Grand entretien géopolitique

Les architectures cachéesdu monde en mutation

Gérard Vespierre

Analyste géopolitique et conférencier, fondateur du site Le Monde Décrypté.

Entretien réalisé par Julien Laurenceau Porte

Gérard Vespierre, analyste géopolitique, portrait
Photo : Le Monde Décrypté

Introduction

Le système international souffre moins d’un manque de concepts que d’un brouillage de leurs frontières. À partir de quand une confrontation discontinue doit-elle être nommée guerre ? Que protège encore le « parapluie nucléaire » lorsqu’un État non doté peut frapper directement un pays qui possède l’arme atomique ? Une alliance régionale ajoute-t-elle un foyer d’instabilité ou peut-elle, au contraire, contribuer à contenir la menace par la dissuasion ? Entre guerre et paix, puissance et vulnérabilité, alignement et autonomie, les catégories héritées demeurent utiles, mais ne suffisent plus toujours à décrire ce que les États font réellement.

L’affrontement entre l’Iran et Israël, la guerre en Ukraine et la recomposition des alliances autour de puissances telles que l’Inde semblent relever de dynamiques distinctes. Ils posent pourtant une même question : par quels moyens un État peut-il encore contraindre, dissuader ou attaquer un autre État ? Ici, la puissance nucléaire coexiste avec les missiles conventionnels et les systèmes antidrones ; là, la durée du conflit conduit à interroger la capacité de la Russie à étendre conventionnellement la guerre vers l’Europe, tandis que cyberattaques, sabotages et drones ouvrent d’autres voies de déstabilisation. Ailleurs, l’appartenance aux BRICS n’interdit ni la coopération militaire avec les États-Unis ni l’engagement dans le QUAD.

C’est sur les présupposés mêmes de ces lectures que Gérard Vespierre porte son analyse. Au fil de l’entretien, il ne reprend pas nécessairement les termes des questions : il les rectifie lorsqu’il estime que les faits commandent une autre formulation. Selon lui, Israël et l’Iran ne risquent plus de basculer dans une guerre ouverte : ils y sont déjà entrés. Il invite également à ne pas confondre le retour de la guerre conventionnelle en Europe avec une capacité russe à l’étendre, que les résultats obtenus en Ukraine ne permettent précisément pas, selon lui, de tenir pour acquise. De même, il préfère voir dans la stratégie indienne une diversification simultanée des alliances plutôt qu’un simple marchandage entre blocs.

L’un des déplacements les plus substantiels concerne la dissuasion. Dans son analyse, les frappes iraniennes contre Israël mettent à l’épreuve l’idée selon laquelle la possession de l’arme nucléaire assurerait une protection absolue contre une attaque conventionnelle d’envergure. Cette lecture conduit à réévaluer le rôle des défenses antimissiles et antidrones, mais aussi à penser ensemble des formes de conflictualité que l’on oppose trop facilement : puissance nucléaire, guerre classique, frappes conventionnelles et guerre hybride. Le même refus des oppositions sommaires traverse sa conception des alliances. Les coalitions régionales peuvent, selon lui, contenir une menace plutôt que l’aggraver, tandis que les limites de l’ONU tiennent d’abord à la souveraineté des États qui décident de faire la guerre. Quant aux ressorts des conflits, il les situe moins dans un mécanisme financier ou technique isolé que dans la permanence des ambitions politiques, des constructions idéologiques, des ressorts religieux et des disputes territoriales.

Comprendre le désordre contemporain exige alors moins de baptiser chaque crise d’un concept nouveau que d’observer, avec exactitude, les moyens par lesquels les États défendent, exercent ou cherchent à étendre leur puissance.

Entretien

01JLP Décryptage

L’architecture de la dissuasion au Moyen-Orient a franchi un seuil critique avec les récents échanges de frappes directes entre l’Iran et Israël, faisant sortir la région de l’ère de la « guerre de l’ombre ». En quoi cette évolution redéfinit-elle les mécanismes de la dissuasion et les conditions dans lesquelles une crise peut désormais basculer vers un conflit ouvert ?

Gérard Vespierre

Permettez-moi de débuter par la deuxième partie de votre question. Nous ne pouvons pas basculer vers un conflit ouvert… ! Nous sommes dans un conflit pleinement ouvert ! Non pas depuis le 28 Février 2026, mais depuis 2025 et ce qui a été appelé la guerre des 12 jours au mois de juin….11 jours de bombardements israéliens du territoire iranien, après la destruction des systèmes de défense aérienne de l’Iran. Puis une journée de bombardement américain sur les sites nucléaires…. Nous étions dans la guerre l’an dernier. Nous le sommes encore plus en 2026 avec 40 jours ininterrompus de bombardements américano-israéliens, et 13 nuits de bombardements américains pendant un cessez-le-feu…..Alors certes, il y a une différence fondamentale dans la ‘gestion du temps de guerre’ entre guerre continue, permanente, depuis plus de 4 ans en Ukraine, et les opérations militaires en Iran. Ces dernières se déroulent dans des ‘parenthèses de temps’, 12 jours, puis 40 jours, puis 13, mais l’ampleur des destructions (plus de 10.000 objectifs atteints) l’élimination de dirigeants, dont le plus élevé, et les réponses régionales iraniennes conduisent à parler véritablement de guerre.

Revenons maintenant à la première partie de votre question, concernant les échanges de frappes directes entre Israël et Téhéran. Les premières ont eu lieu en avril 2024, après une frappe israélienne à Damas, sur un bâtiment officiel iranien, tuant des officiers supérieurs des Gardiens de la Révolution. Le fait stratégique, FONDAMENTAL, de la réplique iranienne, impliquant 300 drones et missiles lancés sur Israël, a été quasiment totalement passé sous silence. Pour la première fois dans l’Histoire contemporaine, une puissance non nucléaire, l’Iran, menait une attaque conventionnelle, de grande ampleur, sur un pays doté de l’arme nucléaire…Israël dispose d’environ 80-90 têtes nucléaires, et les moyens de projection, missiles terrestres et maritimes ! ! ! Téhéran a osé prendre une telle décision, car son Etat-major, militaire et politique, savait que leur pays ne subirait pas de réplique nucléaire… ! ! ! Ceci revient à dire qu’il est donc maintenant établi, qu’il est possible, pour un pays ‘non doté’ de lancer une attaque classique d’envergure contre un pays doté. Cela revient aussi à dire que le parapluie nucléaire n’est pas une garantie totale...Il convient alors de rétrécir le concept de parapluie nucléaire à un potentiel conflit entre deux pays eux-mêmes dotés de l’arme nucléaire….

En conséquence, cela revient à valider le concept, et les dispositifs, anti-missiles, et anti-drones, chacun ayant des capacités et des performances de niveaux différents.

Ces situations amènent donc à considérer, aussi, la possibilité pour une puissance nucléaire, d’en attaquer une autre, intimidation ultime, avec un nombre limité de missiles à tête conventionnelle, non nucléaire, sans forcément risquer une réplique nucléaire…. N’y aurait-il pas des trous dans ce parapluie-là ? Vastes interrogations…. !

Les frappes directes entre l’Iran et Israël n’ont pas fait seulement sortir ces États de la guerre de l’ombre, comme vous l’exprimiez. Ces frappes ont, me semble-t-il fait entrer le monde militaire planétaire, et celui de la dissuasion nucléaire, dans une vaste zone d’ombres… !

02JLP Décryptage

La guerre en Ukraine a acté le retour de la guerre industrielle et de la conquête territoriale en Europe. Au-delà de l’issue militaire du conflit, comment cette brutalisation des rapports de force contraint-elle l’Union européenne à repenser son modèle de puissance, longtemps fondé sur l’influence économique et le droit, face au retour de la logique militaire ?

Gérard Vespierre

Si vous le permettez, j’interprèterai votre expression de ‘guerre industrielle’, comme étant une ‘guerre classique à grande échelle’.

Dans le domaine militaire, comme dans beaucoup d’autres, il faut être très prudent et méticuleux dans l’emploi des mots et l’usage des concepts. Il nous faut pour cela passer du domaine des idées ‘le retour de la guerre classique à grande échelle’ en Europe, à l’analyse concrète de la situation. La Russie a en effet déclenché, et sans motif réel, un conflit en envahissant l’Ukraine, avec une puissante force militaire classique, puissante, estimée à 180.000 hommes. Quatre ans et demi plus tard, les positions russes en Ukraine sont très peu différentes de ce qu’elles étaient fin 2022…

En conséquence, La Russie a démontré qu’elle ne pouvait envisager un conflit de même profil « guerre classique à grande échelle » contre une zone européenne de 450 millions d’habitants, voire 520 avec la Grande-Bretagne, alors qu’elle n’a pu dominer un pays de 40 millions, l’Ukraine. Attaquer un pays Balte ? Il faut regrouper des forces, et cela détecter, donc les actions de dissuasion proportionnées, politiques, et autres, pourront être entreprises.

Par contre elle peut enclencher et mener une guerre hybride de déstabilisation, par cyber attaques non revendiquées, vols et éventuellement frappes de drones, non identifiés, voire actions de sabotage de toutes natures. C’est à cela que les armées nationales, les structures de l’OTAN, et les populations doivent se préparer.

03JLP Décryptage

Nous observons moins une « démondialisation » qu’une fragmentation de la mondialisation en sphères de coopération variables, où les puissances intermédiaires, comme l’Inde, le Brésil ou les pays du Golfe, monnaient leur alignement. Comment cette géométrie variable du « non-alignement transactionnel » remet-elle en cause l’efficacité des régimes de sanctions et la capacité de l’Occident à imposer un ordre économique ?

Gérard Vespierre

Je ne vois pas de faits précis concrétisant cette interrogation. Tout État est transactionnel, oserai-je dire, par nature. L’Inde fait partie des BRICS, tout en menant une coopération sécuritaire et militaire très active avec les États-Unis, à travers le QUAD, et les rencontres 2+2, réunion des ministres de la défense et des Affaires Etrangères. Achats de matériels militaires américains et coopérations technologiques ont commencé dans les années 2010. New Dheli doit assoir ses alliances en tenant compte de sa rivalité avec La Chine.

L’Inde a également signé l’accord IMEC (India, Middle Eas, Europe, Corridor) destiné à concurrencer les routes de la soie, chinoises.

Donc il y a parmi les « puissances intermédiaires » une stratégie que l’on pourrait plutôt qualifier de la stratégie de ‘deux fers au feu’, du ‘en même temps’ plutôt qu’un marchandage alternatif.

04JLP Décryptage

L’affaiblissement des institutions universelles comme l’ONU est désormais un constat établi. La véritable rupture réside dans la multiplication des coalitions ad hoc et des accords de sécurité minilatéraux. En quoi cette dynamique constitue-t-elle une réponse pragmatique à l’impuissance du multilatéralisme ou, au contraire, un accélérateur de l’instabilité systémique ?

Gérard Vespierre

La mission d’éviter les guerres ne fait pas partie des objectifs de l’ONU, pour la bonne et simple raison, que les décisions de guerre sont prises par les États, et par eux seuls, en fonction de leurs intérêts. Cette institution ne dispose d’aucun moyen pour s’y opposer. Les États impliqués dans des initiatives guerrières font d’ailleurs parti…. de l’ONU.

Historiquement l’ONU déjà dans les années ’60 n’a pu empêcher aucun conflit au Moyen-Orient ou en Afrique.

L’alliance de sécurité, par exemple, qui vient d’être actée entre l’Arabie Saoudite, le Pakistan, et la Turquie, est avant tout destinée à dissuader la République islamique d’Iran d’envisager des actions coordonnées contre l’Arabie Saoudite, et qui impliqueraient sa participation. En tant qu’alliance régionale, elle ne constitue pas un accélérateur d’instabilité, tout au contraire. Elle est destinée à être dissuasive.

Les rapprochements de sécurité dans la zone Pacifique entre l’Inde, le Japon, la Corée, L’Australie sont destinées à dissuader La Chine, de partir dans une aventure Taïwanaise….

05JLP Décryptage

Dans un système international où les mécanismes de régulation des crises sont de plus en plus désynchronisés, quel point de friction actuel qu’il soit maritime, financier ou lié à l’effondrement d’un État pivot présente aujourd’hui le risque le plus élevé de provoquer un effet domino incontrôlable ? Par quels mécanismes cette crise pourrait-elle se propager bien au-delà de son foyer d’origine ?

Gérard Vespierre

Le risque le plus élevé, a été, est et restera le risque…politico-idéologique. Première et deuxième guerre mondiale, y compris la vision impérialiste japonaise. Les guerres au Moyen-Orient tournent autour d’une question religieuse…. Le déclenchement de la guerre en Ukraine, relève de considération idéologico-politique, impliquant l’idée d’une Grande Russie, d’un retour à l’Empire, d’un nationalisme russe exacerbé.

Dans le cadre de la guerre en Ukraine, quel pourrait être la raison pour la Russie d’étendre la géographie du conflit vers l’Ouest ? Affaiblir l’Union Européenne, essayer de réduire, voire couper, le lien entre les États-Unis et l’Europe. Cela relèverait d’une volonté géostratégique, d’une vision conceptuelle, mais en aucun cas d’un risque réel, lié à une potentielle agression européenne envers la Russie, qui pourrait pratiquer une frappe préventive. Les chars de l’Otan sont ceux de chaque pays de l’Alliance. Nul char européen depuis la fin de la seconde mondiale ne s’est dirigé vers l’Est. On peut ajouter, en revanche, que les chars russes ont été vus dans le Blocus de Berlin en 1948, à Budapest en 1956, à Prague en 1968….et vers Kaboul, capitale de l’Afghanistan en 1979….Un rythme décennal….

Nulle menace de Taïwan d’envahir La Chine, nul n’est prêt à parier sur l’impossibilité du contraire. La menace de Pékin, relève d’une vision politique et idéologique, au nom d’un centralisme absolu.

Les risques de guerre et d’extension sont donc relativement invariants, et s’articulent sur le couple idéologie (laïque ou religieuse) et problème de frontière.

À propos de Gérard Vespierre

Gérard Vespierre s’exprimant lors d’une conférence
Gérard Vespierre en conférence. Source : compte LinkedIn de Gérard Vespierre.

Gérard Vespierre est analyste géopolitique et conférencier. Fondateur du site Le Monde Décrypté en 2018, il développe une analyse des relations internationales structurée autour des arcs de crise, avec une attention particulière portée au Moyen-Orient et aux enjeux stratégiques qui en découlent. Ses articles ont notamment été publiés par La Tribune, la Revue Défense Nationale, Le Point et Le Monde.

Il intervient également comme consultant et analyste auprès de plusieurs chaînes de télévision et stations de radio, parmi lesquelles France Info, France 24, i24NEWS, CNEWS et BFM. Son activité de conférencier l’a conduit à intervenir notamment à l’ISC Paris, à l’Université Paris-Dauphine et à Paris Business School.

Son parcours associe géopolitique, stratégie d’entreprise et développement international. Directeur de département chez 3M de 1970 à 1990, puis associé fondateur de GAM entre 1993 et 2010, il y a travaillé sur le développement des PME et les stratégies françaises et internationales. Depuis 2012, il est également Associate Partner au sein de Strategic Conseils, où il intervient dans les domaines de l’analyse, de la planification stratégique et des stratégies commerciales et marketing à destination des petites et moyennes entreprises.

Gérard Vespierre est diplômé de l’ISC Paris. Il est également titulaire d’une maîtrise et d’un DEA de finances obtenus à l’Université Paris-Dauphine.

Entretien réalisé par Julien Laurenceau Porte

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