Éditorial entreprise · Entretien

Facture électronique, intelligence artificielle, automatisation : le métier d’expert-comptable vit-il sa plus grande révolution depuis trente ans ?

Entretien avec Grégoire Leclercq, CEO de MyUnisoft.

Propos recueillis par Julien Laurenceau Porte JLP Décryptage
Grégoire Leclercq, CEO de MyUnisoft

Grégoire Leclercq, CEO de MyUnisoft.

Pendant des décennies, la profession comptable a construit sa rentabilité autour de la collecte, du traitement et de la production de l'information financière. Aujourd'hui, la convergence de la facture électronique, de l'intelligence artificielle et de l'automatisation des processus bouscule cet équilibre historique. Là où les précédentes révolutions numériques se contentaient d'optimiser les outils, la vague actuelle s'attaque aux fondements économiques du métier. Lorsque des opérations autrefois facturables au temps passé s'exécutent désormais en quelques secondes, la simple productivité ne suffit plus. L'enjeu bascule vers la nature même de la valeur délivrée au client.

Cette réalité impose une redéfinition complète du rôle de l'expert-comptable. Libéré des tâches chronophages de saisie, le praticien doit désormais justifier sa présence par une montée en puissance du conseil. Dans ce nouveau paradigme, la donnée ne sert plus uniquement à clore un exercice, mais devient un actif stratégique pour orienter les décisions des dirigeants. S'approprier cette matière première est crucial, mais elle expose aussi les cabinets à des défis structurels majeurs. Entre la nécessité de faire évoluer les compétences des équipes et l'urgence de réinventer les modèles de rémunération, les prochaines années s'annoncent charnières.

Pour décrypter cette mutation qui pourrait redessiner durablement le paysage de l'expertise comptable, JLP Décryptage a interrogé Grégoire Leclercq, CEO de MyUnisoft. Son analyse éclaire les opportunités, les risques et les choix stratégiques auxquels les cabinets devront faire face dans les années à venir.

01

JLP Décryptage

Vous avez pris la tête de MyUnisoft en pleine accélération de la transformation digitale des cabinets. Pourtant, la profession a déjà connu plusieurs vagues de modernisation, de la dématérialisation des documents à l'automatisation de nombreuses tâches administratives.

Pourquoi estimez-vous que la période actuelle constitue un tournant historique, et non simplement une évolution technologique supplémentaire ?

Grégoire Leclercq

Parce que les vagues précédentes ont modernisé le comment sans toucher au quoi. La dématérialisation, c'était du papier en PDF via un OCR. L'automatisation des OD, c'était du clavier en plus rapide. Le métier restait fondamentalement le même : saisir, réconcilier, produire, déposer.

Ce qui se passe maintenant est d'une autre nature. L'IA ne remplace pas un outil. Elle remet en question la justification économique d'une partie entière de l'activité. Quand une tâche qui prenait deux heures en prend deux minutes, ce n'est pas une amélioration de productivité — c'est la destruction de la valeur perçue associée à cette tâche.

C'est exactement ce qui s'est passé avec les agences de voyages au moment du web. Le problème n'était pas qu'internet était plus rapide que le téléphone. C'est qu'il rendait visible ce que le client avait toujours soupçonné : qu'une partie du travail était de la friction, pas de la valeur.

La profession comptable entre dans ce moment-là. Et les cabinets qui ne le voient pas maintenant le vivront comme un choc dans 36 mois.

02

JLP Décryptage

La facture électronique est souvent présentée comme une nouvelle obligation réglementaire à laquelle les entreprises devront se conformer.

Pourquoi considérez-vous, au contraire, que cette réforme représente un bouleversement structurel pour la profession comptable et pour la relation entre les cabinets et leurs clients ?

Grégoire Leclercq

La facture électronique est présentée comme une contrainte réglementaire. C'est une erreur de lecture majeure.

Ce que cette réforme produit, c'est une remontée en temps réel de la donnée comptable vers l'État — et, par extension, la possibilité pour n'importe quel acteur bien positionné d'accéder à cette donnée avant l'expert-comptable. Pour la première fois, le cabinet n'est plus le point de passage obligé entre l'entreprise et sa réalité financière.

C'est une désintermédiation potentielle. Pas certaine. Mais possible.

Le cabinet qui ne prend pas position sur ce flux de données — qui ne le structure pas, ne l'analyse pas, ne le transforme pas en conseil — laisse la place à d'autres. Les banques ou les éditeurs qui auront construit les couches analytiques par-dessus vont essayer de la prendre.

Chez MyUnisoft, on a fait un choix délibéré : devenir une plateforme de données, pas seulement un logiciel de production. La facture électronique n'est pas une obligation à absorber, c'est le socle sur lequel se reconstruit la relation cabinet-client.

03

JLP Décryptage

Certaines tâches comptables sont aujourd'hui réalisées en quelques secondes grâce à l'automatisation, alors qu'elles nécessitaient autrefois plusieurs heures de travail humain.

À l'ère de l'intelligence artificielle, quelles missions conserveront selon vous une valeur spécifiquement humaine au sein des cabinets comptables ?

Grégoire Leclercq

Trois choses, et je les formulerais précisément.

D'abord, le jugement sous incertitude. L'IA excelle sur les patterns connus. Elle est très mauvaise face à une situation inédite, une combinaison de contextes rares, une décision où les données sont incomplètes. L'expert-comptable qui a vu 400 situations différentes a un avantage que l'algorithme n'aura pas avant longtemps.

Ensuite, la responsabilité engagée. Le client ne veut pas juste une réponse. Il veut quelqu'un qui signe. Qui assume. Qui sera là si ça tourne mal. Cette dimension de la certification, de l'attestation, du visa professionnel — elle est intrinsèquement humaine parce qu'elle est juridiquement et émotionnellement liée à une personne physique.

Enfin, la relation dans la durée. Comprendre que ce dirigeant traverse un divorce, que cette entreprise familiale a une tension générationnelle latente, que ce projet de cession cache une fatigue personnelle profonde — ça ne s'automatise pas. Et c'est précisément là que l'expert-comptable de confiance a une valeur que rien ne remplace.

En clair, il est et il restera un tiers de confiance.

04

JLP Décryptage

On entend souvent dire que l'expert-comptable de demain sera davantage un conseiller stratégique qu'un simple producteur de bilans.

Cette transformation vous semble-t-elle inéluctable ou existe-t-il un risque réel que certains cabinets restent enfermés dans une logique de production, malgré les évolutions technologiques en cours ?

Grégoire Leclercq

Elle est inéluctable pour la profession dans son ensemble.

Il y a un risque réel — et sous-estimé — que 30 à 40 % des structures restent enfermées dans la logique de production non pas par manque de vision, mais par structure de revenus. Quand 80 % de votre chiffre d'affaires vient de la tenue et du social, la transformation vers le conseil ne se décrète pas. Elle implique de changer le modèle tarifaire, de recruter des profils différents, de renoncer à des clients qui ne veulent pas payer pour du conseil.

C'est une transformation qui demande du capital — financier et managérial. Les petites structures de deux à cinq collaborateurs n'ont souvent ni l'un ni l'autre. Ce n'est pas de la résistance au changement. C'est de la contrainte structurelle.

La vraie question pour la profession, c'est : que vont devenir ces cabinets ? Se faire absorber ou monter en gamme collectivement ?

05

JLP Décryptage

Les attentes des dirigeants de PME ont profondément évolué ces dernières années. L'expert-comptable n'est plus seulement attendu sur les questions fiscales ou réglementaires, mais également sur l'accompagnement, le pilotage et la transformation de l'entreprise.

Comment expliquez-vous cette montée en puissance de l'expert-comptable comme partenaire stratégique ? Et quelles sont, selon vous, les limites de ce rôle ?

Grégoire Leclercq

L'explication est simple : le dirigeant de PME est plus seul qu'il ne l'a jamais été. Son banquier ne le connaît plus. Son avocat n'intervient qu'en situation de crise. Ses pairs sont des concurrents. Dans ce désert relationnel, l'expert-comptable est la seule personne qui voit les comptes, connaît les associés, comprend le secteur, et n'a pas d'intérêt direct dans les décisions. C’est le médecin de famille de l’entreprise.

C'est une position extraordinairement puissante. Et la plupart des cabinets ne l'ont pas encore pleinement activée.

Les limites ? Elles existent, et il faut les nommer clairement. L'expert-comptable n'est pas un directeur financier de temps partagé. Il n'est pas un coach de dirigeant. Il n'est pas un conseiller M&A. Chaque fois qu'il déborde sur ces territoires sans la compétence ou le cadre déontologique adéquat, il prend un risque — pour son client et pour lui-même.

La valeur du partenaire stratégique, ce n'est pas de tout faire. C'est de savoir ce qu'il faut faire, de le faire quand c'est son domaine, et d'orienter avec précision vers les bons spécialistes quand ça ne l'est plus, car tout médecin ne peut pas passer facilement d’une médecine généraliste à une médecine de spécialité. En cela, la montée en puissance de la pluridisciplinarité dans la profession est un bon signe de cette évolution.

06

JLP Décryptage

Les évolutions technologiques imposent également une transformation des compétences au sein de la profession.

Quelles compétences techniques, humaines ou commerciales les jeunes professionnels devront-ils impérativement développer pour réussir dans les cabinets de demain ? Et comment attirer ces profils capables de conjuguer expertise, data, relation client et conseil stratégique ?

Grégoire Leclercq

Je vais aller à contre-courant de ce qu'on entend habituellement.

On parle beaucoup de la data, du digital, de l'IA. C'est réel. Mais la compétence la plus rare et la plus sous-développée dans les cabinets aujourd'hui, c'est la capacité à avoir une vraie conversation commerciale.

Pas vendre. Comprendre le besoin d'un client. Formuler une proposition de valeur. Renoncer à un client qui n'est pas le bon. Ce sont des compétences que les cursus comptables n'enseignent pas, que les cabinets ne forment pas, et dont tout le monde a besoin.

Les autres compétences à cultiver sont claires : la lecture de données (la lecture critique d'un tableau de bord), la pédagogie (transformer un chiffre en décision), et la capacité à travailler avec des outils qui changent rapidement sans en être déstabilisé.

Pour attirer ces profils ? La profession doit assumer sa modernité. Trop de cabinets cherchent des profils hybrides en leur proposant les mêmes conditions qu'en 2010. Le projet doit être visible, le management doit être crédible, et la rémunération doit refléter la valeur attendue.

07

JLP Décryptage

Si nous nous retrouvions dans dix ans, quel aspect du cabinet comptable de 2026 vous semblerait le plus archaïque ou le plus surprenant ?

Grégoire Leclercq

La déclaration de TVA mensuelle transmise par le cabinet à l'entreprise. Cette information sera disponible en temps réel, structurée automatiquement, vérifiée par l'IA, et envoyée sans intervention humaine dans 90 % des cas. Le fait qu'en 2026, des collaborateurs passent encore plusieurs heures par mois sur ce flux — pour des milliers de dossiers, dans des milliers de cabinets — apparaîtra comme aussi étrange que le fait de taper à la machine à écrire nous apparaît aujourd'hui.

De même, la course à la pièce (la fameuse boite à chaussures dans laquelle le chef d’entreprise dépose pêle-mêle des documents à comptabiliser) aura quasiment totalement disparu avec l’arrivée de la facture électronique.

Plus généralement, je pense que la notion de "période comptable" — le mois, le trimestre, l'exercice comme unité rythmique de base du cabinet — disparaîtra. On passera à une logique de flux continu. Et ça changera profondément l'organisation interne des cabinets, leurs pics de charge, leur relation au temps.

08

JLP Décryptage

Pour conclure, face à la convergence de la facture électronique, de l'intelligence artificielle et de l'automatisation, quelle est selon vous l'erreur la plus dangereuse et peut-être la plus sous-estimée que les cabinets risquent de commettre ?

Quel est le piège dans lequel il ne faut absolument pas tomber pour que la technologie demeure un levier de création de valeur plutôt qu'un facteur de fragilisation ?

Grégoire Leclercq

Confondre l'automatisation avec la transformation.

C'est le piège le plus subtil et le plus répandu. Un cabinet automatise sa saisie, ses relances, ses bilans standardisés. Il gagne du temps. Il réduit ses coûts. Il se dit qu'il a réussi sa transformation digitale.

Mais s'il n'a pas réinvesti ce temps libéré dans du conseil à valeur ajoutée — s'il a simplement réduit ses effectifs ou augmenté son nombre de dossiers — il n'a pas transformé son modèle. Il a juste optimisé l'ancien.

Et le problème avec l'optimisation de l'ancien modèle, c'est qu'elle rend le cabinet plus efficace dans ce que ses clients vont bientôt lui acheter moins cher (ce en quoi ses gains de marge n’auront servi qu’à préparer cette baisse de prix) — ou ne plus lui acheter du tout.

La technologie ne fragilise pas les cabinets. C'est l'usage qu'ils en font qui fragilise ou qui renforce. La question n'est pas "comment on automatise ?" — c'est "qu'est-ce qu'on fait de ce qu'on récupère ?"

C’est CE grand saut qu’il va falloir oser faire…

À propos de Grégoire Leclercq

Grégoire Leclercq, CEO de MyUnisoft

Grégoire Leclercq est un dirigeant et entrepreneur français spécialisé dans les logiciels de gestion, la transformation numérique et les nouveaux modèles économiques.

Depuis janvier 2026, il occupe les fonctions de CEO de MyUnisoft après avoir été Managing Director de l'entreprise. MyUnisoft développe une plateforme destinée à accompagner la transformation digitale des cabinets d'expertise comptable et des entreprises, avec l'ambition de simplifier, automatiser et connecter les flux de gestion et de comptabilité.

Parallèlement à ses activités de dirigeant, Grégoire Leclercq intervient depuis plus de douze ans comme enseignant vacataire dans plusieurs grandes écoles de commerce, notamment TBS, ESSEC, IPAG, PSB et ESG, autour de thématiques liées à l'économie numérique, à l'innovation, à l'entrepreneuriat et aux nouveaux modèles économiques.

Son parcours entrepreneurial est marqué par plusieurs expériences de direction et de création d'entreprise. Il a notamment présidé Ecole Futée, plateforme SaaS de gestion pédagogique et comptable acquise par le groupe EBP en 2022. Il a également cofondé Osez la vidéo, société spécialisée dans la production de contenus vidéo pédagogiques et marketing.

Pendant plus de quatorze ans, il a occupé différentes fonctions stratégiques au sein du Groupe EBP, l'un des acteurs majeurs français des logiciels de gestion. Directeur général délégué de 2018 à 2025, il y a notamment piloté la transformation digitale, les opérations et l'évolution des organisations. Il a également présidé plusieurs filiales du groupe, dont Itool Systems et EBP MéCa.

Avant son parcours dans l'univers technologique et entrepreneurial, Grégoire Leclercq a servi comme officier de gendarmerie. Il a notamment exercé les fonctions de commandant de peloton de montagne et de commandant d'escadron, participant à des missions de maintien de l'ordre, de police judiciaire et d'encadrement opérationnel.

À travers ses différentes expériences, il développe une réflexion centrée sur l'impact des technologies, de l'automatisation et de l'innovation sur la transformation des organisations et des métiers.

Julien Laurenceau Porte Décryptage réalisé par Julien Laurenceau Porte Fondateur de jlpdecryptage.com

Soutenez un travail éditorial indépendant, approfondi et accessible à tous. Soutenir JLP Décryptage

← Retour à l'accueil