Éditorial entreprise · Entretien

Jean Moreau : « Le gaspillage est le symptôme visible d’un modèle économique qui a longtemps considéré les ressources comme abondantes »

Entretien – JLP Décryptage

Propos recueillis par Julien Laurenceau Porte Temps de lecture : 14 minutes
Jean Moreau, fondateur de Phenix, assis dans une allée de supermarché

Jean Moreau, cofondateur de Phenix.

Chaque année, des millions de tonnes de nourriture finissent à la poubelle, tandis que plusieurs millions de nos concitoyens dépendent de l'aide alimentaire. Ce paradoxe dépasse la simple anomalie logistique ou le seul défaut de redistribution. Il agit comme le révélateur d'une question plus profonde : celle de notre capacité à concilier abondance, efficacité économique et préservation des ressources dans un monde confronté à des contraintes environnementales croissantes.

Pour décrypter cette mutation, il faut observer ceux qui, au cœur même du système, tentent d'en réajuster les mécanismes sans pour autant en nier les fondements. Fondateur de Phenix, Jean Moreau évolue depuis plus d'une décennie à la jonction de ces enjeux majeurs. Loin de se limiter à la seule redistribution des invendus, son action et sa réflexion embrassent l'ensemble de la chaîne de valeur. De la relocalisation des circuits courts à l'intégration de la data pour anticiper les flux, en passant par l'émergence d'une nouvelle génération d'entreprises à impact, il est le témoin privilégié des tiraillements et des promesses de l'économie circulaire.

Comment passer d'une simple optimisation des coûts à une véritable transformation structurelle de nos sociétés et de nos territoires ? L'intelligence artificielle et la logistique de demain seront-elles les vecteurs d'une résilience locale, ou le simple perfectionnement d'un système mondialisé ? Alors que la frontière entre rentabilité financière et utilité sociale s'amincit inexorablement, c'est le statut et la finalité de l'entreprise elle-même qui se trouvent redéfinis. Face aux défis contemporains, il ne s'agit plus seulement de réparer les défaillances du marché, mais d'inventer de nouveaux indicateurs de performance où l'impact sociétal et la viabilité économique cessent enfin de s'opposer. C'est tout l'enjeu d'une transition qui demande autant de pragmatisme opérationnel que de vision à long terme.

Dans cet entretien accordé à JLP Décryptage, Jean Moreau revient sur les racines du gaspillage alimentaire, le rôle de la technologie, les limites du modèle de consommation actuel et sa vision de l'économie de demain.

« Le gaspillage alimentaire n’est pas seulement un dysfonctionnement isolé : c’est le symptôme visible d’un modèle économique qui a longtemps considéré les ressources comme abondantes et peu coûteuses. »

Jean Moreau

JLP Décryptage

1. Le gaspillage comme symptôme systémique

Vous qualifiez le gaspillage alimentaire d'« aberration économique, sociale et environnementale » : 16 milliards d'euros perdus chaque année en France, un tiers de la production mondiale jetée et 5 millions de Français recourant à l'aide alimentaire.

Ce constat pose une question plus profonde : le gaspillage n'est-il pas, au fond, le prix que nous payons pour un modèle économique bâti sur la surproduction et la dissociation entre valeur de production et valeur d'usage ? Autrement dit, ne sommes-nous pas en train de réaliser que l'abondance artificielle, ce mythe de la croissance infinie, est devenue structurellement incompatible avec les contraintes planétaires ?

Jean Moreau

Je partage largement ce constat. Le gaspillage alimentaire n'est pas seulement un dysfonctionnement isolé : c'est le symptôme visible d'un modèle économique qui a longtemps considéré les ressources comme abondantes et peu coûteuses.

Pendant des décennies, nos systèmes agricoles, industriels et commerciaux ont été conçus pour maximiser la disponibilité des produits et minimiser les ruptures de stock. Ce choix a permis des avancées considérables en matière d'accès à l'alimentation, mais il a aussi généré des excès. Nous découvrons aujourd'hui que les externalités environnementales et sociales de cette abondance apparente sont devenues trop importantes pour être ignorées.

Pour autant, je me méfie des analyses qui opposeraient frontalement croissance économique et préservation des ressources. Le véritable enjeu n'est pas de produire moins, mais de produire mieux, de distribuer mieux et de valoriser chaque ressource jusqu'à son plein usage. L'économie du XXIe siècle devra être beaucoup plus efficiente que celle du XXe.

Le gaspillage est donc moins le prix inévitable de la croissance qu'un révélateur de notre incapacité passée à intégrer les limites planétaires dans nos modèles de décision. C'est précisément ce défi que nous devons relever, et ce à quoi j’ai essayé de contribuer avec PHENIX et NOUS antigaspi.

JLP Décryptage

2. Les limites du modèle de consommation

Vous insistez sur la nécessité d'éduquer le consommateur, de changer les habitudes et de reconnecter les Français avec leur alimentation.

Mais cette injonction à l'éducation ne risque-t-elle pas de masquer une réalité plus inconfortable : que le modèle de consommation actuel, fondé sur la standardisation et la mondialisation des approvisionnements, a été conçu précisément pour rendre le consommateur passif et insatiable ?

Jean Moreau

Il serait effectivement trop simple de faire reposer toute la responsabilité sur le consommateur. Les comportements individuels sont fortement influencés par l'organisation même du système alimentaire.

Pendant longtemps, la promesse faite aux consommateurs a été celle de l'abondance permanente : des rayons pleins, des produits standardisés, disponibles toute l'année, souvent à des prix historiquement bas, et des dates de consommation souvent artificiellement courtes. Ce modèle a contribué à déconnecter progressivement les citoyens des réalités agricoles, saisonnières et logistiques.

L'éducation reste néanmoins indispensable. Non pas comme une injonction morale, mais comme une capacité retrouvée à comprendre la valeur réelle de ce que nous consommons. Lorsqu'un citoyen comprend les ressources, le travail humain et l'énergie nécessaires pour produire un aliment, son regard change naturellement.

La transformation devra donc être collective. Les consommateurs ont un rôle à jouer, mais les producteurs, les distributeurs, les industriels et les pouvoirs publics doivent également faire évoluer les règles du jeu. Nous ne corrigerons pas les excès d'un système uniquement par la bonne volonté individuelle.

JLP Décryptage

3. La technologie et l'IA : émancipation ou nouvelle dépendance ?

Vous pariez sur la data pour anticiper les invendus en amont, à la source.

L'optimisation algorithmique des stocks, si elle réduit le gaspillage, ne risque-t-elle pas de créer une nouvelle dépendance aux plateformes de données et aux acteurs qui maîtrisent les algorithmes ? L'intelligence artificielle peut-elle réellement être un outil d'émancipation pour les producteurs et les distributeurs ?

Jean Moreau

Je ne suis pas un techno-solutionniste. Et Phenix n’est pas une solution purement tech & data, mais bien plutôt du « tech-enabled services ». Nous sommes ancrés sur le terrain, « les pieds sur le carrelage » comme on dit dans le milieu de la grande distribution.

Toute technologie est ambivalente, et la grande conso a toujours regardé ces nouveaux modèles avec recul, voire scepticisme. Dans notre secteur, l'intelligence artificielle peut effectivement renforcer certaines formes de concentration du pouvoir si elle reste l'apanage de quelques acteurs dominants, et/ou détruire des emplois.

Mais elle peut aussi devenir un formidable outil d'émancipation lorsqu'elle est mise au service de l'efficacité opérationnelle et de la prise de décision. Chez Phenix, nous voyons la donnée comme un moyen de rendre visibles des phénomènes qui restaient jusqu'ici difficiles à anticiper : volumes d'invendus, comportements de consommation, risques de péremption ou optimisation des flux en ajustant les commandes.

L'objectif n'est pas de remplacer le jugement humain mais de l'augmenter. Un commerçant qui comprend mieux ses données est plus autonome, pas moins. Un producteur qui anticipe mieux ses débouchés réduit son risque économique.

La question centrale n'est donc pas l'IA elle-même, mais sa gouvernance et sa souveraineté. Qui possède les données ? Qui contrôle les algorithmes ? Qui bénéficie de la valeur créée ? C'est sur ces sujets que se jouera la dimension réellement émancipatrice de la technologie.

« L’objectif n’est pas de remplacer le jugement humain mais de l’augmenter. »

Jean Moreau

JLP Décryptage

4. La logistique : résilience locale ou optimisation du système existant ?

La crise sanitaire vous a convaincu de la fragilité des systèmes alimentaires mondialisés et vous plaidez pour des circuits plus courts ainsi qu'une production plus locale.

La logistique du XXIe siècle sera-t-elle celle de la décentralisation que vous appelez de vos vœux ou celle d'une optimisation toujours plus poussée des chaînes existantes, où l'anti-gaspillage devient essentiellement un levier de réduction des coûts ?

Jean Moreau

Il y a un mouvement de fond à la relocalisation, mais qui va prendre un peu de temps, ce qui fait que l'avenir restera hybride à moyen terme.

La crise sanitaire a démontré la fragilité de certaines chaînes d'approvisionnement mondialisées, mais elle a également montré l'extraordinaire efficacité logistique construite au cours des dernières décennies. Il serait illusoire de penser que nous reviendrons à une économie exclusivement locale.

En revanche, nous allons probablement vers davantage de diversification et de résilience. Certaines productions stratégiques gagneront à être relocalisées. Les circuits courts continueront de se développer lorsqu'ils créent de la valeur économique et environnementale réelle.

Parallèlement, les grandes chaînes logistiques continueront d'exister mais devront devenir beaucoup plus sobres, transparentes et intelligentes.

L'anti-gaspillage ne doit pas être seulement un outil de réduction des coûts. Il doit devenir un indicateur de performance globale. Une entreprise qui gaspille moins réduit ses coûts, et peut déployer ces économies ailleurs, mais elle réduit aussi son empreinte environnementale et améliore l'utilisation des ressources collectives.

Jean Moreau devant un magasin Franprix avec un panier de fruits et légumes

Invendus, redistribution, économie circulaire : Jean Moreau devant un magasin Franprix.

JLP Décryptage

5. L'économie circulaire : transformation ou amélioration marginale ?

Vous présentez Phenix comme un acteur de l'économie circulaire et vous défendez l'idée qu'il est possible de réduire massivement le gaspillage.

Selon vous, à partir de quel moment peut-on parler d'une transformation profonde plutôt que d'une amélioration marginale du système existant ?

Jean Moreau

Une amélioration marginale consiste à réduire légèrement les inefficacités sans remettre en question les mécanismes fondamentaux.

Une transformation profonde intervient lorsque les critères de performance eux-mêmes évoluent.

Pendant longtemps, la réussite économique s'est essentiellement mesurée à travers le chiffre d'affaires, les volumes produits ou la croissance financière. L'économie circulaire introduit d'autres indicateurs : taux de réemploi, réduction des déchets, préservation des ressources, impact social ou territorial.

Le jour où ces indicateurs pèseront autant dans les décisions que les indicateurs financiers traditionnels, nous serons face à une véritable transformation.

Je crois que nous sommes actuellement dans une phase de transition. Certaines initiatives restent marginales, mais elles préfigurent un changement beaucoup plus profond dans la manière de créer et d'évaluer la valeur. Je compte notamment sur la nouvelle génération qui prend progressivement le pouvoir dans les grandes organisations, pour transformer le système de l’intérieur, même si on sait que faire bifurquer un paquebot lancé reste une tâche très difficile.

JLP Décryptage

6. L'entreprise à impact : agent du changement ou palliatif ?

Peut-on réellement attendre des entreprises qu'elles deviennent les principaux agents du changement environnemental et social alors que leur structure les pousse, en dernier ressort, à maximiser la valeur créée pour leurs actionnaires ?

Comment gérez-vous personnellement cette tension au sein de Phenix ?

Jean Moreau

Je ne crois pas que les entreprises puissent agir seules. Les pouvoirs publics, les citoyens, les investisseurs et les associations ont tous un rôle essentiel. Et c’est précisément cet effort d’alignement et de coordination qui m’a animé chez Phenix ou à la tête du Mouvement Impact France.

Mais je crois aussi qu'il serait dangereux d'attendre uniquement les réglementations pour agir. Les entreprises disposent d'une capacité d'innovation, d'exécution et de diffusion extrêmement puissante.

Chez Phenix, nous avons toujours considéré que l'impact et la performance économique devaient se renforcer mutuellement. Lorsqu'un modèle d'impact dépend uniquement de subventions ou de sacrifices économiques permanents, sa capacité de changement reste limitée.

La tension existe évidemment. Chaque entrepreneur à impact y est confronté. Mais notre conviction est qu'il est possible de construire des modèles où la création de valeur économique découle directement de la résolution d'un problème social ou environnemental. C'est précisément ce que nous cherchons à démontrer depuis plus de douze ans, et ça résiste malgré le « backlash » des derniers trimestres.

JLP Décryptage

7. Rentabilité contre impact : qui cède ?

Vous avez récemment affiché votre volonté de privilégier l'autofinancement et une croissance plus soutenable.

Lorsque les conditions économiques se durcissent, est-ce finalement la mission qui doit s'adapter au capital ? Les entreprises à impact demeurent-elles soumises aux mêmes contraintes financières que les autres entreprises ?

Jean Moreau

Les entreprises à impact ne vivent pas en dehors des réalités économiques, bien au contraire. Elles doivent payer leurs salariés, investir, innover et assurer leur pérennité comme toute autre entreprise.

La différence réside dans la hiérarchie des arbitrages. Lorsque nous parlons d'autofinancement ou de croissance soutenable, il ne s'agit pas de renoncer à notre mission mais de lui donner les moyens de durer.

L'histoire récente a montré que certaines entreprises ont parfois privilégié une croissance très rapide au détriment de leur solidité économique. Nous faisons aujourd'hui le choix d'un développement plus équilibré.

Je considère que l'impact n'est pas l'ennemi de la rentabilité. À long terme, une entreprise qui répond à un besoin sociétal profond dispose souvent d'un avantage concurrentiel durable. La vraie difficulté consiste à aligner les horizons temporels de la finance avec ceux de la transformation écologique et sociale, et accompagner les investisseurs à revoir leur rapport au temps, au risque, au rendement, ou a minima de faire quelques concessions pour le bien de tous.

JLP Décryptage

8. Vision 2040 : exception ou règle ?

Si vous vous projetez à l'horizon 2040, quelle société voyez-vous émerger ?

Et dans cette perspective, pensez-vous que le modèle d'entreprise à impact que vous incarnez aujourd'hui sera le précurseur d'une nouvelle ère économique, ou l'exception qui confirme la difficulté persistante à concilier croissance, rentabilité et préservation des ressources ?

Jean Moreau

À titre personnel, ceux qui me connaissent savent que j’ai un naturel plutôt cynique. Mais dans le boulot et pour les causes que je défends, je tâche de rester fondamentalement optimiste.

À l'horizon 2040, je pense que nous vivrons dans une économie où les ressources seront beaucoup plus valorisées qu'aujourd'hui. Le gaspillage massif apparaîtra probablement aussi anachronique que certaines pratiques industrielles du siècle dernier nous semblent aujourd'hui impensables.

Les entreprises seront davantage évaluées sur leur capacité à créer de la valeur globale, économique mais aussi sociale et environnementale. Les réglementations, les attentes citoyennes et les marchés convergeront progressivement dans cette direction.

Je ne crois pas que l'entreprise à impact restera une exception. Je pense au contraire que la distinction entre entreprise classique et entreprise à impact tendra à s'effacer. L'impact deviendra progressivement une condition normale de la performance économique.

La question n'est plus de savoir si cette transformation aura lieu, mais à quelle vitesse nous serons capables de l'organiser collectivement, avant qu’il ne soit trop tard…

« L’impact deviendra progressivement une condition normale de la performance économique. »

Jean Moreau
Jean Moreau devant le logo Phenix

Jean Moreau, cofondateur de Phenix.

À propos de Jean Moreau

Jean Moreau est entrepreneur, investisseur et figure reconnue de l'économie à impact en France. Après un début de carrière dans la finance d'entreprise chez Merrill Lynch, il cofonde en 2014 Phenix, une entreprise spécialisée dans la réduction du gaspillage alimentaire et la valorisation des invendus.

Sous sa direction, Phenix est devenue l'un des principaux acteurs européens de l'économie circulaire, déployant ses solutions en France et dans plusieurs pays européens. L'entreprise a permis de sauver plus de 500 millions de repas et de mobiliser plusieurs millions de consommateurs autour de la lutte contre le gaspillage alimentaire.

Engagé de longue date dans le développement d'une économie plus durable, Jean Moreau a également cofondé le réseau d'épiceries NOUS anti-gaspi, présidé le Mouvement Impact France et participé à de nombreuses initiatives liées à l'entrepreneuriat à impact, à la Tech for Good et à l'investissement responsable.

Aujourd'hui membre du conseil d'administration et conseiller stratégique de Phenix, il poursuit son engagement en faveur d'un modèle économique conciliant performance, sobriété des ressources et utilité sociale.

Découvrir Phenix →
Julien Laurenceau Porte
Décryptage réalisé par
Julien Laurenceau Porte
Fondateur de jlpdecryptage.com
Découvrir la page À propos →
💡 Vous avez apprécié cette publication ?
Soutenez un travail éditorial indépendant, approfondi et accessible à tous.
❤️ Soutenir JLPDécryptage
← Retour à l'accueil