Couverture du livre Géopolitique prédictive. L’intelligence au service de la prospective, de Mathieu Guidère et Imen Chaanbi

JLP Décryptage

Imen Chaanbi × Mathieu Guidère

La géopolitique prédictiveà l’épreuve du réel

Grand entretien & éclairage méthodologique

Julien Laurenceau Porte — JLP Décryptage

FRANÇAIS

Introduction

À mesure que l’intelligence artificielle s’impose dans les outils de veille, d’analyse et d’anticipation, une question devient centrale : jusqu’où peut-on réellement prévoir une évolution géopolitique sans confondre scénario, probabilité et certitude ?

Pour JLP Décryptage, Imen Chaanbi confronte ici la géopolitique prédictive à des situations opérationnelles récentes — Sahel, infrastructures numériques, Libye et guerre informationnelle — tandis que le Pr Mathieu Guidère apporte un éclairage méthodologique sur les fondements, les usages et les limites de cette discipline.

I— L’ÉPREUVE DU TERRAIN

Imen Chaanbi

Grand entretien avec Imen Chaanbi

Imen Chaanbi

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JLP Décryptage

En juillet 2025, vous expliquiez avoir détecté « plusieurs mois à l’avance » des dynamiques de déliaison dans certaines zones sahéliennes. Le 25 avril 2026, une offensive coordonnée du JNIM et du FLA a frappé simultanément plusieurs centres stratégiques du Mali, tandis que le FLA revendiquait la prise de Kidal ; le 10 septembre, l’attaque de Dioura a encore coûté la vie à plus de cent soldats maliens. Ces événements confirment-ils ce que vos indicateurs signalaient, ou révèlent-ils au contraire les limites de votre grille ? Concrètement, quels signaux avaient basculé avant avril 2026 — et lequel, avec le recul, vous avait échappé ?

Imen Chaanbi

Ces événements confortent un diagnostic de fragmentation du contrôle territorial, mais ils ne suffisent pas à démontrer qu’une offensive précise avait été anticipée. Une grille peut correctement identifier une dégradation et manquer le moment, l’ampleur ou la forme du basculement. L’offensive du 25 avril constitue bien un changement d’échelle : le JNIM a revendiqué des attaques coordonnées avec le FLA, sur plusieurs théâtres. À Dioura, le bilan supérieur à cent militaires tués est rapporté par Reuters sur la base de sources sécuritaire et diplomatique ; il faut le distinguer d’un bilan officiel confirmé. Ces deux épisodes étayent la vulnérabilité du dispositif malien, mais ne démontrent pas à eux seuls un effondrement prochain de l’État.

Par « déliaison », j’entendrais ici une situation dans laquelle l’État conserve des positions militaires et des centres administratifs, mais assure de moins en moins les circulations qui les relient. Avant avril 2026, trois évolutions observables justifiaient de relever le niveau d’alerte.

La première concernait l’extension géographique et la coordination des opérations. Le 1er juillet 2025, des attaques coordonnées visaient notamment Diboli, Kayes et Sandaré, dans l’ouest malien. L’enjeu analytique était le déplacement de la menace vers des interfaces frontalières et commerciales, accompagné d’une capacité à agir simultanément. Cela rendait plus plausible une pression sur plusieurs régions à la fois, sans permettre d’annoncer l’offensive d’avril.

La deuxième était le passage à une contrainte économique durable. Le blocus des importations de carburant annoncé en septembre 2025, puis les pénuries observées à Bamako en octobre, montraient que l’insurrection pouvait perturber les approvisionnements jusque dans la capitale. C’est un indicateur plus révélateur de déliaison que le seul nombre d’attaques : tenir une ville ne garantit plus de pouvoir l’approvisionner. Attention à la chronologie, cependant : ces faits pouvaient renforcer une alerte à l’automne 2025, mais pas justifier rétrospectivement une déclaration faite en juillet.

La troisième était la matérialité de cette interdiction des axes. En décembre 2025, Strategikia avait vérifié six attaques, dans trois régions, ayant détruit plus de 130 camions citernes entre septembre et novembre, en recoupant notamment vidéos et imagerie satellitaire. Voilà ce qu’une analyse multimodale peut apporter : établir qu’une menace proclamée produit des effets localisables et répétés. J’en déduirais une fragilisation des liaisons logistiques ; je n’en déduirais pas automatiquement la date de chute d’une garnison.

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JLP Décryptage

En mars 2026, des frappes ont gravement endommagé des infrastructures AWS aux Émirats arabes unis et à Bahreïn ; en septembre, AWS indiquait ne plus pouvoir restaurer l’accès à certaines zones et certaines données non migrées. Pour une entreprise exposée à ce type de rupture, à quel moment une analyse de risque géopolitique doit-elle cesser d’être un document de veille pour devenir une recommandation opérationnelle — redondance, relocalisation, suspension d’activité ou retrait ? Et où placez-vous la frontière de responsabilité entre l’analyste qui alerte et le dirigeant qui décide ?

Imen Chaanbi

Une analyse de risque doit devenir une recommandation opérationnelle dès que le délai nécessaire pour protéger l’activité risque de dépasser le temps encore disponible avant une rupture plausible. Attendre la certitude revient parfois à attendre de ne plus pouvoir agir. Le seuil pertinent dépend donc de trois éléments : la crédibilité de la menace, les conséquences pour l’entreprise et le temps nécessaire pour mettre une protection en service.

Dans le cas d’AWS, septembre marque le constat d’une impossibilité de restauration pour certaines ressources, pas le début du moment décisionnel. En septembre, AWS recommandait déjà de migrer hors de Bahreïn après les premiers dommages de mars, avant qu’une nouvelle perturbation ne rende la région indisponible en avril. Aux Émirats, l’impossibilité de restauration concernait les ressources et données hébergées exclusivement dans une zone précise.

Pour une entreprise dépendante de ces infrastructures, les dommages physiques et la recommandation du fournisseur constituaient donc, dès mars, un motif de décision explicite : activer la continuité, déplacer les ressources encore accessibles et vérifier les restaurations possibles. Cela ne permet pas d’affirmer que chaque entreprise aurait pu tout sauver ; cela permet d’affirmer que poursuivre une simple veille ne suffisait plus. AWS distingue d’ailleurs les stratégies de reprise selon l’étendue du sinistre et recommande de tester les restaurations au regard des objectifs de délai de reprise et de perte de données admissible.

La recommandation doit ensuite correspondre au seuil franchi. Je préconiserais une redondance lorsque la concentration expose une fonction essentielle à une interruption intolérable, même sans menace imminente. Je recommanderais une relocalisation lorsque la menace devient concrète et que la solution existante ne couvre plus le scénario crédible. La suspension devient justifiée lorsque continuer accroît les pertes possibles, par exemple en accumulant des transactions dont l’entreprise ne peut garantir la conservation. Le retrait répond à une situation plus durable : lorsqu’aucune protection réalisable ne ramène l’exposition dans les limites acceptées par la direction. Déplacer l’hébergement et quitter un marché restent deux décisions différentes.

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JLP Décryptage

Dans votre analyse d’août 2026 sur la Turquie en Libye, vous retenez comme hypothèse centrale un « condominium régional » associant Ankara, Le Caire et Abou Dhabi. Vous publiez pourtant ce scénario après plusieurs mois d’une crise régionale qui a directement exposé les États du Golfe à des frappes et à de fortes perturbations stratégiques. Qu’est-ce qui vous conduit malgré ce choc à considérer les Émirats comme un acteur suffisamment stable et disponible pour tenir ce rôle en Libye ? Et quels événements précis vous conduiraient aujourd’hui à dégrader ce scénario central au profit d’une autre trajectoire ?

Imen Chaanbi

Je distinguerais la stabilité du pouvoir émirien, sa disponibilité stratégique et son influence en Libye. Des infrastructures endommagées démontrent une vulnérabilité matérielle. Elles ne prouvent pas, à elles seules, ni une désorganisation du pouvoir ni la disparition de ses réseaux extérieurs. En revanche, elles peuvent détourner ses ressources et son attention. Le renouvellement des attaques contre les Émirats, condamné par l’Égypte le 31 août, imposait déjà de réévaluer cette disponibilité.

Ce qui rend l’hypothèse encore plausible est la possibilité d’une entente demandant moins d’engagement militaire direct. Abou Dhabi pourrait préserver une influence par ses relations politiques, ses financements et sa capacité de médiation. Le Monde décrivait en septembre une ouverture émirienne vers l’ouest libyen, au-delà de son soutien historique à Haftar. Cela suggère une capacité à entretenir plusieurs interlocuteurs ; cela ne démontre pas que les Émirats peuvent garantir un règlement durable. Cette publication de septembre ne saurait, par ailleurs, servir de preuve de ce qui était établi en août.

L’élément le mieux documenté reste le rapprochement entre Ankara et Le Caire. Leur réunion du 13 août portait notamment sur la coordination régionale et le processus politique libyen. Mais un rapprochement bilatéral ne prouve pas l’existence d’un mécanisme tripartite capable de faire respecter des compromis.

Je réserverais donc le terme « condominium » à une situation où les trois capitales démontrent leur capacité à négocier des arrangements et à obtenir leur application par leurs partenaires libyens. Des rencontres diplomatiques et des intérêts économiques convergents ne suffisent pas. Au vu des éléments consultés, je retiendrais plutôt une coordination régionale partielle, avec une participation émirienne conditionnelle. Une telle coordination peut limiter les affrontements tout en laissant persister la division politique.

Le choc régional produit d’ailleurs deux effets possibles. Il peut pousser Abou Dhabi à rechercher un compromis en Libye pour réduire le nombre de crises à gérer. Il peut aussi provoquer un désengagement qui prive ce compromis de moyens. Ce sont deux hypothèses concurrentes. Pour les départager, il faut observer les engagements exécutés : versements confirmés, médiations suivies d’effets, maintien des équipes et respect des accords par les partenaires locaux.

Je dégraderais le scénario si un retrait émirien devenait matériellement observable : suspension d’engagements identifiés, rappel durable de personnels ou arrêt d’une médiation sans relais. Une nouvelle frappe dans le Golfe renforcerait la vigilance ; une réallocation confirmée des moyens auparavant consacrés à la Libye changerait directement l’évaluation. La trajectoire alternative serait alors une prépondérance du couple Ankara–Le Caire, avec un rôle émirien réduit.

Une rupture entre les partenaires régionaux constituerait un deuxième déclencheur : suspension des consultations sur la Libye, soutien à des nominations incompatibles ou appui militaire corroboré à des camps reprenant les combats. Je privilégierais alors un scénario de compétition indirecte.

Le test le plus révélateur serait toutefois leur capacité à contenir leurs partenaires libyens. Une offensive majeure, un blocage pétrolier prolongé malgré une médiation commune ou une rupture des arrangements sur les recettes montreraient les limites de leur influence. La trajectoire dominante deviendrait celle d’une fragmentation entretenue par des acteurs locaux capables de jouer leurs soutiens extérieurs les uns contre les autres.

Une succession conflictuelle dans le camp Haftar pourrait également invalider l’hypothèse. Le déclencheur serait l’apparition de commandements rivaux, de défections ou de combats pour le contrôle des ressources. Le décès ou le retrait d’un dirigeant ne suffirait pas à conclure automatiquement à l’éclatement ; la désorganisation effective de la coalition, en revanche, changerait la structure du problème.

Enfin, un accord libyen effectivement appliqué sous une médiation plus large pourrait rendre le scénario tripartite moins pertinent sans provoquer de dégradation sécuritaire. Reuters rapportait dès juillet une initiative de médiation pakistanaise, dont plusieurs détails restaient à confirmer. Cela rappelle que les trois capitales ne sont pas les seules à pouvoir peser sur une trajectoire politique.

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JLP Décryptage

Lors des offensives d’avril 2026 au Mali, les différents acteurs ont diffusé des récits incompatibles sur les pertes, le contrôle territorial et le déroulement des combats, tandis que les images et revendications circulaient presque en temps réel. Votre méthode croise données environnementales, flux, sources ouvertes et discours en ligne : quel protocole appliquez-vous pour pondérer une information lorsque chaque camp produit sa propre réalité ? Et existe-t-il encore, selon vous, des signaux décisifs — une humeur de caserne, un silence inhabituel, un mouvement local — qu’aucun corpus numérique ne saisit correctement et pour lesquels le réseau humain reste irremplaçable ?

Imen Chaanbi

Lorsque les récits se contredisent, je pondère chaque affirmation séparément, selon les preuves qui la soutiennent. Une même source peut être exacte sur la présence de combattants dans un quartier, exagérer les pertes adverses et donner une interprétation trompeuse du résultat militaire.

Le protocole que je préconise commence par décomposer le récit en propositions vérifiables : une attaque a eu lieu, à tel endroit, dans telle fenêtre temporelle ; une unité était présente ; une installation a été occupée ; cette occupation s’est maintenue. Une vidéo authentique montrant des combattants devant un bâtiment peut établir leur présence à un instant donné. Elle ne démontre pas leur contrôle de toute la ville ni leur capacité à la conserver.

Je distingue ensuite la fiabilité de la source et la solidité de l’information. La source a-t-elle un accès direct aux faits ? A-t-elle déjà fourni des informations vérifiables ? Que peut-elle réellement observer depuis sa position ? Quels intérêts peuvent orienter son récit ? Concernant le contenu, je recherche l’origine du document, sa localisation, sa date et les éventuelles modifications. Le protocole de Berkeley fournit un cadre de référence pour la collecte, la conservation, la vérification et l’analyse des informations numériques ouvertes.

L’indépendance des confirmations est déterminante : vingt comptes reprenant une même vidéo constituent une seule chaîne de preuve. Deux interlocuteurs peuvent eux aussi répéter la même rumeur. Des agents d’IA peuvent aider à repérer ces reprises, retrouver une publication antérieure et rapprocher des éléments dispersés.

Pour les pertes, je sépare les morts, les blessés, les disparus et les prisonniers, en recherchant les doubles comptes. Je publie, lorsque les éléments le permettent, un minimum documenté et des estimations clairement attribuées. Faire la moyenne de deux bilans adverses ne produit pas un bilan fiable. Pour le contrôle territorial, je distingue présence ponctuelle, liberté de circulation, tenue des positions et capacité à administrer. Une ville peut être disputée, avec des situations différentes selon les quartiers et les heures.

Concernant le réseau humain, certaines informations restent mal représentées dans les corpus numériques. Une humeur de caserne, la rupture d’une relation de confiance ou le retrait discret d’un intermédiaire local prennent leur sens dans une histoire que les traces en ligne ne restituent souvent pas. Une personne connaissant le fonctionnement habituel d’un milieu peut percevoir un changement avant qu’il devienne publiquement observable.

II— COMPRENDRE LA MÉTHODE

En complément de l’entretien, le Pr Mathieu Guidère apporte un éclairage méthodologique permettant de replacer les problématiques abordées dans le cadre plus large de la géopolitique prédictive.

Mathieu Guidère

ÉCLAIRAGE — MATHIEU GUIDÈRE

Pr Mathieu Guidère

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Géopolitique prédictive et intelligence artificielle

La géopolitique prédictive utilise l’intelligence artificielle pour explorer des futurs possibles et repérer les conditions de leur émergence. Elle associe le traitement de données massives (big data) à l’expertise humaine pour construire des scénarios explicites, argumentés et révisables.

Des agents intelligents, conçus pour accomplir des tâches spécialisées, peuvent collecter, traduire, classer et rapprocher des informations issues de sources multiples : textes diplomatiques, presse locale, discours publics, images satellitaires, vidéos, enregistrements sonores, données climatiques et flux commerciaux éclairent différentes dimensions d’une même situation. Leur croisement permet de rechercher des changements de rythme, des déplacements d’activité ou des contradictions entre déclarations et comportements observables.

La crédibilité de l’analyse dépend de la qualité de cette vérification : chaque information doit être replacée dans son contexte, datée et évaluée selon sa provenance. Par exemple, plusieurs publications reprenant une même rumeur ne constituent pas des confirmations indépendantes. Les lacunes de couverture et les manipulations informationnelles doivent également être prises en compte.

À partir des éléments corroborés, l’analyste formule plusieurs trajectoires possibles. Chaque scénario précise ses hypothèses, les mécanismes susceptibles de le produire, son horizon temporel et les événements qui le renforceraient ou l’invalideraient. Les agents peuvent faciliter la comparaison des hypothèses et suivre leurs indicateurs dans le temps.

L’expertise humaine demeure nécessaire pour interpréter les intentions, comprendre les rapports de pouvoir et intégrer les réalités locales peu visibles dans les données numériques. Le résultat attendu est une prospective qui expose ses incertitudes et aide à décider quelles évolutions surveiller, quelles options préparer et à quel moment agir.

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Géopolitique prédictive et modèles de langage

Les discours politiques, diplomatiques et militaires renseignent sur la manière dont les acteurs présentent leurs intentions, désignent leurs adversaires et préparent leurs décisions. Leur analyse dans le temps peut contribuer à la prospective géopolitique. La linguistique prédictive (Guidère, 2015) cherche ainsi à repérer des évolutions du discours susceptibles d’accompagner un changement de posture politique, diplomatique, sécuritaire ou militaire.

Les grands modèles de langage (LLM) permettent d’explorer de vastes ensembles de données, dans plusieurs langues, à partir de milliers de sources diverses (texte, images, vidéos). Ils peuvent aider à comparer des déclarations successives, identifier les thèmes qui progressent et relever des changements de vocabulaire, de ton ou de formulation. Le passage d’une condamnation générale à une accusation précise, la disparition d’une référence au compromis ou l’introduction de conditions nouvelles peuvent devenir des indices à examiner du point de vue géopolitique et prospectif.

Ces variations prennent leur sens dans leur contexte : une formule menaçante peut préparer une intervention, servir une négociation ou répondre à une attente intérieure. Les différences de langue, les conventions diplomatiques et les destinataires du message doivent être pris en compte. L’analyse gagne à comparer chaque acteur à ses propres habitudes, en distinguant notamment les paroles officielles, les propos rapportés et les traductions orientées.

Le caractère prédictif des modèles de langage leur permet de proposer des interprétations convaincantes. Leur contribution prospective apparaît lorsqu’un changement discursif est associé à une hypothèse vérifiable. L’analyste précise alors les événements attendus, leur horizon temporel et les observations qui contrediraient son interprétation. La méthode doit être évaluée sur des documents disponibles avant les événements, afin d’éviter de reconstruire après coup une anticipation apparente.

Le langage devient ainsi une source d’indices parmi d’autres : son analyse aide à mieux comprendre les positions affichées et à construire des scénarios, tout en maintenant une distinction entre ce qu’un acteur dit, ce qu’il cherche à faire croire et ce qu’il peut effectivement accomplir.

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Géopolitique prédictive et santé mentale

Les crises internationales ont une dimension psychologique : la peur de la guerre, l’incertitude économique, les déplacements forcés et l’exposition répétée aux violences peuvent affecter la manière dont les populations envisagent leur avenir. Nos travaux sur l’anxiété géopolitique (2025) et sur les relations entre santé mentale et relations internationales (2026) proposent d’intégrer cette dimension à l’analyse des sociétés.

L’anxiété géopolitique désigne ici une inquiétude liée aux menaces et aux incertitudes de l’environnement international. Des agents intelligents ciblés contribuent à cette observation en rapprochant des sources complémentaires : enquêtes de santé publique, statistiques sanitaires, rapports humanitaires, blogs personnels, témoignages publics et publications sur les réseaux sociaux. Certains outils peuvent être spécialisés dans le repérage d’expressions de peur, d’impuissance, d’isolement ou de désespoir. Leur fonction consiste à suivre des indices de détresse dans les discours, dont l’interprétation demande une connaissance clinique, linguistique et culturelle.

Cette approche permet de construire une représentation territoriale et temporelle de la détresse exprimée. Nos recherches à l’INSERM ont montré, dans certains contextes, des associations entre des indicateurs linguistiques issus des réseaux sociaux et des mesures d’anxiété ou de dépression recueillies par enquête sur le terrain. Ces résultats ouvrent des possibilités de suivi collectif, mais leur validité doit être vérifiée pour chaque population, chaque langue et chaque territoire.

Il faut distinguer ici la description du présent et la prévision des tendances futures. En effet, observer une augmentation des expressions d’inquiétude ne suffit pas à prédire une aggravation durable de la santé mentale d’une population. Une démarche prospective examine leur persistance, leur diffusion et leur relation avec des événements identifiables. Elle formule ensuite des scénarios sur l’évolution des besoins de soutien, à confronter aux enquêtes et aux observations des professionnels de terrain.

Dans l’étude des violences, notamment sur des territoires africains (2026), cette méthode a permis de documenter les préoccupations exprimées, les obstacles au recours aux soins et les demandes de protection. L’interprétation doit cependant tenir compte des personnes absentes des espaces numériques, car la crainte des représailles, la stigmatisation ou un accès limité à Internet peuvent rendre une souffrance peu visible. Mais une augmentation des témoignages peut aussi traduire une plus grande liberté de parole.

Un corpus numérique ne constitue donc pas un échantillon représentatif par défaut, et un marqueur linguistique ne permet pas de diagnostiquer une personne. Les biais de sélection et les limites de généralisation sont des difficultés documentées de ces recherches. L’objectif est de produire des indicateurs collectifs vérifiables, en protégeant la confidentialité, pour mieux orienter la prévention et les ressources de santé mentale.

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Géopolitique prédictive et guerre cognitive

La guerre cognitive désigne des actions d’influence visant à perturber la manière dont les personnes perçoivent une situation, évaluent les informations et prennent leurs décisions. Ses objectifs peuvent être de renforcer les divisions, d’affaiblir la confiance dans les institutions ou de décourager l’action collective. L’IA peut amplifier ces opérations en facilitant la production et la circulation de contenus trompeurs.

Ces risques sont notamment identifiés dans la stratégie de l’OTAN sur l’intelligence artificielle. Une puissance hostile peut chercher à amplifier des inquiétudes existantes, à présenter les désaccords comme irréconciliables ou à installer l’idée que toute mobilisation serait inutile. La polarisation et la démobilisation constituent ainsi deux objectifs distincts : accentuer l’affrontement entre groupes ou affaiblir leur volonté d’agir.

Les modèles de langage et les agents intelligents peuvent augmenter la portée de ces tentatives. Ils permettent de produire de nombreuses variantes d’un récit, de les traduire et de soutenir des échanges automatisés. Associés à des comptes dissimulant leur origine ou à des contenus audiovisuels synthétiques, ils peuvent donner une apparence de spontanéité et de pluralité à une campagne coordonnée. Le risque tient notamment à la répétition des messages et à la confusion entre témoignages authentiques et productions artificielles. Des actions de guerre hybride montrent que les modèles de langage peuvent exercer une influence persuasive, avec des effets durables sur les convictions ou les comportements d’une population entière.

La géopolitique prédictive cherche à repérer les conditions dans lesquelles ces opérations pourraient produire des effets. Elle rapproche l’évolution des discours, les indices de coordination entre comptes, les événements politiques et les enquêtes d’opinion. Elle distingue l’exposition à un message, son acceptation et un éventuel changement de comportement. Un contenu très partagé peut être contesté ; une inquiétude collective peut avoir des causes réelles sans résulter d’une manipulation étrangère.

C’est pourquoi la géopolitique prédictive possède également une visée préventive qui consiste à identifier les campagnes de déstabilisation à un stade précoce, à documenter leurs procédés en amont et à prévenir la reproduction des erreurs passées. Mais cela suppose des institutions capables de protéger les données personnelles des citoyens et de défendre la souveraineté cognitive de la population.

À PROPOS

Imen Chaanbi

Imen Chaanbi est experte en géopolitique et veille stratégique. Elle exerce des activités de conseil auprès d’organismes publics et privés au sein de 5WE Consulting et Strategik.IA, avec une spécialisation sur l’Afrique et le Moyen-Orient. Juriste de formation, elle est notamment passée par l’IHEDN et intervient comme conférencière sur les enjeux géopolitiques, géoéconomiques et sécuritaires. Ses publications récentes portent notamment sur la Libye, le Sahel, l’Iran et les recompositions stratégiques régionales.

Pr Mathieu Guidère

Mathieu Guidère est professeur des Universités et directeur de recherches à l’INSERM. Docteur en linguistique, il a enseigné à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr, à l’Université de Genève et à l’Université de Toulouse avant de rejoindre l’Université Paris 8. Ses travaux portent notamment sur la linguistique prédictive, les modèles de langage, la cognition, la santé mentale et la géopolitique.

Leur ouvrage

Mathieu Guidère et Imen Chaanbi sont coauteurs de « Géopolitique prédictive : l’intelligence au service de la prospective », paru en 2025. L’ouvrage mobilise veille stratégique, traitement de données massives et intelligence artificielle pour construire des scénarios prospectifs appliqués à différents espaces géopolitiques.

Biographies vérifiées au 28 septembre 2026 à partir de sources publiques : Les Expertes Francophonie, Cercle K2, profil académique/HAL et site professionnel de Mathieu Guidère, publications et notices publiques relatives à l’ouvrage.

Couverture du livre Géopolitique prédictive de Mathieu Guidère et Imen Chaanbi

GÉOPOLITIQUE PRÉDICTIVE

L’intelligence au service de la prospective

Mathieu Guidère
Imen Chaanbi

English version

Predictive GeopoliticsPut to the Test of Reality

Read in English ↓

ENGLISH

English translation by JLP Décryptage from the original French contributions.

Introduction

As artificial intelligence becomes increasingly embedded in monitoring, analysis and anticipation tools, one question is becoming central: how far can a geopolitical development truly be forecast without confusing a scenario, a probability and a certainty?

For JLP Décryptage, Imen Chaanbi confronts predictive geopolitics with recent operational situations — the Sahel, digital infrastructure, Libya and information warfare — while Professor Mathieu Guidère provides a methodological perspective on the foundations, uses and limits of the discipline.

I— PUTTING THE METHOD TO THE TEST

Imen Chaanbi

Written interview with Imen Chaanbi

Imen Chaanbi

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JLP Décryptage

In July 2025, you explained that you had detected, “several months in advance,” dynamics of disconnection in certain areas of the Sahel. On 25 April 2026, a coordinated offensive by JNIM and the FLA simultaneously struck several strategic centres in Mali, while the FLA claimed the capture of Kidal; on 10 September, the attack on Dioura reportedly killed more than one hundred Malian soldiers. Do these events confirm what your indicators were signalling, or do they instead reveal the limits of your analytical framework? Concretely, which signals had shifted before April 2026 — and which one, in hindsight, had escaped you?

Imen Chaanbi

These events support a diagnosis of fragmentation of territorial control, but they are not sufficient to demonstrate that a specific offensive had been anticipated. An analytical framework can correctly identify deterioration while missing the timing, scale or form of the tipping point. The 25 April offensive clearly represented a change of scale: JNIM claimed coordinated attacks with the FLA across several theatres. At Dioura, the death toll of more than one hundred soldiers was reported by Reuters on the basis of security and diplomatic sources; it should be distinguished from an officially confirmed toll. These two episodes support the vulnerability of the Malian system, but they do not, by themselves, demonstrate that the state is close to collapse.

By “disconnection”, I would mean here a situation in which the state retains military positions and administrative centres, but increasingly loses its ability to maintain the flows and links connecting them. Before April 2026, three observable developments justified raising the alert level.

The first concerned the geographical expansion and coordination of operations. On 1 July 2025, coordinated attacks targeted, among other places, Diboli, Kayes and Sandaré in western Mali. The analytical issue was the movement of the threat towards border and commercial interfaces, together with an ability to operate simultaneously. This made pressure on several regions at once more plausible, without making it possible to announce the April offensive.

The second was the shift towards a lasting economic constraint. The blockade of fuel imports announced in September 2025, followed by shortages observed in Bamako in October, showed that the insurgency could disrupt supplies all the way to the capital. This is a more revealing indicator of disconnection than the number of attacks alone: holding a city does not guarantee the ability to supply it. The chronology nevertheless matters: these facts could strengthen an alert in autumn 2025, but could not retrospectively justify a statement made in July.

The third was the material reality of the interdiction of transport routes. In December 2025, StrategikIA had verified six attacks in three regions that destroyed more than 130 fuel tankers between September and November, cross-checking, among other sources, videos and satellite imagery. This is what multimodal analysis can contribute: establishing that a proclaimed threat is producing localised and repeated effects. I would infer from this a weakening of logistical links; I would not automatically infer the date on which a garrison would fall.

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JLP Décryptage

In March 2026, strikes severely damaged AWS infrastructure in the United Arab Emirates and Bahrain; by September, AWS indicated that access to certain zones and some non-migrated data could no longer be restored. For a company exposed to this type of disruption, at what point should geopolitical risk analysis cease to be a monitoring document and become an operational recommendation — redundancy, relocation, suspension of activity or withdrawal? And where do you draw the line of responsibility between the analyst who raises the warning and the executive who makes the decision?

Imen Chaanbi

A risk analysis should become an operational recommendation as soon as the time required to protect the business risks exceeding the time still available before a plausible disruption. Waiting for certainty can sometimes mean waiting until action is no longer possible. The relevant threshold therefore depends on three elements: the credibility of the threat, the consequences for the company and the time required to put protection in place.

In the AWS case, September marks the finding that certain resources could no longer be restored, not the beginning of the decision point. In September, AWS was already recommending migration out of Bahrain after the initial damage in March, before a further disruption made the region unavailable in April. In the UAE, the inability to restore concerned resources and data hosted exclusively in one specific zone.

For a company dependent on this infrastructure, the physical damage and the provider’s recommendation therefore constituted, from March onwards, an explicit reason to decide: activate business continuity, move still-accessible resources and verify what could be restored. This does not mean that every company could have saved everything; it means that continuing with monitoring alone was no longer sufficient. AWS also differentiates recovery strategies according to the scale of the incident and recommends testing restorations against recovery-time and acceptable-data-loss objectives.

The recommendation should then match the threshold that has been crossed. I would recommend redundancy when concentration exposes an essential function to an intolerable interruption, even without an imminent threat. I would recommend relocation when the threat becomes concrete and the existing solution no longer covers the credible scenario. Suspension becomes justified when continuing increases potential losses, for example by accumulating transactions whose preservation the company cannot guarantee. Withdrawal corresponds to a more lasting situation: when no feasible protection can bring exposure back within the limits accepted by management. Moving hosting and leaving a market are two different decisions.

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JLP Décryptage

In your August 2026 analysis of Turkey in Libya, you identified as your central hypothesis a “regional condominium” involving Ankara, Cairo and Abu Dhabi. Yet you published this scenario after several months of a regional crisis that had directly exposed Gulf states to strikes and major strategic disruptions. Despite that shock, what leads you to regard the UAE as sufficiently stable and available to play such a role in Libya? And which specific events would now lead you to downgrade that central scenario in favour of another trajectory?

Imen Chaanbi

I would distinguish between the stability of Emirati power, its strategic availability and its influence in Libya. Damaged infrastructure demonstrates material vulnerability. It does not, by itself, prove either the disorganisation of power or the disappearance of its external networks. It can, however, divert resources and attention. Renewed attacks against the UAE, condemned by Egypt on 31 August, already required this availability to be reassessed.

What still makes the hypothesis plausible is the possibility of an arrangement requiring less direct military commitment. Abu Dhabi could preserve influence through its political relationships, financing and mediation capacity. In September, Le Monde described an Emirati opening towards western Libya, beyond its historical support for Haftar. This suggests an ability to maintain relationships with several interlocutors; it does not demonstrate that the UAE can guarantee a lasting settlement. Nor can that September publication serve as proof of what was established in August.

The best-documented element remains the rapprochement between Ankara and Cairo. Their meeting on 13 August focused in particular on regional coordination and the Libyan political process. But a bilateral rapprochement does not prove the existence of a tripartite mechanism capable of enforcing compromises.

I would therefore reserve the term “condominium” for a situation in which the three capitals demonstrate their capacity to negotiate arrangements and secure their implementation by their Libyan partners. Diplomatic meetings and converging economic interests are not enough. On the basis of the material consulted, I would instead retain the idea of partial regional coordination, with conditional Emirati participation. Such coordination may limit confrontations while allowing political division to persist.

The regional shock also produces two possible effects. It may push Abu Dhabi to seek compromise in Libya in order to reduce the number of crises it has to manage. It may also trigger disengagement that deprives that compromise of resources. These are competing hypotheses. To distinguish between them, what matters is executed commitments: confirmed payments, mediation followed by effects, teams remaining in place and agreements respected by local partners.

I would downgrade the scenario if an Emirati withdrawal became materially observable: suspension of identified commitments, a lasting recall of personnel or the termination of mediation without replacement. A new strike in the Gulf would heighten vigilance; a confirmed reallocation of resources previously devoted to Libya would directly change the assessment. The alternative trajectory would then be greater predominance of the Ankara-Cairo pairing, with a reduced Emirati role.

A rupture between the regional partners would constitute a second trigger: suspension of consultations on Libya, support for incompatible appointments or corroborated military backing for camps resuming hostilities. I would then favour a scenario of indirect competition.

The most revealing test, however, would be their capacity to restrain their Libyan partners. A major offensive, a prolonged oil blockade despite joint mediation, or a breakdown of arrangements over revenues would demonstrate the limits of their influence. The dominant trajectory would become one of fragmentation sustained by local actors able to play their external sponsors against one another.

A conflictual succession within the Haftar camp could also invalidate the hypothesis. The trigger would be the emergence of rival commands, defections or fighting for control of resources. The death or withdrawal of a leader would not, by itself, be sufficient to conclude that the coalition was breaking apart; effective disorganisation of the coalition, on the other hand, would change the structure of the problem.

Finally, a Libyan agreement that was actually implemented under broader mediation could make the tripartite scenario less relevant without producing security deterioration. Reuters was already reporting in July a Pakistani mediation initiative, several details of which still required confirmation. This is a reminder that the three capitals are not the only actors capable of influencing a political trajectory.

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JLP Décryptage

During the April 2026 offensives in Mali, the different actors circulated incompatible accounts of casualties, territorial control and the course of the fighting, while images and claims spread almost in real time. Your method cross-references environmental data, flows, open sources and online discourse: what protocol do you use to weight a piece of information when each side is producing its own version of reality? And, in your view, are there still decisive signals — the mood inside a barracks, an unusual silence, a local movement — that no digital corpus captures properly and for which human networks remain irreplaceable?

Imen Chaanbi

When accounts conflict, I weight each assertion separately according to the evidence supporting it. The same source may be accurate about the presence of fighters in a neighbourhood, exaggerate enemy losses and provide a misleading interpretation of the military outcome.

The protocol I recommend begins by breaking the narrative down into verifiable propositions: an attack took place, at a given location, within a given time window; a unit was present; a facility was occupied; that occupation was maintained. An authentic video showing fighters in front of a building can establish their presence at a particular moment. It does not demonstrate control of the whole city or their ability to hold it.

I then distinguish between the reliability of the source and the strength of the information. Does the source have direct access to the facts? Has it previously provided verifiable information? What can it actually observe from its position? What interests may shape its account? As for the content, I look for the origin of the document, its location, its date and any alterations. The Berkeley Protocol provides a reference framework for collecting, preserving, verifying and analysing open-source digital information.

The independence of confirmations is decisive: twenty accounts reposting the same video constitute a single chain of evidence. Two interlocutors may also be repeating the same rumour. AI agents can help identify these repetitions, locate an earlier publication and connect dispersed elements.

For casualties, I separate the dead, wounded, missing and prisoners, while looking for double counting. When the evidence allows it, I publish a documented minimum and clearly attributed estimates. Averaging two opposing casualty figures does not produce a reliable figure. For territorial control, I distinguish temporary presence, freedom of movement, ability to hold positions and capacity to administer. A city can be contested, with different situations depending on neighbourhood and time of day.

As regards human networks, some information remains poorly represented in digital corpora. The mood inside a barracks, the breakdown of a relationship of trust or the discreet withdrawal of a local intermediary derive their meaning from a history that online traces often fail to reproduce. Someone familiar with how a particular environment normally functions may perceive a change before it becomes publicly observable.

II— UNDERSTANDING THE METHOD

As a complement to the interview, Professor Mathieu Guidère provides a methodological perspective that places the issues discussed above within the broader framework of predictive geopolitics.

Mathieu Guidère

PERSPECTIVE — MATHIEU GUIDÈRE

Professor Mathieu Guidère

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Predictive geopolitics and artificial intelligence

Predictive geopolitics uses artificial intelligence to explore possible futures and identify the conditions under which they may emerge. It combines the processing of massive datasets (big data) with human expertise in order to construct explicit, reasoned and revisable scenarios.

Intelligent agents designed to perform specialised tasks can collect, translate, classify and connect information from multiple sources: diplomatic texts, local press, public speeches, satellite imagery, videos, audio recordings, climate data and trade flows can illuminate different dimensions of the same situation. Cross-referencing them makes it possible to look for changes in tempo, shifts in activity or contradictions between statements and observable behaviour.

The credibility of the analysis depends on the quality of this verification: each piece of information must be placed in context, dated and assessed according to its origin. For example, several publications repeating the same rumour do not constitute independent confirmations. Gaps in coverage and information manipulation must also be taken into account.

On the basis of corroborated elements, the analyst formulates several possible trajectories. Each scenario specifies its assumptions, the mechanisms that could produce it, its time horizon and the events that would strengthen or invalidate it. Agents can facilitate comparison between hypotheses and track their indicators over time.

Human expertise remains necessary to interpret intentions, understand power relationships and integrate local realities that are poorly visible in digital data. The expected result is a form of foresight that makes its uncertainties explicit and helps decision-makers determine which developments to monitor, which options to prepare and when to act.

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Predictive geopolitics and language models

Political, diplomatic and military discourse provides information about how actors present their intentions, identify their adversaries and prepare their decisions. Analysing such discourse over time can contribute to geopolitical foresight. Predictive linguistics (Guidère, 2015) thus seeks to identify changes in discourse that may accompany a shift in political, diplomatic, security or military posture.

Large language models (LLMs) make it possible to explore vast datasets, in several languages, drawn from thousands of different sources (text, images and video). They can help compare successive statements, identify themes that are gaining prominence and detect changes in vocabulary, tone or wording. A shift from general condemnation to a specific accusation, the disappearance of references to compromise, or the introduction of new conditions can become indicators to examine from a geopolitical and prospective perspective.

These variations only acquire meaning in context: a threatening phrase may prepare an intervention, serve a negotiation or respond to a domestic expectation. Linguistic differences, diplomatic conventions and the intended audience must be taken into account. Analysis benefits from comparing each actor with its own habits, while distinguishing official statements, reported remarks and slanted translations.

The predictive nature of language models enables them to offer convincing interpretations. Their contribution to foresight emerges when a discursive change is linked to a testable hypothesis. The analyst then specifies the expected events, their time horizon and the observations that would contradict the interpretation. The method must be evaluated using documents that were available before the events, in order to avoid reconstructing an apparent prediction after the fact.

Language thus becomes one source of indicators among others: analysing it helps to understand stated positions and construct scenarios, while maintaining a distinction between what an actor says, what it seeks to make others believe and what it is actually capable of doing.

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Predictive geopolitics and mental health

International crises have a psychological dimension: fear of war, economic uncertainty, forced displacement and repeated exposure to violence can affect the way populations imagine their future. Our work on geopolitical anxiety (2025) and on the relationship between mental health and international relations (2026) proposes integrating this dimension into the analysis of societies.

Geopolitical anxiety refers here to concern linked to threats and uncertainties in the international environment. Targeted intelligent agents can contribute to this observation by connecting complementary sources: public-health surveys, health statistics, humanitarian reports, personal blogs, public testimonies and social-media posts. Some tools can be specialised in identifying expressions of fear, helplessness, isolation or despair. Their role is to track indicators of distress in discourse, whose interpretation requires clinical, linguistic and cultural knowledge.

This approach makes it possible to build a territorial and temporal representation of expressed distress. Our research at INSERM has shown, in certain contexts, associations between linguistic indicators drawn from social networks and measures of anxiety or depression collected through field surveys. These results open possibilities for collective monitoring, but their validity must be verified for each population, language and territory.

Here, it is necessary to distinguish between describing the present and forecasting future trends. Observing an increase in expressions of concern is not enough to predict a lasting deterioration in the mental health of a population. A prospective approach examines their persistence, diffusion and relationship with identifiable events. It then formulates scenarios concerning the evolution of support needs, to be compared with surveys and the observations of field professionals.

In the study of violence, particularly in African territories (2026), this method has made it possible to document expressed concerns, obstacles to accessing care and requests for protection. Interpretation must nevertheless take into account people who are absent from digital spaces, because fear of reprisals, stigma or limited internet access can make suffering less visible. Conversely, an increase in testimonies may also reflect greater freedom to speak.

A digital corpus is therefore not a representative sample by default, and a linguistic marker cannot be used to diagnose an individual. Selection biases and limits on generalisation are documented difficulties in this research. The objective is to produce verifiable collective indicators, while protecting confidentiality, in order to better direct prevention and mental-health resources.

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Predictive geopolitics and cognitive warfare

Cognitive warfare refers to influence operations intended to disrupt the way people perceive a situation, evaluate information and make decisions. Their objectives may include deepening divisions, weakening trust in institutions or discouraging collective action. AI can amplify these operations by facilitating the production and circulation of deceptive content.

These risks are identified, among other places, in NATO’s artificial-intelligence strategy. A hostile power may seek to amplify existing concerns, portray disagreements as irreconcilable or establish the idea that any mobilisation would be futile. Polarisation and demobilisation are therefore two distinct objectives: intensifying confrontation between groups or weakening their willingness to act.

Language models and intelligent agents can increase the reach of such attempts. They make it possible to produce many variants of a narrative, translate them and sustain automated exchanges. Combined with accounts concealing their origin or synthetic audiovisual content, they can create an appearance of spontaneity and plurality around a coordinated campaign. One risk lies in the repetition of messages and in the confusion between authentic testimony and artificial production. Hybrid-warfare operations show that language models can exert persuasive influence, with lasting effects on a population’s beliefs or behaviour.

Predictive geopolitics seeks to identify the conditions under which these operations might produce effects. It connects changes in discourse, signs of coordination between accounts, political events and opinion surveys. It distinguishes exposure to a message, acceptance of that message and any subsequent change in behaviour. A highly shared piece of content may be disputed; collective concern may have real causes without resulting from foreign manipulation.

Predictive geopolitics therefore also has a preventive purpose: identifying destabilisation campaigns at an early stage, documenting their methods upstream and preventing the repetition of past mistakes. This nevertheless requires institutions capable of protecting citizens’ personal data and defending the population’s cognitive sovereignty.

ABOUT

Imen Chaanbi

Imen Chaanbi is an expert in geopolitics and strategic intelligence. She advises public and private organisations through 5WE Consulting and Strategik.IA, with a particular focus on Africa and the Middle East. Trained as a lawyer, she has notably attended the IHEDN and regularly speaks on geopolitical, geoeconomic and security issues. Her recent publications address, among other subjects, Libya, the Sahel, Iran and regional strategic realignments.

Professor Mathieu Guidère

Mathieu Guidère is a Full Professor and Research Director at INSERM. He holds a doctorate in linguistics and has taught at the Saint-Cyr Military Academy, the University of Geneva and the University of Toulouse before joining Paris 8 University. His research notably addresses predictive linguistics, language models, cognition, mental health and geopolitics.

Their book

Mathieu Guidère and Imen Chaanbi are the co-authors of “Predictive Geopolitics: Intelligence in the Service of Foresight” (2025). The book combines strategic intelligence, large-scale data processing and artificial intelligence to construct prospective scenarios applied to different geopolitical regions.

Biographical information verified on 28 September 2026 using public sources: Les Expertes Francophonie, Cercle K2, HAL/academic profile and Mathieu Guidère’s professional website, together with public notices and publications relating to the book.

Cover of the book Géopolitique prédictive by Mathieu Guidère and Imen Chaanbi

GÉOPOLITIQUE PRÉDICTIVE

L’intelligence au service de la prospective

Mathieu Guidère
Imen Chaanbi