous avons choisi des technologies à code ouvert et nous appliquons la même philosophie à nos relations contractuelles.
Lorsqu’un client décide de partir, nous lui remettons le code source, les bases de données et toute la documentation nécessaire. Tout lui appartient. Nous nous engageons également à accompagner la nouvelle équipe dans le cadre d’une véritable prestation de réversibilité. Cette transmission est professionnelle et permet la continuité du projet dans de bonnes conditions. Ce n’est pas toujours facile à vivre, mais telle est notre mission.
Pour nous, la meilleure façon de construire une relation durable est de rendre le client libre de rester ou de partir. On a toujours été très fiers de la durée de nos missions, plus de 10 ans est assez courant, c’est la plus belle des récompenses.
8 — CE QUI NE DOIT PAS DISPARAÎTRE
JLP Décryptage
Si vous deviez transmettre une seule chose aux développeurs qui n’ont connu le web qu’avec les frameworks, le cloud et désormais l’intelligence artificielle générative — une compétence, une posture ou une vigilance — laquelle choisiriez-vous ?
Frédéric Hovart
Je leur transmettrais d’abord l’exigence de comprendre ce qu’ils font. Les outils simplifient beaucoup de tâches, mais peuvent aussi masquer une complexité qu’il faut rester capable d’analyser.
Il faut garder du recul, questionner les réponses proposées et conserver son propre jugement.
La curiosité et la capacité à continuer d’apprendre sont absolument fondamentales. Notre métier va changer en un temps record, et seuls ceux qui sauront évoluer pourront pleinement tirer parti de cette transformation.
