Dix ans de bascule
Vous dirigez le cabinet Astra G dans un monde où les règles du commerce mondial évoluent en permanence. Lorsque vous observez le terrain aujourd’hui, les marchés que vous analysez et les risques que vous devez anticiper, qu’est-ce qui a fondamentalement changé par rapport à il y a dix ans ? À l’inverse, qu’est-ce qui n’a pas changé mais que de nombreux acteurs continuent, selon vous, de sous-estimer ou d’ignorer ?
Il y a dix ans en arrière, suite à une formation au sein d’HEC Paris, je créais le premier cabinet de conseil en géopolitique pour les entreprises et les fonds d’investissement. A l’époque, peu étaient les dirigeants français qui prenaient en considération le risque géopolitique. Pour beaucoup d’entre eux, il était l’affaire des États et se confondait avec le risque sécuritaire.
Les dirigeants d’entreprises commençaient tout juste à digérer le besoin en cybersécurité et nombreux persistaient encore dans le déni. Donc incorporer le risque géopolitique était trop soudain dans leur logiciel de pensée héritée de la Guerre froide.
Aujourd’hui, la période du COVID a montré à quel point les rapports entre les États pouvaient se durcir, même pour la possession de masques. Puis surtout la guerre en Ukraine depuis 2022 a montré à quel point un conflit éloigné de notre territoire pouvait provoquer des conséquences matérielles dans notre quotidien. Et c’est par ce quotidien que les chefs d’entreprise ont commencé à ouvrir les yeux, notamment lors des pénuries de moutarde ou de matières premières, sans lien direct avec le territoire ukrainien. C’est à partir de cette époque que les dirigeants d’entreprises se sont intéressés à la géopolitique, car leur propre quotidien était impacté.
Avec le conflit actuel dans le Golfe persique, la tendance à ouvrir les yeux sur l’impact des aléas géopolitiques, même lointains, sur le quotidien et les chaînes de valeur des entreprises, s’est renforcée. Et cette prise de conscience touche les grands groupes autant que les TPE-PME ou les artisans.
En revanche, ce qui n’a pas changé depuis dix années demeure ce réflexe de demander à l’État de penser l’accompagnement géopolitique pour les entreprises, alors que la Direction Générale des Entreprises conserve le logiciel de pensée axé autour des pays. Et la géopolitique ne concerne pas que les pays, mais les territoires, qu’ils soient matériels ou immatériels, correspondants à des pays ou des micro-territoires. Et en 2026, la plupart des dirigeants français savent que la géopolitique impacte leurs entreprises mais préfèrent subir en attendant un retour à la normale, plutôt d’anticiper eux-mêmes. Mais le retour à la normale n’arrivera pas, puisque le paradigme mondial a changé et on assiste à un retour de la puissance politico-militaire comme levier de positionnement et de négociation.
Les dirigeants anglo-saxons, comme les chefs d’entreprises asiatiques, l’ont parfaitement compris. Les Français ont encore un temps de retard sur ce point…
