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Portrait de Frédéric Petit, veste et col roulé noirs sur fond rouge

Grand entretien

Frédéric Petit

« La langue est une liberté, la langue est une invitation »

Couple franco-allemand, souveraineté numérique, médiation et diplomatie d’influence : une lecture vécue de la construction européenne.

Entretien réalisé par Julien Laurenceau Porte — JLPDécryptage

Photo : Céline Théret

Face aux recompositions géopolitiques qui traversent le continent, une lecture strictement institutionnelle de l’Europe montre rapidement ses limites. Comprendre les tensions attribuées à l’Est et à l’Ouest, la résistance des démocraties face à la guerre en Ukraine ou les enjeux de souveraineté numérique exige aussi une connaissance concrète des sociétés civiles. C’est précisément à cette échelle humaine et territoriale que se situe Frédéric Petit.

Ingénieur de formation, dirigeant en Europe centrale, médiateur puis député des Français établis en Allemagne, en Europe centrale et dans les Balkans, son parcours s’écarte des trajectoires habituelles de la technostructure européenne. Cette expérience plurielle lui donne une perspective singulière sur les réalités du continent. Loin d’une approche exclusivement institutionnelle, il observe les espaces où se construit la diplomatie d’influence, où les langues façonnent les représentations politiques et peuvent devenir, comme le rappelle la guerre en Ukraine, un enjeu de souveraineté et de domination.

Pour Frédéric Petit, la construction européenne ne se décrète pas : elle se pratique et s’habite. De la tension constitutive du moteur franco-allemand à la médiation comme principe d’organisation démocratique, sa réflexion puise dans l’expérience des peuples, des territoires et des langues. Le mythe de Babel, qu’il interprète non comme une punition mais comme une invitation à rencontrer l’altérité, éclaire sa conception d’une Europe dont la diversité linguistique ne serait pas un obstacle, mais l’un des fondements.

À l’heure où l’Union européenne doit simultanément répondre à la guerre, au dérèglement climatique et aux dépendances technologiques, cette lecture ancrée dans le réel permet d’interroger ses capacités d’adaptation, ses instruments d’influence et les principes sur lesquels elle entend construire son avenir.

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JLP Décryptage

Le couple franco-allemand reste central dans l’Union européenne, mais plusieurs pays d’Europe centrale se sont parfois tenus à l’écart. Ce moteur franco-allemand rassemble-t-il encore l’Europe ou risque-t-il d’accentuer la fracture entre l’Est et l’Ouest ?

Drapeau européenFrédéric Petit

Je ne crois pas beaucoup en la vraie réalité de cette fracture entre l’Est et l’Ouest. Un de mes anciens collaborateurs a écrit un très bon livre qui s’appelle « l’Europe de l’Est n’existe pas ».

Je crois qu’il y a beaucoup de choses dans l’histoire de l’Union européenne, dans l’histoire de l’Europe, qui prouvent que cette idée de l’Union européenne, l’idée centrale, même, de l’Union européenne, le « Nie wieder », l’idée que l’on peut être en désaccord sans se faire la guerre si l’on construit du commun, a existé depuis plusieurs siècles, et y compris dans les territoires de l’Est de l’Europe : la République des deux nations de Vilnius à Odessa, La République de Voïvodine dans les Balkans au XIXe siècle, le Vormärz (Mickiewicz, qui venait du Bélarus d’aujourd’hui, était présent à la fête de Hambach…). Donc je ne crois pas beaucoup à la pertinence de cette division Est-Ouest dans le destin de l’Union européenne.

Bien sûr, il y a une division historique qui est arrivée plus tard à cause du rideau de fer. Mais il y a énormément de choses qui viennent de très très loin et qui font partie de cette très profonde construction européenne. Alors oui, là-dedans, le couple franco-allemand représente une histoire très particulière puisque c’est une histoire plus que de réconciliation, c’est accepter d’être unis malgré l’inimitié, malgré le fait qu’on a été ennemis et qu’on n’est, encore aujourd’hui, en désaccord sur un certain nombre de choses.

Et cela, oui, reste essentiel dans la construction européenne.

Un moteur, c’est fait d’action et de réaction. Un moteur, c’est en tension. Quand on dit le moteur franco-allemand, s’il y a de l’énergie dans un moteur, c’est parce qu’il y a des choses qui se cognent et qui se frictionnent et c’est normal. Sinon, si c’est un long fleuve tranquille, il y a beaucoup moins d’énergie.

Je ne pense pas que ce moteur franco-allemand soit excluant parce qu’il représente quelque chose qui est extrêmement symbolique et qui est très spécifique de ce qu’est l’histoire européenne. Et évidemment, il y a des histoires de réconciliation qui existent aussi entre l’Allemagne et la Pologne, qui existent aussi entre la Pologne et la République tchèque, qui existent aussi entre la Hongrie et l’Autriche, entre la Hongrie et les Balkans.

Mais ce qu’on appelle le couple moteur franco-allemand, c’est quand même une histoire de réconciliation qui a été portée à son paroxysme et donc qui rassemble au moins symboliquement l’Europe, que ce soit l’Europe du Nord, l’Europe du sud, l’Europe qui est plus à l’est ou l’Europe qui est plus à l’ouest.

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Transition énergétique, autonomie industrielle et sécurité sont désormais étroitement liés. Le dérèglement climatique transforme-t-il les équilibres géopolitiques plus vite que l’Union européenne ne peut s’y adapter ?

Drapeau européenFrédéric Petit

Oui, mais pas que le dérèglement climatique. Je crois que le dérèglement climatique est un phénomène qui est de plus en plus présent dans l’ensemble des équilibres géopolitiques, pas plus dans le franco-allemand que dans d’autres. J’avais écrit un rapport d’accès public avec un collègue en 2019 qui s’appelait « L’impact du dérèglement climatique sur les enjeux géopolitiques dans le monde. »

On avait fini par exclure l’océan Arctique, parce que c’est un sujet complètement à part, mais on avait effectué un travail assez important pour montrer comment, effectivement, les enjeux liés au dérèglement climatique transforment les enjeux géopolitiques. Des choses très concrètes : l’assèchement du lac Tchad, plus jamais le Sahel ne sera comme avant. Les équilibres politiques, géopolitiques du Sahel avec un lac Tchad dans lequel, comme quand j’étais gamin, on pouvait encore se noyer — il y avait 2 mètres, 3 mètres d’eau, il y avait des bœufs kourils qui passaient d’île en île, il y avait une vie autour du lac Tchad, qui était une espèce de mer intérieure — c’est sûr qu’à ce moment-là, les pays qui étaient autour avaient une géopolitique complètement différente de celle d’aujourd’hui où il est quasiment à sec. Donc oui, on a pris un autre exemple : il y a une dizaine ou une douzaine de villes côtières énormes, de mégapoles côtières qui pourraient être englouties dans les décennies qui viennent. C’est forcément un dérèglement qui ne concerne pas uniquement le pays où elles se trouvent, mais qui va être un dérèglement géopolitique.

Cela étant, jusqu’à présent, l’Union européenne telle qu’on a commencé à la construire il y a 80 ans, n’est pas très adaptée à ces transformations qui viennent du dérèglement climatique, à ce genre de grande rupture. Elle apprend vite, elle est en train d’apprendre. Elle n’était pas adaptée au Covid, elle s’est adaptée au Covid. Elle n’était pas adaptée à l’éruption de la guerre sur son territoire, elle s’y est adaptée. Je pense que l’Union européenne va s’adapter au changement climatique forcément. Je pense que les discussions en ce moment sur la nouvelle PAC en font partie.

Ce qui est une force d’inertie un peu malencontreuse au sein de l’Union européenne, parfois, c’est que comme l’Union européenne a été faite pendant une grande partie de son histoire au moment où on a touché les dividendes de la paix, elle a tendance parfois à être un peu verbeuse, et à ne pas travailler très vite sur des enjeux qui demandent parfois plus de rapidité. Mais je trouve qu’elle fournit des efforts très intéressants en ce moment.

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Vous distinguez les sanctions économiques contre la Russie des sanctions culturelles que vous jugez contre-productives. Dans une guerre où la culture et l’information sont aussi des armes, cette distinction reste-t-elle tenable ?

Drapeau européenFrédéric Petit

J’avoue ne pas comprendre cette question. Je pense qu’il y a un malentendu dans une phrase que j’ai peut-être dite, et je ne vois pas à quoi vous faites référence.

Donc j’ai beaucoup de mal à y répondre.

Je ne vois pas ce que c’est qu’une sanction culturelle. Je serais même plutôt dans l’inverse, je ne distingue pas. Je crois que justement, une guerre où la culture et l’information sont aussi des armes, il est possible qu’on ait à se défendre dans plusieurs champs. D’ailleurs, comme la culture, l’économie est à la fois outil de réconciliation, comme la CECA entre la France et l’Allemagne, ou un outil de pression…

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En Europe centrale et dans les Balkans, la France est confrontée à une forte compétition d’influence. A-t-elle trop misé sur le discours des valeurs au détriment d’investissements durables dans l’éducation, la langue et les universités ?

Drapeau européenFrédéric Petit

Non, je ne suis pas trop d’accord avec cette proposition.

D’abord, parce que souvent, dans ces pays, c’est l’école française qui est encore là, et bien là. Dans tous les pays de ma circonscription, il y a une ou deux écoles françaises. Il y a des Alliances Françaises, des Centres Culturels. Il y a des centres de recherche. Il y a des chercheurs français un peu partout, à Varsovie, à Odessa, à Belgrade, en Roumanie, à Prague. Il y a le Marc Bloch, évidemment, en Allemagne, mais à Prague, il y a le CEFRES. Je ne pense pas qu’il y ait une disparition de ces investissements-là. Je trouve au contraire que c’est sur l’affirmation des valeurs que la France a parfois été un peu timide. Il faut dire les choses simplement. Quand une dictature est une dictature, il faut dire que c’est une dictature. On n’a pas forcément à rentrer en conflit dur, à envoyer une bombe atomique parce que c’est une dictature, mais il faut dire les choses.

Donc je crois que c’est plutôt l’inverse.

Cela étant, le grand problème qu’on a dans l’influence, dans ce qu’on appelle la diplomatie d’influence — que moi j’appelle la diplomatie des sociétés civiles — le grand problème qu’on a, c’est un problème de coordination de l’action de la France, et donc également l’évolution du rôle des ambassades. Nous avons énormément progressé depuis 10 ans, il y a eu un très bon discours de Jean-Yves Le Drian et du président de la République en 2019 aux ambassadeurs, qui marquaient cette rupture, en disant : « Il faut que nous fassions équipe France. » Il n’y a pas la diplomatie institutionnelle, gouvernementale, ou officielle, d’un côté, puis de l’autre côté l’action de la France, puis de l’autre côté l’action des entreprises, puis de l’autre côté le lycée français, puis de l’autre côté les jumelages, etc. Évidemment, chacun doit rester lui-même, et dans ses compétences. Ce n’est pas l’ambassadeur qui doit faire l’économie, ce n’est même pas l’ambassadeur qui doit être enseignant, c’est chacun son job, mais il doit y avoir des équipes françaises, des gens qui bossent ensemble, et je crois que c’est ça l’amélioration qu’il faut qu’on apporte, parce que nous sommes parfois peu visibles, tout en étant encore très présents. Très rapidement, par exemple dans les Balkans, dès qu’il y a eu l’idée de faire une stratégie, des entreprises sont venues, des alliances françaises se sont créées, la présence de journalistes francophones s’est développée, des associations bilatérales se sont créées, etc. Donc je pense qu’on a plus un problème de comment notre diplomatie s’organise, et qui est, en fait, une question d’efficacité de l’État en tant qu’animateur de réseau où il ne fait plus tout, tout seul.

On a un travail qui est important, sur lequel je ferai porter mon effort de mon rapport sur la diplomatie culturelle cette année, qui est le développement des centres de recherche universitaire à l’étranger.

On pourrait en particulier dans la circonscription, c’est-à-dire en Europe centrale, on pourrait développer quelques UMIFRE. Les UMIFRE, ce sont ces unités de recherche qui sont à l’étranger, comme Marc Bloch, comme le CEFRES, on en a 27 dans le monde. Je pense que c’est un outil très léger, ils sont bien coordonnés par le CNRS. Mais le CNRS s’est plutôt toujours posé en gestionnaire de ceux qui existent, plutôt qu’en développeur et en stratège. Il manque une petite brique entre la géopolitique et le scientifique pour que ce travail se complète. Un exemple très simple : il est mûr aujourd’hui d’aller créer une UMIFRE à Odessa. On a quelqu’un qui a fait de la recherche sociologique, une Française qui a fait de la recherche sociologique à Kharkiv et qui a fait un travail absolument extraordinaire sur le territoire de Kharkiv. Donc je pense que ce côté centre de recherche à l’étranger pourrait être encore développé.

Mais sur le fond, je trouve la situation encourageante. Et j’insiste : il faut que sur les valeurs, on affirme nos valeurs. Quand il y a invasion, il y a invasion. Quand il y a dictature, il y a dictature. Quand il y a erreur économique, il y a erreur économique, etc.

Être Français, être démocrate, c’est dire les choses.

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Les principaux modèles d’intelligence artificielle sont largement anglophones et nourris de corpus américains. La souveraineté numérique européenne dépend-elle aussi de notre capacité à préserver le français comme langue scientifique, technique et politique ?

Drapeau européenFrédéric Petit

Je suis d’accord avec la première partie de la question. Mais la souveraineté numérique européenne n’a pas à être « anglophone » ou « francophone », le problème vient de ce qu’aujourd’hui, les corpus et les modèles sont maîtrisés par des pays étrangers, et qui contestent notre souveraineté, qu’ils soient anglophones ou autres. Il faut que nous maîtrisions nos outils, mais que ce soit en allemand, en polonais, dans d’autres langues. Ce n’est pas une volonté de refaire venir le français devant. Le français, il se développera parce que les Français seront bons, parce que les Français seront présents, parce que les Français repartiront dans tous les coins du monde pour porter leurs valeurs. Pour reprendre l’exemple concret ci-dessus, si les Français passent leur temps à dire qu’une dictature est une dictature, les gens qui sont contre les dictatures se remettront à parler français. C’est dans ce sens-là qu’il faut poser la question, pas commencer par refaire venir le français en tant que tel pour pouvoir travailler, mais commencer par travailler, et le français reviendra.

Et puis je pense que le français est une langue qui évolue, une langue qui avance, le français est présent, en fait, et il remonte même, paraît-il, depuis le Brexit, notamment à Bruxelles. Il y a des tas d’endroits où on peut de plus en plus parler français, mais pas parce qu’on l’a imposé, pas parce qu’on a fait une campagne pour que les gens parlent français, simplement parce qu’on a été plus présents, parce qu’on a un lycée français qui grandit, parce qu’on a plus de présence et d’actions qui donnent envie : de regarder nos films, de travailler avec nos entreprises, avec nos chercheurs, avec nos politiques, même…

Permettez-moi un focus à ce sujet. Je pense que c’est important d’apprendre l’allemand. Ce qui me gêne plus, c’est que les gens n’apprennent plus des langues très riches. L’anglais n’est pas vraiment une langue très riche, une langue qui permette d’avoir un fond culturel et d’être projeté hors de chez soi pour aller découvrir le monde. L’anglais est une langue de communication universelle, mais un peu pauvre dans la façon dont on l’utilise.

Apprendre l’allemand, c’est beaucoup plus qu’apprendre une langue pour se débrouiller en pays étranger. C’est une matrice, plus « qu’une langue de plus ». Je me bats pour que l’allemand remonte dans l’éducation en France, et puis je rêve, pourquoi pas le polonais ? Parce que je suis sûr que quelqu’un qui a appris l’allemand, ou le polonais, quelqu’un qui aura découvert ces autres mondes linguistiques (ce que les langues simples, véhiculaires, ne font pas – personne ne parle l’anglais de Shakespeare ou l’espagnol de Cervantes, ni même l’italien de Dante ou d’Eco) sera plus ouvert au monde et portera mieux les valeurs européennes que quelqu’un qui ne parlera qu’une seule langue.

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Vous présentez la construction européenne comme une médiation entre anciens ennemis. Face à une guerre durable en Ukraine et à l’absence apparente de compromis, la médiation reste-t-elle une voie crédible ou doit-elle être entièrement repensée ?

Drapeau européenFrédéric Petit

Oui, la médiation sera forcément une voie crédible, mais je ne vois pas trop ce que veut dire que la médiation devrait être entièrement repensée. Il y a beaucoup de modèles différents de médiation, et la médiation, c’est quelque chose qui est forcément en permanence repensé par ses acteurs. Sinon, ce n’est pas une médiation. La médiation, ce ne sont pas des règles, ce n’est pas un jugement, justement. Il n’y a pas deux médiations qui soient identiques et il n’y a pas deux médiateurs qui soient identiques.

La médiation est de plus en plus développée, effectivement, et je pense que c’est un outil d’avenir pour nos démocraties.

Mais une médiation, ce n’est pas un arbitrage, une conciliation, une négociation, etc. C’est assez précis. Les principes de médiation, je les rappelle : une médiation, c’est d’abord volontaire — on n’impose jamais une médiation, sinon ce n’est pas une médiation ! Ensuite, il doit y avoir un tiers neutre, choisi par les parties, impartial et indépendant — qui sont en fait des notions différentes. Et à partir de là, on peut monter une médiation.

En géopolitique, je dis souvent que l’Union européenne est une médiation permanente, parce que la création de l’Union européenne, c’était volontaire. C’étaient des gens qui ont dit « oui, on a envie d’arrêter de se battre. On ne sait pas encore comment on va faire, mais on a envie de le faire ». Et après, est-ce qu’il y a un tiers neutre, impartial, et indépendant ? Oui, c’est ce qu’on essaie de créer avec les traités et les institutions communes. Il y a donc un effort de neutralité et d’indépendance ; et c’est impartial, puisque les traités n’avantagent personne.

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Ingénieur, dirigeant en Europe centrale, médiateur puis député, quelle expérience a le plus profondément transformé votre manière de penser l’Europe et les relations internationales ?

Drapeau européenFrédéric Petit

Ça, c’est assez facile, c’est ce qui a le plus transformé ma manière de voir l’Europe, c’est l’apprentissage des langues. Je vais être très clair.

D’abord, très tôt dans ma vie, il y a une quarantaine d’années, j’ai découvert ce que c’était de plonger dans l’océan d’une langue qu’on ne comprenait pas du tout, du tout, du tout, et qu’on se disait qu’on n’y arriverait jamais.

Puis de découvrir celle-là, puis d’en découvrir d’autres et de comprendre que, comme disait un copain : « on n’apprend pas une langue, on l’habite ». On s’approprie de plus en plus de nouveaux espaces, parfois contradictoires mais qui permettent justement de trouver les accords, les relations. Ce qui est le contraire de la relation internationale, ce n’est pas forcément le conflit — le conflit est une forme de relation internationale tant qu’il reste non armé : détruire l’autre, ce n’est pas être en relation, bien entendu.

Mais ce qui est le contraire de la relation internationale, c’est l’indifférence, c’est de ne pas avoir de relation du tout, et de ne même pas s’intéresser à la façon dont l’autre parle, écrit, pense...

Je considère que ce qui m’a sorti de mon confort de jeune Français des années 70 et qui m’a fait découvrir que le monde n’était pas aussi simple que ce qu’on pouvait penser, mais qu’en plus il était bien plus intéressant, bien plus riche et bien plus prometteur que mon petit horizon fait de langue française, un peu d’allemand et puis d’anglais international, c’est certainement ça d’avoir appris les langues. Quand on apprend une langue, on sait quelles sont les chansons qu’on chante aux enfants, on sait quels sont les contes de fées, on sait quelles sont les manières de rigoler. Dans une langue et dans une autre. Toutes ces choses qui font qu’on se décentre et qu’on arrive à approcher des notions qui sont des notions humanistes, et pas des notions égoïstes et identitaires.

L’identité de l’homme ne peut être qu’une identité construite et partagée.

Il y a quelque chose que je dis souvent et auquel je crois profondément — tant pis pour mes amis polonais qui pensent qu’à l’ouest il n’y a plus personne de croyant…

Je pense que Babel, le mythe de Babel, ce n’est pas une punition, c’est une réponse.

Je m’explique : l’histoire dans la Bible, c’est que les hommes disent « on veut être Dieu, on veut se comparer à Dieu, aller Le voir » ; Dieu est là-haut donc on y va, on se met tous ensemble, on s’organise et on va construire une très très grande tour et on va Le voir, on va Lui parler, Lui dire ce qu’on pense. Dieu voit ça et il leur impose des langues différentes, et le chantier de la tour de Babel s’arrête et périclite...

Le texte dit, à ce moment-là, Dieu les a éparpillés sur la terre et leur a fait parler des langues différentes. Mais moi, je ne dis pas du tout que c’était une punition, les diviser pour mieux régner. C’est une réponse. C’est que Dieu leur a dit : vous Me cherchez, vous voulez Me parler, mais Je ne suis pas là-haut, moi. Je suis dans la différence. Je suis dans le fait que tu ne comprends pas l’autre. Je suis dans la relation avec quelqu’un que tu ne comprends pas. C’est là que je Me trouve, si tu veux Me voir. Je vous donne des langues différentes pour que vous appreniez à sortir et à vous transcender.

C’est exactement cela Babel pour moi.

Ce qui m’a donc le plus aidé dans ma carrière, c’est cette notion de langue. J’étais très fier d’être capable, plus ou moins, avec plus ou moins d’assistance dans les différentes langues, mais d’être capable, par exemple, de diriger en Europe centrale. J’étais au registre du commerce en Serbie. Cela voulait dire devoir comprendre un minimum de serbe pour savoir ce que je signais. Cette idée-là exprime, oui, que je vais venir te comprendre, bien que je fasse face à cette muraille de sonorités et de syntaxe qui nous séparent tous les deux.

Et je crois que c’est très symbolique d’ailleurs, l’Union européenne est le seul bloc politique dans lequel on a décidé que chaque directive serait traduite en 24 langues. C’est un signe de ce que nous sommes.

Et d’ailleurs la confrontation, un des terrains de confrontation qui a produit la guerre en Ukraine, c’est la langue. Nous, nous disons que nous avons 24 langues, et là-bas, Moscou dit : « Si tes parents parlent russe, ou si toi tu parles russe, ou si tes enfants parlent russe parce que je vais m’en occuper, c’est moi le chef ».

Et je vous rappelle ce qu’a dit Lavrov en mars ou en avril 2022 pour justifier l’agression. Il a dit : « Mais enfin, supposez que les Wallons aient un problème avec les Flamands, tout le monde comprendrait que Macron prenne son armée pour aller défendre la minorité française en Belgique ! »

Eh bien non. Lui, il y croit, à ça. Mais nous, nous disons, non. Il n’y a pas de minorité française en Belgique. Il y a des citoyens belges qui parlent français.

Donc la langue n’est pas un déterminisme. La langue est une liberté, la langue est une invitation.

Portrait de Frédéric Petit en 2019
Frédéric Petit, 2019. Olaf Kosinsky

À propos de Frédéric Petit

Ingénieur de formation, diplômé en environnement, en histoire et en lettres classiques, Frédéric Petit a construit un parcours à la croisée de l’industrie, des affaires européennes et de l’action publique.

Après avoir dirigé plusieurs entreprises du secteur de l’énergie et des infrastructures en France, en Lituanie, en Pologne, en Égypte et plus largement en Europe centrale, il exerce des responsabilités de direction au sein de groupes internationaux tels que Veolia, Dalkia et Consolis. Il pilote alors des organisations réunissant plusieurs centaines de collaborateurs et intervient sur des problématiques liées à l’énergie, aux infrastructures, à l’environnement et au développement industriel.

Son expérience internationale le conduit également à mener des missions d’expertise environnementale en Ukraine et en Pologne, ainsi qu’à être nommé Conseiller du Commerce extérieur de la France en Égypte puis en Pologne.

Élu député en 2017, il représente à l’Assemblée nationale les Français établis en Allemagne, en Europe centrale et dans les Balkans. Son engagement porte notamment sur les affaires européennes, la diplomatie parlementaire, la médiation, les relations internationales et les enjeux de souveraineté.

Son parcours, mêlant responsabilités économiques, expérience de terrain et engagement politique, nourrit une réflexion singulière sur la construction européenne, le dialogue entre les sociétés civiles et la place des langues dans les relations internationales.

Julien Laurenceau Porte Entretien réalisé par Julien Laurenceau Porte Découvrir la page À propos →
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