Portrait de Joël Gautier, avocat au barreau de Paris, en costume sombre

JLP Décryptage · Grand entretien

Joël Gautier« La liberté est un bien précieux »

Avocat au barreau de Paris depuis 2007, Joël Gautier a choisi très tôt la voie de l’indépendance. Son parcours traverse plusieurs univers qui semblent, à première vue, éloignés : le contentieux, les institutions de défense et le jeu d’échecs. Mais une même question les relie : comment décider avec rigueur lorsque les rapports de force, l’incertitude et le facteur humain se rencontrent ? Engagé dans le monde échiquéen, notamment à travers Barreau Paris Échecs, le club qu’il a fondé en 2018, il a également défendu le grand maître Étienne Bacrot dans le différend né de sa non-sélection en équipe de France en 2025. Dans cet entretien écrit accordé à JLP Décryptage, il revient sur le prix de la liberté professionnelle, la place du contradictoire, les évolutions de la procédure pénale et les limites de l’intelligence artificielle. Il livre aussi une réflexion personnelle sur le commandement et sur ce que les échecs enseignent — ou non — à celles et ceux qui doivent trancher.

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Avocat au barreau de Paris depuis 2007, Joël Gautier a choisi très tôt la voie de l’indépendance. Son parcours traverse plusieurs univers qui semblent, à première vue, éloignés : le contentieux, les institutions de défense et le jeu d’échecs. Mais une même question les relie : comment décider avec rigueur lorsque les rapports de force, l’incertitude et le facteur humain se rencontrent ? Engagé dans le monde échiquéen, notamment à travers Barreau Paris Échecs, le club qu’il a fondé en 2018, il a également défendu le grand maître Étienne Bacrot dans le différend né de sa non-sélection en équipe de France en 2025. Dans cet entretien écrit accordé à JLP Décryptage, il revient sur le prix de la liberté professionnelle, la place du contradictoire, les évolutions de la procédure pénale et les limites de l’intelligence artificielle. Il livre aussi une réflexion personnelle sur le commandement et sur ce que les échecs enseignent — ou non — à celles et ceux qui doivent trancher.

Grand entretien

Version française

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LE CHOIX DE L’INDÉPENDANCE

JLPDécryptage

Vous prêtez serment le 28 novembre 2007, puis choisissez dès 2008 de vous installer à votre compte après quelques mois de collaboration en droit pénal. Près de vingt ans plus tard, vous exercez toujours au sein d’une structure qui porte votre nom. Avec le recul, qu’avez-vous gagné — et peut-être refusé — en choisissant aussi tôt l’indépendance ?

Joël Gautier

La décision de m’installer huit mois après ma prestation de serment était une forme de saut dans le vide, mais, avec le recul, peut-être la meilleure décision que j’ai prise au cours de ma carrière. J’ai passé, dès ma première année, beaucoup de temps en stages et acquis petit à petit de l’expérience, ce qui m’a donné une idée précise de la manière dont je voulais aborder le métier d’avocat. Quand le choix s’est posé de changer de collaboration ou de m’installer, je n’ai pas eu d’hésitation. J’en ai, à l’époque, parlé à mon père, qui m’a dit de me faire confiance.

L’indépendance a un prix en termes de charges et de risques de précarité dans l’absolu, mais elle offre tellement de possibilités que les inconvénients sont au final peu de choses, car la liberté est un bien précieux et permet d’élargir le champ des possibles.

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LE CONTRADICTOIRE À L’ÉPREUVE DE L’ESPACE PUBLIC

JLPDécryptage

Vous avez engagé un travail doctoral consacré aux débats dans le procès civil. Or, aujourd’hui, une réputation, une responsabilité — parfois même une forme de culpabilité — peuvent être construites dans l’espace public avant qu’un juge ne se prononce. Après près de vingt ans de contentieux, le procès reste-t-il, selon vous, le lieu où le contradictoire peut réellement rétablir un équilibre entre les parties ?

Joël Gautier

En théorie, oui ! Le procès, quand il est mené à charge et à décharge, permet ce que Paul Ricœur voulait dire en disant que la justice devait rendre « à chacun le sien ». Trancher un litige dans le respect du contradictoire est un aspect essentiel de l’État de droit et ce qui fait l’honneur de la fonction qui est celle des gens de justice. En pratique, des forces centrifuges, hélas, conduisent sur des chemins qui s’éloignent de la recherche du contradictoire. Le temps médiatique et même celui de la vie que nous menons sont régis par la tyrannie de l’immédiateté et une tendance de fond à tout simplifier sans que chacun puisse faire valoir son point de vue contradictoire. Or, pour qu’une décision de justice ait du sens, elle a besoin d’être comprise de toutes les parties, en veillant à intégrer leurs visions. Plus largement, c’est l’esprit critique qui manque parfois dans notre société, et il est nécessaire pour les jeunes générations de maîtriser la pensée complexe si chère au regretté Edgar Morin.

03 / 08

GARDE À VUE : LE DROIT ET LA RÉALITÉ DU TERRAIN

JLPDécryptage

Depuis le 1er juillet 2024, lorsqu’une personne gardée à vue demande l’assistance d’un avocat, elle ne peut en principe plus être entendue sur les faits en son absence, sauf renonciation ou dérogation spécialement motivée. Dans la pratique, cette réforme a-t-elle réellement modifié les premières heures d’une défense pénale, ou le rapport de force se joue-t-il toujours ailleurs ?

Joël Gautier

Il faut bien intégrer d’où nous venons avant de répondre à la question : une quasi-absence de l’avocat, réduit au rôle de porte-sandwich, présent, avant la réforme, pendant 30 minutes au tout début de la mesure de garde à vue. Maintenant, l’avocat assiste son client et a un temps défini pour se rendre sur place avant que son client ne puisse être entendu. C’est un progrès, mais l’accès aux éléments importants du dossier et même à la prévention doit être amélioré. La réforme est donc, selon moi, un bon pas en avant dans la prise en compte des droits fondamentaux d’une personne poursuivie, mais elle est aussi une incitation à faire évoluer les mentalités à terme. Une enquête policière va devenir une affaire de collecte de preuves et d’évaluation de la qualité de celles-ci avant d’être celle des interprétations et de l’aveu. La présence de l’avocat ne doit pas être perçue comme une remise en cause du travail policier, mais comme une invitation à toujours améliorer la qualité de l’enquête en entendant contradictoirement les parties.

04 / 08

RÉÉCRIRE LE CODE SANS CHANGER LE DROIT ?

JLPDécryptage

L’ordonnance du 19 novembre 2025 réécrit à droit constant l’ensemble du Code de procédure pénale : nouvelle architecture, nouvelles numérotations, plus de 4 000 articles réorganisés. Vous êtes à la fois praticien et enseignant. Peut-on réellement transformer aussi profondément la forme d’un code sans toucher au fond ? À partir de quel moment « clarifier » le droit revient-il déjà, un peu, à le transformer ?

Joël Gautier

Le problème général posé est la réforme permanente et la bougeotte avec laquelle le législateur veut tout changer sans identifier l’intérêt de le faire et prendre le temps de l’analyse. Cette instabilité juridique est à mettre en parallèle avec l’instabilité politique dans notre pays. La réponse consistant à ajouter une nouvelle loi à chaque fait divers ne permet pas de solutionner un problème, mais de communiquer, ce qui est, dans le discours politique actuel, parfois l’alpha et l’oméga. La « clarification » est en réalité une complexification le plus souvent inutile, comme dans le cas de l’ordonnance du 19 novembre. Il vaut mieux moins de lois, mais que l’on cherche à mieux les exécuter !

05 / 08

AUTORITÉ, HIÉRARCHIE ET ESPRIT DE CONTRADICTION

JLPDécryptage

Votre parcours vous a conduit à l’IHEDN, à la réserve citoyenne du Gouverneur militaire de Paris puis au Conseil d’administration du Cercle National des Armées. L’avocat est formé à questionner, contester et défendre une position indépendante ; l’institution militaire repose aussi sur la hiérarchie, la mission et la responsabilité. Qu’est-ce que la fréquentation de ces deux cultures a changé dans votre manière de penser l’autorité ?

Joël Gautier

Ce que j’ai découvert dans le monde militaire, à travers de belles rencontres, c’était avant tout une grande ouverture d’esprit des gradés, qui m’a donné envie de creuser un peu le sujet. J’avais une curiosité intellectuelle pour le milieu de la défense qui tient aussi à mon histoire familiale, avec un arrière-grand-père colonel que je n’ai pas connu. Ce que j’ai découvert au gré de mon parcours, commençant à l’IHEDN puis comme élu au Conseil d’administration du Cercle, c’est une manière de gouverner. Après le temps fondamental d’échange et d’écoute, il faut trancher pour avancer… quitte à se tromper !

Je crois à cette forme d’autorité ouverte, verticale, qui écoute au préalable, et je pense que le milieu des militaires a beaucoup à apprendre aux civils sur la notion de commandement.

Il a aussi beaucoup à leur apprendre sur les forces morales connues des militaires, que nous devons apprendre à développer dans le collectif : c’est la clé de la réussite de beaucoup de projets !

06 / 08

L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, HUIT ANS APRÈS

JLPDécryptage

En 2018, vous vous intéressiez déjà à la place de l’intelligence artificielle dans la justice. Aujourd’hui, les outils génératifs transforment la recherche et la rédaction juridiques. Quelles tâches un avocat peut-il leur déléguer sans perdre la maîtrise de son raisonnement, et qu’est-ce qui doit rester profondément humain dans la relation avec son client ?

Joël Gautier

L’intelligence artificielle, bien utilisée, est un formidable gain de temps pour beaucoup de tâches qui prenaient beaucoup de temps à l’avocat. Elle est un outil formidable si elle est bien gérée, mais avec quelques garde-fous. La responsabilité de l’avocat est toujours de vérifier la cohérence juridique de son travail, qui ne peut être intégralement laissé à l’IA. De même, l’avocat doit aussi avoir un raisonnement juridique clair et pouvoir évaluer les pistes proposées par l’IA. À mes yeux, il s’agit d’un facilitateur, mais si vous rédigez les questions différemment, les réponses sont toujours différentes, de sorte que c’est bien le juriste qui doit être capable de déterminer une orientation. Quand l’IA progressera, il nous restera toujours ce qui fait le cœur de notre métier : la relation avec le client. Dans une société toujours plus conflictuelle, l’humain sera un facteur décisif. Les avocats, en plus d’être capables de proposer un chemin juridique clair, devront surtout se former à cette relation. Un vieil avocat me disait : « Le plus important est d’avoir la main sur le client », et c’est toujours vrai !

07 / 08

QUAND LE TEMPS DU DROIT SE HEURTE AU TEMPS DU SPORT

JLPDécryptage

Vous avez accompagné Étienne Bacrot dans sa contestation de sa non-sélection en équipe de France en 2025. Le CNOSF a relevé plusieurs irrégularités dans le processus, alors que le calendrier sportif rendait toute réparation particulièrement difficile ; Bacrot a depuis retrouvé l’équipe de France pour l’Olympiade 2026, tandis que le contentieux administratif demeure pendant. Sans entrer dans ce qui relève de la procédure en cours, que vous a appris cette affaire sur une difficulté propre au droit du sport : la compétition, elle, n’attend jamais le temps de la justice ?

Joël Gautier

Oui, sans entrer dans la procédure toujours en cours, c’était une décision intéressante qui relève plusieurs manquements pour se terminer par une forme de constat d’impuissance du CNOSF, qui ne pouvait, compte tenu du délai, avoir une autre approche que celle de relever les manquements sans pouvoir influer concrètement sur le choix de l’équipe. Même si la réactivité des juridictions sportives est quand même à souligner dans cette affaire, il est évident que la lenteur judiciaire est un paramètre important à évaluer en règle générale et particulièrement dans le cadre de la compétition sportive. Cependant, le conflit judiciaire, même long, permet de faire bouger des lignes et ainsi de limiter les cas d’injustice subis parfois par des sportifs.

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CE QUE LES ÉCHECS APPRENNENT… ET N’APPRENNENT PAS

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Vous avez écrit sur les échecs, dirigé des clubs, organisé des tournois et présenté en 2021 une conférence consacrée à « Napoléon, joueur d’échecs ». Sur un échiquier, chaque décision crée immédiatement une position nouvelle dont il faut assumer les conséquences. Dans un dossier judiciaire, les informations sont plus imparfaites, les comportements moins prévisibles et les enjeux souvent plus lourds. Qu’est-ce que les échecs vous ont réellement appris sur le moment où il faut décider — et qu’est-ce qu’ils ne vous ont jamais appris ?

Joël Gautier

Le plus intéressant dans ce jeu est ce qu’il peut apporter dans la vie pratique quand on en intègre l’essence. Il peut offrir un état d’esprit particulier en lien, par exemple, avec la nécessité d’analyser avant de faire un plan, de penser en termes de prophylaxie, etc. Chaque situation amène un rapport de force particulier qu’il faut comprendre, comme le fait le joueur qui analyse une position en tentant d’identifier les déséquilibres avant de réfléchir à un plan. Dans les échecs, l’équation dépend de nos facultés d’analyse, de ce que va jouer l’adversaire, avec un rapport de force déterminé : les adversaires ont le même nombre de pièces au départ. Dans la vie judiciaire, la prévisibilité est toujours remise en question par l’aléa judiciaire et le rapport que nous avons avec les clients. Il faut savoir évoluer dans un univers incertain et choisir en conséquence. Sur le plan des principes, les échecs sont toujours une aide utile à la décision, car le jeu rappelle, à mon sens, un bon état d’esprit, mais ils ne sont pas suffisants : l’expérience, la nature humaine et la maturité sont même plus importantes pour choisir. S’il suffisait de savoir bien jouer aux échecs pour bien décider, tous les grands joueurs d’échecs réussiraient facilement dans la vie quotidienne, ce qui est loin d’être toujours le cas…

À propos de Joël Gautier

Joël Gautier est avocat au barreau de Paris depuis 2007. Après une première collaboration en droit pénal et droit des affaires, il s’est installé à son compte en 2008. Son activité porte notamment sur le contentieux. Diplômé de formations universitaires en procédure et contentieux civil, il a entrepris des recherches doctorales sur les débats dans le procès civil et exercé des activités d’enseignement.

Passionné par les échecs, il a dirigé la commission fédérale de discipline de la Fédération française des échecs et fondé en 2018 le club Barreau Paris Échecs. Il a organisé des compétitions et participé aux débats sur la gouvernance de la discipline. En 2025, il a accompagné le grand maître Étienne Bacrot dans son recours après sa non-sélection en équipe de France.

Son parcours comprend également une implication auprès de l’IHEDN, de la réserve citoyenne et du Cercle national des Armées. À travers ces engagements, il s’intéresse aux questions d’autorité, de décision et de responsabilité. Certaines fonctions sont mentionnées dans des biographies professionnelles publiées à différentes dates et ne doivent pas toutes être comprises comme des mandats encore en cours.

Portrait de Joël Gautier