Plusieurs économies ont engagé des politiques de transition énergétique à des rythmes très différents. Selon vous, quels sont les risques économiques lorsqu'un pays cherche à remplacer ses sources d'énergie avant d'avoir construit des alternatives suffisamment fiables ?
Le principal risque est de confondre un objectif souhaitable avec une capacité déjà existante. L'histoire économique montre que les transitions énergétiques réussies n'ont pas consisté à éliminer prématurément une source d'énergie, mais à intégrer progressivement de nouvelles sources jusqu'à ce qu'elles atteignent des niveaux suffisants de fiabilité, de compétitivité et de maturité.
Lorsqu'un pays réduit trop tôt sa capacité énergétique disponible sans disposer de substituts équivalents, il accroît sa vulnérabilité aux ruptures d'approvisionnement, augmente ses coûts de production et affaiblit sa compétitivité. Cela affecte directement l'investissement, l'emploi et la croissance économique.
La transition énergétique ne doit donc pas être évaluée uniquement à l'aune de la vitesse d'adoption des nouvelles technologies, mais également à sa capacité à préserver la sécurité énergétique tout au long du processus.
Vous êtes économiste institutionnel et vous étudiez la manière dont les règles du jeu influencent les comportements économiques. Dans le secteur énergétique, l'incertitude réglementaire peut freiner l'investissement privé. Comment un pays peut-il concilier la stabilité réglementaire nécessaire aux investisseurs avec l'urgence climatique qui exige des changements rapides ?
La stabilité réglementaire ne signifie pas l'immobilisme. Elle signifie que les règles du jeu soient prévisibles.
Les investisseurs peuvent s'adapter à des normes environnementales plus exigeantes, à des objectifs de décarbonation ambitieux ou à l'émergence de nouvelles technologies. Ce qui est beaucoup plus difficile, en revanche, c'est de s'adapter à des changements brusques, contradictoires ou impossibles à anticiper.
L'urgence climatique impose d'accélérer les décisions, mais elle ne doit pas conduire à remplacer la planification par l'improvisation. Les économies qui ont le mieux réussi leur transition énergétique sont précisément celles qui ont su associer ambition climatique et stabilité institutionnelle.
La confiance dans les institutions constitue, en elle-même, une politique climatique.
La Colombie est un pays riche en pétrole et en gaz, mais également dotée d'importantes ressources hydrauliques et d'un fort potentiel solaire. Comment un pays en développement peut-il éviter le piège de l'abandon prématuré de ses revenus fossiles sans tomber dans celui du retard technologique permanent ?
La clé consiste à transformer les revenus du présent en capacités pour l'avenir.
Les recettes issues des hydrocarbures peuvent financer les infrastructures, l'innovation, les réseaux électriques, le stockage de l'énergie, la formation technique ou encore la recherche. Le problème n'est pas de disposer de ces ressources ; le problème est d'en dépendre indéfiniment sans préparer les alternatives qui les remplaceront.
Un pays en développement ne devrait pas avoir à choisir entre croissance économique et transition énergétique. Il devrait utiliser la croissance économique pour financer cette transition.
Le véritable piège n'est pas de produire du pétrole ou du gaz. Le véritable piège est de ne pas utiliser ces revenus pour préparer l'économie de demain.
Vous défendez une transition énergétique progressive et économiquement viable. Comment convaincre un décideur politique que la prudence et le temps long peuvent parfois être plus stratégiques que la vitesse ?
Parce qu'une transition énergétique mal conduite peut retarder pendant des années les objectifs mêmes qu'elle cherche à accélérer.
La politique est souvent contrainte par des calendriers électoraux de court terme, tandis que les transformations énergétiques se construisent sur plusieurs décennies. Il ne faut donc pas confondre vitesse et efficacité.
La véritable question n'est pas de savoir quelle décision produira le meilleur titre demain matin, mais laquelle garantira des résultats durables dans dix ou vingt ans.
En matière énergétique, la prudence n'est pas un manque d'ambition. C'est une forme de gestion du risque.
La Chine s'est imposée comme un acteur central des chaînes de valeur liées à la transition énergétique. Cette domination constitue-t-elle un avantage temporaire ou un avantage structurel difficile à rattraper ?
Je considère qu'il s'agit principalement d'un avantage structurel.
La Chine ne domine pas uniquement la fabrication des panneaux solaires ou des batteries. Elle a construit, pendant plusieurs décennies, des capacités industrielles, technologiques, logistiques et financières considérables. Elle occupe également une position stratégique dans le traitement des minerais critiques et dans de nombreux maillons des chaînes d'approvisionnement mondiales.
Cela ne signifie pas que les autres pays ne peuvent pas concurrencer la Chine. Cela signifie simplement que cette concurrence exigera des politiques industrielles cohérentes, des investissements soutenus et une vision de long terme.
Les avantages structurels peuvent être contestés, mais ils sont rarement renversés rapidement.
La sécurité énergétique est souvent présentée comme un enjeu national. Dans un monde où les chaînes de valeur sont mondialisées, un pays peut-il encore être véritablement souverain sur le plan énergétique ?
La souveraineté énergétique absolue n'existe probablement pas.
Même les grandes puissances dépendent aujourd'hui de chaînes d'approvisionnement mondiales, de technologies importées, de financements internationaux ou de marchés extérieurs.
Ce qui existe en revanche, c'est la capacité à réduire les vulnérabilités stratégiques. La sécurité énergétique moderne ne consiste pas à tout produire à l'intérieur de ses frontières, mais à éviter des dépendances excessives susceptibles de fragiliser la stabilité économique.
La souveraineté énergétique du XXIe siècle doit être comprise comme une capacité de résilience davantage que comme une recherche d'autosuffisance.
La transition énergétique est souvent présentée comme un défi technologique. N'est-elle pas avant tout un défi institutionnel et politique ?
Oui. La technologie est nécessaire, mais elle n'est pas suffisante.
Les technologies renouvelables existent déjà. Le véritable défi consiste à bâtir des institutions capables de coordonner les investissements, de délivrer les autorisations nécessaires, de développer les infrastructures, de garantir la sécurité juridique et de construire des consensus sociaux.
L'histoire économique montre que les grandes révolutions technologiques ne produisent des transformations durables que lorsqu'elles sont accompagnées par des institutions capables de les encadrer et de les gérer.
C'est pourquoi je considère que la transition énergétique est fondamentalement un défi institutionnel comportant une dimension technologique.
Si vous deviez résumer en une phrase la principale leçon que l'histoire économique retiendra de la décennie 2020-2030 concernant la transition énergétique, quelle serait-elle ?
L'histoire retiendra probablement que la transition énergétique n'a pas été une simple substitution technologique, mais un test de la capacité des États à coordonner simultanément croissance économique, sécurité énergétique et durabilité environnementale.
Le principal risque serait de croire que ces objectifs sont incompatibles entre eux.
Lorsqu'une société estime devoir choisir entre développement économique et durabilité, elle finit souvent par perdre les deux. Le véritable défi consiste à construire des institutions capables de rendre compatibles des objectifs qui paraissent, à première vue, contradictoires.
