Introduction : L'illusion de la victoire
« Faire d'une guerre américaine perdue une paix mondiale réussie ». La formule de Dominique de Villepin, dans sa récente chronique, sonne comme un programme et un aveu d'impuissance. Alors que les annonces de protocoles d'accord se multiplient – ce « protocole en 20 points sur Gaza » que l'ancien Premier ministre évoque avec scepticisme –, une question s'impose : pourquoi les démocraties occidentales, pourtant dotées d'une puissance militaire sans équivalent dans l'Histoire, échouent-elles systématiquement à construire des paix durables ?
La distinction est fondamentale, et Dominique de Villepin la formule avec la clarté de l'homme d'État : « Un protocole d'accord, c'est différent, un peu plus qu'un cessez-le-feu, un peu moins qu'un accord ». Cette nuance n'est pas qu'une question de sémantique diplomatique. Elle révèle notre difficulté collective à penser la paix comme un processus exigeant, distinct de la simple cessation des hostilités. « Où en est Gaza ? Nulle part. Rien n'a changé. Le mouroir reste coupé du monde », constate-t-il lucidement.
Ce constat dépasse largement le cas palestinien. De l'Irak à l'Afghanistan, de la Libye aux conflits gelés du Sahel, l'Occident accumule les victoires militaires stériles. Nous savons désormais renverser des régimes ; nous ne savons pas construire des États. Nous maîtrisons l'art de la guerre éclair ; nous échouons dans le travail patient de la paix.
La question directrice de ce décryptage est simple : les puissances occidentales ont-elles tendance à confondre victoire militaire et réussite politique ? Pour y répondre, il faut revenir sur les leçons non assimilées de l'Irak, examiner les échecs comparés de l'Afghanistan, de la Libye et de Gaza, et comprendre pourquoi la paix exige des vertus diplomatiques que l'Occident semble avoir oubliées.

Dominique de Villepin, dont la réflexion sur l'après-guerre inspire ce décryptage.
La leçon irakienne que l'Occident n'a peut-être jamais réellement assimilée
Le discours de l'ONU : un avertissement prémonitoire
Le 14 février 2003, Dominique de Villepin prononce devant le Conseil de sécurité de l'ONU un discours qui entrera dans l'Histoire. Face à l'administration Bush déterminée à intervenir en Irak, le ministre français des Affaires étrangères oppose un refus catégorique : « L'usage de la force ne se justifie pas aujourd'hui », déclare-t-il avec solennité. Sa position n'est pas un pacifisme de principe, mais le fruit d'une analyse géopolitique rigoureuse.

Le Conseil de sécurité de l'ONU, théâtre du discours historique de Dominique de Villepin contre l'intervention en Irak en 2003. — Wikimedia Commons
Ce que Dominique de Villepin comprend alors, et que ses interlocuteurs américains semblent ignorer, c'est la complexité de la société irakienne et les conséquences imprévisibles d'une intervention militaire. « Ayons le courage de mettre les choses à plat », lance-t-il, appelant à privilégier le travail des inspecteurs de l'ONU plutôt que la précipitation guerrière. Son argumentation repose sur une conviction profonde : on ne peut pas dissocier la chute d'un régime de la reconstruction politique d'un pays.
Vingt-trois ans plus tard, l'Histoire lui a donné raison. Mais plus grave encore, l'Occident n'a toujours pas tiré les leçons de cet échec annoncé. La chute de Saddam Hussein fut rapide, militairement impeccable. La reconstruction de l'Irak, elle, s'est révélée un chaos durable, ouvrant la voie à l'émergence de Daech, à une instabilité régionale endémique et à un renforcement de l'influence iranienne dans la région.
L'échec de la « démocratisation par la guerre »
Dominique de Villepin l'analyse avec lucidité dans ses écrits récents : « La "pax americana" s'achève et laisse le monde en grand désordre ». Depuis trois décennies, les États-Unis et leurs alliés ont cru pouvoir remodeler le monde à leur image, d'abord par l'influence, puis de plus en plus par la force. L'Irak fut le laboratoire de cette illusion.
Le problème n'était pas seulement l'illégalité de l'intervention – agissant « hors du cadre légal international », comme le note Dominique de Villepin – mais surtout l'absence de pensée stratégique sur l'après-guerre. Les néoconservateurs américains imaginaient une transition démocratique rapide ; ils ont provoqué un effondrement étatique durable. Ils croyaient à la vertu universalisatrice de la force ; ils ont découvert sa capacité à libérer des forces centrifuges incontrôlables.
Dominique de Villepin identifie ici une faille fondamentale de la pensée stratégique occidentale : « Les États-Unis suivis par leurs alliés, seuls en scène, avaient cru pouvoir remodeler le monde à leur image, par l'influence, se croyant des exemples, par la régulation, se présentant en sources de droit, et, de plus en plus, par la force, se sachant les plus puissants ». Cette confusion entre puissance militaire et légitimité politique constitue l'angle mort de l'Occident post-guerre froide.
Les conséquences régionales : un chaos en cascade
L'échec irakien ne s'est pas contenu dans les frontières du pays. Il a provoqué une « traînée de poudre » à travers tout le Moyen-Orient. La destruction de l'État irakien a créé un vide stratégique que l'Iran chiite s'est empressé de combler, modifiant l'équilibre régional au détriment des monarchies sunnites et d'Israël. Cette modification de l'équilibre des puissances a elle-même nourri de nouvelles tensions, de nouveaux conflits par procuration.

La chute de Saddam Hussein symbolise une victoire militaire rapide qui ouvrira une longue période d'instabilité régionale. — Wikimedia Commons
Dominique de Villepin observe que « tous les conflits gelés des années 1990 semblent chauffés à blanc ». L'Irak a brisé un tabou : celui de l'intangibilité des États-nations au Moyen-Orient. En montrant qu'on pouvait renverser un régime par la force, l'Occident a ouvert la boîte de Pandore des interventions unilatérales, encourageant d'autres puissances à suivre la même voie.
Plus grave encore, l'Irak a discrédité l'Occident comme porteur de légitimité politique. « Un Occident qui parle d'universel lorsqu'il domine et de réalisme lorsqu'il est contesté offre aux Suds le spectacle qui nourrit le récit multipolaire de ses rivaux », analyse Dominique de Villepin avec lucidité. Cette perte de crédibilité est peut-être l'héritage le plus durable de la guerre d'Irak.
« La force ne fonde rien. »
Dominique de VillepinAfghanistan, Libye, Gaza : des situations différentes mais une même question
Afghanistan : vingt ans d'occupation pour quel bilan ?
Si l'Irak fut l'échec fondateur, l'Afghanistan constitue l'échec persistant. Pendant vingt ans, l'OTAN a occupé le pays, déployant des moyens militaires colossaux, tentant de construire un État moderne ex nihilo. Le résultat, au moment du retrait américain en 2021, fut « absolument saisissant » d'échec, comme le reconnaissent même les observateurs les plus favorables à l'interventionnisme occidental.

L'évacuation de Kaboul en 2021 marque l'échec de vingt années d'intervention occidentale en Afghanistan. — Wikimedia Commons
Dominique de Villepin avait très tôt pointé « la difficulté de mener campagne en Afghanistan ». Sa critique ne portait pas sur la légitimité initiale de l'intervention – répondre aux attentats du 11 septembre 2001 – mais sur l'absence de stratégie de sortie et la confusion entre présence militaire et construction étatique. « L'échec de ce que nous voyons au Moyen-Orient est prévisible depuis la première heure », affirme-t-il.
Le cas afghan illustre parfaitement la thèse de Dominique de Villepin : « La force ne fonde rien ». Les Occidentaux ont pu déployer la plus grande coalition militaire de l'Histoire, ils n'ont pas réussi à créer les conditions politiques d'une paix durable. Pire, leur présence prolongée a fini par nourrir la résistance des Talibans, transformant une intervention antiterroriste initialement légitime en occupation illégitime aux yeux de la population.
L'Afghanistan démontre aussi l'impossibilité d'imposer « par le haut » une paix et des institutions démocratiques. Les milliards de dollars investis dans la reconstruction, les élections organisées sous protection militaire, les programmes d'émancipation féminine : tout s'est effondré en quelques semaines dès le retrait des troupes étrangères. Preuve que la légitimité politique ne se décrète pas, et encore moins ne s'impose par la force.
Libye 2011 : l'erreur du « sans garde-fous »
La Libye constitue peut-être l'échec le plus emblématique, car le plus évitable. En 2011, Dominique de Villepin observe avec inquiétude une intervention qui se fait « sans garde-fous ». Initialement justifiée par la protection des populations civiles – mandat ONU oblige – l'opération se transforme rapidement en changement de régime. Mouammar Kadhafi tombe, mais la Libye avec lui.
« Ils ont fait ça en Libye, en Syrie, en Afghanistan », déplore Dominique de Villepin, pointant la répétition des mêmes erreurs. La Libye post-Kadhafi n'est pas devenue une démocratie modèle ; elle s'est fragmentée en multiples fiefs contrôlés par des milices, devenant un sanctuaire pour le trafic d'armes et l'immigration clandestine, destabilisant toute la région du Sahel.
Ce qui frappe dans le cas libyen, c'est l'absence totale de pensée de l'après. Comme en Irak, comme en Afghanistan, les Occidentaux ont célébré la chute du dictateur sans se préoccuper de ce qui suivrait. Dominique de Villepin y voit la manifestation d'un angélisme stratégique dangereux : croire que la disparition d'un régime autoritaire suffit à faire naître la démocratie, comme si celle-ci était l'état « naturel » des sociétés une fois libérées de l'oppression.
Le bilan est « désastreux, aussi bien pour la population » libyenne que pour la stabilité régionale. La Libye est devenue un État failli au cœur de l'Afrique, un exemple parfait de ce que Dominique de Villepin appelle la « capacité de destruction » immense de l'administration américaine, sans contrepartie constructive.
Gaza : le cycle infernal de la guerre sans fin
Gaza occupe une place particulière dans l'analyse de Dominique de Villepin, car ce conflit cumule tous les échecs : échec de la puissance militaire israélienne à apporter la sécurité, échec de la diplomatie internationale à imposer un cessez-le-feu durable, échec de la communauté internationale à penser une solution politique.
« Le protocole d'accord en 20 points sur Gaza nous a montré ce que cela voulait dire », écrit Dominique de Villepin avec scepticisme. Ces annonces répétées – « que Donald Trump a déjà annoncé une quarantaine de fois » – révèlent l'impuissance de la diplomatie du spectacle. Entre le cessez-le-feu et l'accord de paix véritable, il y a un fossé que ni les protocoles ni les annonces fracassantes ne permettent de combler.
Dominique de Villepin décrit Gaza comme un « mouroir » qui « reste coupé du monde ». Cette formule brutale dit l'essentiel : la puissance militaire peut détruire, elle ne peut pas construire. Israël a démontré sa capacité à infliger des dégâts considérables au Hamas, mais il n'a aucune stratégie pour l'après. « Au fait où en est Gaza ? Nulle part. Rien n'a changé », constate l'ancien Premier ministre.
Ce qui frappe dans le cas de Gaza, c'est la répétition cyclique du même scénario : escalade militaire, destructions massives, cessez-le-feu précaire, reconstruction partielle, puis nouvelle escalade. Dominique de Villepin y voit l'illustration d'un monde entré dans « un âge de fer, ce temps où la guerre cesse d'être l'exception pour redevenir une méthode ordinaire ».
Le dénominateur commun : l'absence de stratégie politique
Ces trois situations – Afghanistan, Libye, Gaza – semblent différentes par leurs contextes, leurs acteurs, leurs enjeux. Pourtant, elles partagent un même dénominateur commun : l'absence de stratégie politique pensant l'après-guerre. Dominique de Villepin l'analyse avec rigueur : « Cela fait 25 ans que l'on fait les mêmes erreurs ».
À chaque fois, le schéma est identique : une intervention militaire initialement justifiée (ou justifiable), une victoire rapide sur le plan strictement militaire, puis un enlisement dans la reconstruction politique. À chaque fois, les Occidentaux sous-estiment la complexité des sociétés qu'ils prétendent transformer et surestiment leur capacité à imposer leurs solutions.
Dominique de Villepin identifie ici un biais culturel profond de l'Occident : « C'est l'impensé des peuples dans l'épaisseur de leur histoire et de leurs héritages ». Cette incapacité à penser la complexité culturelle et historique des sociétés conduit à des interventions brutales qui détruisent plus qu'elles ne construisent.
« Le mouroir reste coupé du monde. »
Dominique de VillepinPourquoi la paix est plus difficile à construire que la guerre
La destruction versus la construction
« La force ne fonde rien », répète Dominique de Villepin. Cette affirmation, qui pourrait sembler être un lieu commun pacifiste, est en réalité le fruit d'une analyse géopolitique rigoureuse. La guerre relève de la destruction, opération techniquement maîtrisable par une armée moderne. La paix relève de la construction, processus infiniment plus complexe qui mobilise des dimensions politiques, économiques, sociales, culturelles.
Dominique de Villepin observe que « les États-Unis renoncent à atteindre leurs buts de guerre explicites ». Cette renonciation n'est pas un choix, mais une nécessité : les buts de guerre (changement de régime, destruction d'un programme nucléaire, éradication d'une organisation terroriste) sont techniquement accessibles par la force ; leurs substituts politiques (démocratie stable, non-prolifération crédible, sécurité durable) ne le sont pas.
Cette différence fondamentale entre détruire et construire explique pourquoi les puissances militaires les plus formidables de l'Histoire échouent à construire des paix durables. « Transformant une guerre éclair en enlisement, et une supériorité militaire en dépendance », les Occidentaux découvrent les limites de leur puissance.

La reconstruction politique et économique constitue souvent le véritable défi de l’après-guerre. — Illustration générée par IA
Les institutions : le chaînon manquant
Dominique de Villepin insiste sur un point crucial : la paix exige des institutions légitimes. Or, « un Occident qui parle d'universel lorsqu'il domine et de réalisme lorsqu'il est contesté » perd sa crédibilité comme porteur de légitimité politique. Cette perte de crédibilité rend impossible l'émergence d'institutions stables dans les pays post-conflit.
Les institutions ne se décrètent pas ; elles émergent d'un processus politique endogène, lent, conflictuel. Les tentatives occidentales d'imposer des constitutions, des systèmes électoraux, des appareils judiciaires se heurtent à la réalité des rapports de force locaux. Dominique de Villepin le sait bien : on ne peut pas exporter la démocratie comme on exporte des marchandises.
« Le droit international doit avoir le dernier mot pour rétablir l'idée d'un ordre juste, dans lequel les peuples puissent avoir confiance », affirme Dominique de Villepin. Cette exigence de légitimité juridique et politique est le chaînon manquant des interventions occidentales. Sans elle, les institutions créées restent des coquilles vides, dépendantes de la présence militaire étrangère.
La réconciliation : le travail invisible de la paix
La paix véritable exige la réconciliation entre les factions d'une société divisée. Or, ce travail est invisible, patient, ingrat – tout le contraire de l'action militaire, spectaculaire, rapide, valorisante. Dominique de Villepin le comprend : « Une paix qui ne soit ni l'attente d'une nouvelle guerre, ni l'absence miraculeuse de guerre, mais, comme c'est ma conviction pragmatique, une paix qui soit travail ».
Ce travail de réconciliation exige du temps, de la légitimité, une connaissance fine des sociétés. Les Occidentaux, pressés d'annoncer des victoires, manquent de patience. Dominique de Villepin critique « l'aversion de notre époque à tout ce qui dépasse le culte de l'instantané ». Cette impatience est mortifère pour la construction de la paix.
La réconciliation passe aussi par la justice transitionnelle, la reconnaissance des souffrances, la recherche de vérités. Dominique de Villepin évoque la nécessité de « décisions de la Cour Internationale de Justice et de la Cour Pénale Internationale » pour « tourner définitivement la page de ce conflit sans fin ». Cette exigence de justice est indissociable de la paix durable.
La reconstruction économique : le coût caché de la paix
La reconstruction économique représente un défi colossal, souvent sous-estimé. Dominique de Villepin observe que « la capacité de destruction de l'administration américaine est immense », mais il ne dit pas moins de la difficulté de reconstruction. Les infrastructures détruites, les économies effondrées, les populations déplacées : autant de défis qui exigent des moyens considérables sur le long terme.
Or, les démocraties occidentales manquent de constance dans l'effort. Après l'enthousiasme des interventions, vient le désintérêt pour la reconstruction. Les opinions publiques occidentales acceptent mal le coût financier et humain des occupations prolongées. Dominique de Villepin le sait : sans engagement économique durable, la paix reste précaire.
La reconstruction exige aussi une approche intelligente du développement. Imposer des modèles économiques occidentaux inadaptés aux réalités locales conduit à des échecs. Dominique de Villepin prône une approche respectueuse des spécificités locales, intégrant « l'épaisseur de leur histoire et de leurs héritages ».
La diplomatie : l'art oublié
Enfin, la paix exige de la diplomatie – cet art que l'Occident semble avoir oublié au profit de la coercition. Dominique de Villepin, diplomate de formation, ne cesse de rappeler l'importance du dialogue, de la négociation, de la patience diplomatique. « Le multilatéralisme efficace » qu'il appelle de ses vœux suppose de renoncer à l'unilatéralisme tentateur.
La diplomatie exige de comprendre l'autre, ses intérêts, ses contraintes, sa rationalité propre. Dominique de Villepin critique « l'incapacité de l'administration Trump à considérer le monde et, en l'occurrence l'Iran, dans toute sa complexité et sa diversité culturelle ». Cette incapacité à penser la complexité est un obstacle majeur à la construction de la paix.
« Il faut inscrire la compréhension de ce moment dans une histoire plus longue », insiste Dominique de Villepin. La diplomatie, c'est précisément cet art de la longue durée, de la patience, de la persévérance. Tout le contraire de l'action militaire, rapide, spectaculaire, décisive en apparence.
Dominique de Villepin et le retour de la pensée diplomatique
Les « faucons » et les « colombes » : dépasser le clivage
Dans sa chronique, Dominique de Villepin mobilise une métaphore savoureuse pour décrire le débat stratégique : « Les "faucons" disent toujours qu'on ne fait pas d'omelettes sans casser des œufs. Les "colombes" leur répondent qu'il est très difficile de faire rentrer l'omelette dans les œufs, après ». Cette image dit l'essentiel du désaccord entre partisans de la manière forte et partisans de la diplomatie.
Les faucons raisonnent en termes de rapports de force, de détermination, de capacité à infliger des coûts à l'adversaire. Leur logique est séduisante par sa simplicité : montrer sa force dissuade l'ennemi. Mais Dominique de Villepin en montre les limites : « La force s'est retournée contre ceux qui l'exerçaient ». L'Irak, l'Afghanistan, la Libye démontrent que casser les œufs est facile ; reconstruire l'omelette est impossible.
Les colombes, elles, insistent sur la complexité du politique, sur les conséquences imprévues de la violence, sur la nécessité de penser l'après. Dominique de Villepin se range clairement de ce côté, mais sans angélisme. Il ne nie pas la nécessité de la force dans certaines circonstances ; il refuse qu'elle devienne la méthode ordinaire de résolution des conflits.
Cette position n'est pas un pacifisme naïf, mais un réalisme éclairé. Dominique de Villepin comprend que « le dilemme de sécurité n'est pas la seule loi des affaires internationales ». Il existe aussi un « dilemme d'ordre », selon lequel « si je veux qu'un autre État se plie à des règles communes, je dois moi-même m'y soumettre ». Cette exigence de cohérence est au cœur de sa pensée diplomatique.
Le retour de l'Histoire longue
« Il faut inscrire la compréhension de ce moment dans une histoire plus longue, en dépit de l'aversion de notre époque à tout ce qui dépasse le culte de l'instantané », écrit Dominique de Villepin. Cette exigence de profondeur historique est au cœur de sa méthode diplomatique.
Contre l'immédiateté médiatique et politique, Dominique de Villepin oppose la longue durée. Il rappelle que « l'accélération de l'Histoire - 1979 et la révolution iranienne, 1989, 2001, 2008, 2014, 2022, 2023 - n'a pas ralenti ; elle s'est emballée ». Comprendre ces séquences historiques est indispensable pour penser la paix.
Cette approche historique le conduit à identifier « trois visages du monde qui vient : un monde de la rareté, où un détroit pétrolier suffit à faire trembler l'économie mondiale ; un monde des empires, où la force se substitue au droit ; un monde sans règles, où le rapport de force ne connaît plus de dernière limite ». Ce diagnostic sombre appelle une réponse diplomatique à la hauteur.

Pour Dominique de Villepin, la paix durable ne peut être dissociée de la diplomatie multilatérale. — Illustration générée par IA
Le multilatéralisme comme nécessité
Dominique de Villepin appelle à « un multilatéralisme efficace ». Cette exigence n'est pas un vœu pieux, mais une nécessité stratégique. Dans un monde fragmenté, multipolaire, aucune puissance – pas même les États-Unis – ne peut imposer seule sa vision.
« Il existe un avantage collectif au respect des règles », affirme Dominique de Villepin. Cet avantage est « d'autant plus important que l'État a peu de chances d'être hégémonique par la puissance militaire ». Pour la France et l'Europe, le multilatéralisme n'est donc pas seulement une préférence morale, mais une nécessité stratégique.
Dominique de Villepin propose une alliance large rassemblant les États européens, des pays du Commonwealth, ainsi que des puissances du Sud Global qui ne peuvent se satisfaire de l'évolution actuelle. Tous ceux qui, ensemble, sont « assez puissants pour contraindre même le leader mondial ou les deux rivaux planétaires ».
La diplomatie comme « travail » de la paix
Pour Dominique de Villepin, la paix n'est pas un état, mais un travail. « Une paix qui soit travail », insiste-t-il. Cette conception exigeante de la paix s'oppose aux visions magiques qui imaginent qu'un accord signé, des élections organisées ou un régime renversé suffisent à créer la paix.
Ce travail de la paix exige des institutions, de la légitimité, de la patience, des ressources. Il exige surtout de la diplomatie – cet art de la négociation permanente, du compromis, de la construction patiente de la confiance. Dominique de Villepin, en diplomate chevronné, sait que « remettre la paix à l'agenda du monde » exige un effort soutenu, coordonné, durable.
Cette vision s'oppose frontalement à la culture du résultat immédiat qui domine nos démocraties. Elle exige de renoncer au « culte de l'instantané » pour embrasser la longue durée des processus politiques. C'est peut-être là le défi le plus difficile pour des démocraties occidentales soumises au rythme court des cycles électoraux et de l'information en continu.
« Aujourd’hui, un autre monde est inévitable. »
Dominique de VillepinL'Europe peut-elle encore être une puissance de paix ?
L'autonomie stratégique : un impératif
Dominique de Villepin a toujours été un partisan convaincu de l'autonomie stratégique européenne. Face à une Europe « hors jeu » qui suit les États-Unis dans leur dérive néoconservatrice, il appelle à une voix européenne indépendante. Cette exigence n'est pas un anti-américanisme de principe, mais un réalisme géopolitique.
« Aujourd'hui, la France n'est pas gouvernée » de manière à incarner cette autonomie, déplore Dominique de Villepin. Cette critique s'adresse autant à la France qu'à l'Union européenne dans son ensemble. L'Europe reste prisonnière d'une dépendance stratégique qui limite sa capacité à porter une vision alternative de la paix.
Pourtant, l'Europe dispose d'atouts considérables pour être une puissance de paix : poids économique, soft power, expérience de l'intégration régionale, attachement au multilatéralisme. Dominique de Villepin croit en cette « alliance des États européens » capable de peser dans les affaires internationales. Mais cette ambition exige une volonté politique que les Européens semblent incapables de mobiliser.
La diplomatie européenne : entre impuissance et potentiel
La diplomatie européenne souffre d'un paradoxe : elle dispose d'instruments considérables (Service européen pour l'action extérieure, représentations diplomatiques, instruments financiers), mais manque de cohérence stratégique. Les divisions entre États membres, la dépendance vis-à-vis de l'OTAN, l'absence de vision commune limitent son efficacité.
Dominique de Villepin observe que « la diplomatie française semble s'être placée à la remorque des néoconservateurs américains ». Cette alignement prive la France et l'Europe de leur capacité à proposer une alternative diplomatique. Or, « un Occident qui parle d'universel lorsqu'il domine et de réalisme lorsqu'il est contesté » perd sa crédibilité.
Pourtant, l'Europe pourrait incarner cette large coalition internationale que Dominique de Villepin appelle de ses vœux. Par son histoire, sa culture diplomatique, son attachement au droit international, l'Europe dispose des ressources pour être une puissance de paix. Mais cela exige de rompre avec l'alignement systématique et de retrouver une autonomie de jugement et d'action.

L’Union européenne dispose d’outils diplomatiques, économiques et institutionnels susceptibles de peser dans la construction de la paix. — Illustration générée par IA
Les perspectives futures : un monde « inévitablement autre »
« Aujourd'hui, un autre monde est inévitable », affirme Dominique de Villepin avec une forme de sagesse tragique. Cette affirmation n'est ni optimiste ni pessimiste ; elle est réaliste. Le monde change, les rapports de force évoluent, l'Occident décline relativement. Face à cette réalité, l'Europe doit choisir : accompagner ce changement ou le subir.
Dominique de Villepin propose une voie : celle d'une Europe souveraine qui « se prendrait » en main. Cette Europe devrait assumer son autonomie stratégique, développer sa capacité d'action indépendante, porter une vision alternative de l'ordre international. Elle devrait aussi accepter les limites de sa puissance et privilégier la diplomatie sur la coercition.
Les perspectives sont sombres, mais pas désespérées. Dominique de Villepin croit en la possibilité d'une alliance pour la civilisation qui rassemblerait tous ceux qui refusent le retour à la loi du plus fort. Cette alliance devrait « parler de climat, d'IA, de sortie de la pauvreté et évidemment de paix ». Autant de défis qui exigent la coopération internationale et le respect du droit.
Conclusion : De la victoire militaire à la réussite politique
Dominique de Villepin nous livre, à travers sa chronique « Faire d'une guerre américaine perdue une paix mondiale réussie », une leçon de lucidité géopolitique. Son diagnostic est sans appel : l'Occident a confondu victoire militaire et réussite politique, puissance de destruction et capacité de construction, intervention et légitimité.
« La force ne fonde rien », répète l'ancien Premier ministre. Cette affirmation, qu'il développe avec rigueur depuis deux décennies, trouve dans les crises contemporaines une validation tragique. De l'Irak à Gaza, en passant par l'Afghanistan et la Libye, l'Occident accumule les victoires militaires stériles, incapables de déboucher sur des paix durables.
Dominique de Villepin nous invite à penser la paix comme un « travail » exigeant, distinct de la simple cessation des hostilités. Ce travail exige des institutions légitimes, de la réconciliation patiente, de la reconstruction économique, de la diplomatie persévérante. Autant de vertus que nos démocraties, prisonnières de l'immédiateté, semblent avoir perdues.
Les crises actuelles du Moyen-Orient – ce « protocole d'accord en 20 points sur Gaza » qui ne change rien à la réalité du terrain – illustrent notre incapacité collective à penser l'après-guerre. « Où en est Gaza ? Nulle part. Rien n'a changé. Le mouroir reste coupé du monde », constate Dominique de Villepin avec une lucidité douloureuse.
Pourtant, une autre voie est possible. Dominique de Villepin esquisse les contours d'un multilatéralisme efficace, d'une coalition des puissances moyennes attachées au droit international, d'une Europe autonome capable de porter une vision alternative. « Aujourd'hui, un autre monde est inévitable », affirme-t-il. Reste à savoir si cet autre monde sera celui de la loi du plus fort ou celui du droit partagé.
La réponse dépendra de notre capacité à tirer les leçons de nos échecs. Dominique de Villepin nous y invite avec la force tranquille de celui qui, depuis vingt ans, n'a cessé d'avertir : gagner une guerre est à la portée de n'importe quelle grande puissance ; réussir la paix exige une sagesse que l'Occident semble avoir oubliée.
Car au fond, la véritable question n'est pas de savoir comment gagner la prochaine guerre, mais comment construire la prochaine paix – et c'est peut-être là que se joue, pour nos démocraties, le défi le plus redoutable.
