Éditorial Entreprise · Entretien international

Sans sécurité énergétique, pas de souveraineté économique

Entretien avec Juan Reyes Rodríguez, économiste institutionnel colombien

JLP Décryptage Julien Laurenceau Porte Édition bilingue · FR / ES
Juan Reyes Rodríguez, économiste institutionnel colombien

Juan Reyes Rodríguez

Économiste institutionnel colombien, spécialiste des finances publiques, de l'énergie et des politiques publiques, Juan Reyes Rodríguez analyse depuis plusieurs années les liens entre sécurité énergétique, compétitivité économique et développement.

À l'heure où de nombreux pays accélèrent leur transition énergétique, il défend une approche fondée sur la stabilité institutionnelle, la prévisibilité réglementaire et la construction progressive d'alternatives capables de garantir la croissance économique sans compromettre la sécurité énergétique.

Pour lui, la véritable question n'est pas de choisir entre développement économique et durabilité environnementale, mais de construire les institutions capables de rendre ces objectifs compatibles. Dans cet entretien accordé à JLP Décryptage, il revient sur les défis de la transition énergétique, la place de la Chine dans les nouvelles chaînes de valeur, la notion de souveraineté énergétique et le rôle central des institutions dans la réussite des grandes transformations économiques du XXIe siècle.

Entretien
JLP Décryptage

Plusieurs économies ont engagé des politiques de transition énergétique à des rythmes très différents. Selon vous, quels sont les risques économiques lorsqu'un pays cherche à remplacer ses sources d'énergie avant d'avoir construit des alternatives suffisamment fiables ?

Juan Reyes Rodríguez

Le principal risque est de confondre un objectif souhaitable avec une capacité déjà existante. L'histoire économique montre que les transitions énergétiques réussies n'ont pas consisté à éliminer prématurément une source d'énergie, mais à intégrer progressivement de nouvelles sources jusqu'à ce qu'elles atteignent des niveaux suffisants de fiabilité, de compétitivité et de maturité.

Lorsqu'un pays réduit trop tôt sa capacité énergétique disponible sans disposer de substituts équivalents, il accroît sa vulnérabilité aux ruptures d'approvisionnement, augmente ses coûts de production et affaiblit sa compétitivité. Cela affecte directement l'investissement, l'emploi et la croissance économique.

La transition énergétique ne doit donc pas être évaluée uniquement à l'aune de la vitesse d'adoption des nouvelles technologies, mais également à sa capacité à préserver la sécurité énergétique tout au long du processus.

JLP Décryptage

Vous êtes économiste institutionnel et vous étudiez la manière dont les règles du jeu influencent les comportements économiques. Dans le secteur énergétique, l'incertitude réglementaire peut freiner l'investissement privé. Comment un pays peut-il concilier la stabilité réglementaire nécessaire aux investisseurs avec l'urgence climatique qui exige des changements rapides ?

Juan Reyes Rodríguez

La stabilité réglementaire ne signifie pas l'immobilisme. Elle signifie que les règles du jeu soient prévisibles.

Les investisseurs peuvent s'adapter à des normes environnementales plus exigeantes, à des objectifs de décarbonation ambitieux ou à l'émergence de nouvelles technologies. Ce qui est beaucoup plus difficile, en revanche, c'est de s'adapter à des changements brusques, contradictoires ou impossibles à anticiper.

L'urgence climatique impose d'accélérer les décisions, mais elle ne doit pas conduire à remplacer la planification par l'improvisation. Les économies qui ont le mieux réussi leur transition énergétique sont précisément celles qui ont su associer ambition climatique et stabilité institutionnelle.

La confiance dans les institutions constitue, en elle-même, une politique climatique.

JLP Décryptage

La Colombie est un pays riche en pétrole et en gaz, mais également dotée d'importantes ressources hydrauliques et d'un fort potentiel solaire. Comment un pays en développement peut-il éviter le piège de l'abandon prématuré de ses revenus fossiles sans tomber dans celui du retard technologique permanent ?

Juan Reyes Rodríguez

La clé consiste à transformer les revenus du présent en capacités pour l'avenir.

Les recettes issues des hydrocarbures peuvent financer les infrastructures, l'innovation, les réseaux électriques, le stockage de l'énergie, la formation technique ou encore la recherche. Le problème n'est pas de disposer de ces ressources ; le problème est d'en dépendre indéfiniment sans préparer les alternatives qui les remplaceront.

Un pays en développement ne devrait pas avoir à choisir entre croissance économique et transition énergétique. Il devrait utiliser la croissance économique pour financer cette transition.

Le véritable piège n'est pas de produire du pétrole ou du gaz. Le véritable piège est de ne pas utiliser ces revenus pour préparer l'économie de demain.

JLP Décryptage

Vous défendez une transition énergétique progressive et économiquement viable. Comment convaincre un décideur politique que la prudence et le temps long peuvent parfois être plus stratégiques que la vitesse ?

Juan Reyes Rodríguez

Parce qu'une transition énergétique mal conduite peut retarder pendant des années les objectifs mêmes qu'elle cherche à accélérer.

La politique est souvent contrainte par des calendriers électoraux de court terme, tandis que les transformations énergétiques se construisent sur plusieurs décennies. Il ne faut donc pas confondre vitesse et efficacité.

La véritable question n'est pas de savoir quelle décision produira le meilleur titre demain matin, mais laquelle garantira des résultats durables dans dix ou vingt ans.

En matière énergétique, la prudence n'est pas un manque d'ambition. C'est une forme de gestion du risque.

JLP Décryptage

La Chine s'est imposée comme un acteur central des chaînes de valeur liées à la transition énergétique. Cette domination constitue-t-elle un avantage temporaire ou un avantage structurel difficile à rattraper ?

Juan Reyes Rodríguez

Je considère qu'il s'agit principalement d'un avantage structurel.

La Chine ne domine pas uniquement la fabrication des panneaux solaires ou des batteries. Elle a construit, pendant plusieurs décennies, des capacités industrielles, technologiques, logistiques et financières considérables. Elle occupe également une position stratégique dans le traitement des minerais critiques et dans de nombreux maillons des chaînes d'approvisionnement mondiales.

Cela ne signifie pas que les autres pays ne peuvent pas concurrencer la Chine. Cela signifie simplement que cette concurrence exigera des politiques industrielles cohérentes, des investissements soutenus et une vision de long terme.

Les avantages structurels peuvent être contestés, mais ils sont rarement renversés rapidement.

JLP Décryptage

La sécurité énergétique est souvent présentée comme un enjeu national. Dans un monde où les chaînes de valeur sont mondialisées, un pays peut-il encore être véritablement souverain sur le plan énergétique ?

Juan Reyes Rodríguez

La souveraineté énergétique absolue n'existe probablement pas.

Même les grandes puissances dépendent aujourd'hui de chaînes d'approvisionnement mondiales, de technologies importées, de financements internationaux ou de marchés extérieurs.

Ce qui existe en revanche, c'est la capacité à réduire les vulnérabilités stratégiques. La sécurité énergétique moderne ne consiste pas à tout produire à l'intérieur de ses frontières, mais à éviter des dépendances excessives susceptibles de fragiliser la stabilité économique.

La souveraineté énergétique du XXIe siècle doit être comprise comme une capacité de résilience davantage que comme une recherche d'autosuffisance.

JLP Décryptage

La transition énergétique est souvent présentée comme un défi technologique. N'est-elle pas avant tout un défi institutionnel et politique ?

Juan Reyes Rodríguez

Oui. La technologie est nécessaire, mais elle n'est pas suffisante.

Les technologies renouvelables existent déjà. Le véritable défi consiste à bâtir des institutions capables de coordonner les investissements, de délivrer les autorisations nécessaires, de développer les infrastructures, de garantir la sécurité juridique et de construire des consensus sociaux.

L'histoire économique montre que les grandes révolutions technologiques ne produisent des transformations durables que lorsqu'elles sont accompagnées par des institutions capables de les encadrer et de les gérer.

C'est pourquoi je considère que la transition énergétique est fondamentalement un défi institutionnel comportant une dimension technologique.

JLP Décryptage

Si vous deviez résumer en une phrase la principale leçon que l'histoire économique retiendra de la décennie 2020-2030 concernant la transition énergétique, quelle serait-elle ?

Juan Reyes Rodríguez

L'histoire retiendra probablement que la transition énergétique n'a pas été une simple substitution technologique, mais un test de la capacité des États à coordonner simultanément croissance économique, sécurité énergétique et durabilité environnementale.

Le principal risque serait de croire que ces objectifs sont incompatibles entre eux.

Lorsqu'une société estime devoir choisir entre développement économique et durabilité, elle finit souvent par perdre les deux. Le véritable défi consiste à construire des institutions capables de rendre compatibles des objectifs qui paraissent, à première vue, contradictoires.

Versión original en español

Sin seguridad energética no hay soberanía económica

Entrevista con Juan Reyes Rodríguez

Economista institucional colombiano, especialista en finanzas públicas, energía y políticas públicas, Juan Reyes Rodríguez analiza desde hace varios años los vínculos entre seguridad energética, competitividad económica y desarrollo.

En un contexto en el que numerosos países aceleran sus procesos de transición energética, defiende un enfoque basado en la estabilidad institucional, la previsibilidad regulatoria y la construcción progresiva de alternativas capaces de garantizar el crecimiento económico sin comprometer la seguridad energética.

Para él, la verdadera cuestión no consiste en elegir entre desarrollo económico y sostenibilidad ambiental, sino en construir las instituciones capaces de hacer compatibles ambos objetivos. En esta entrevista concedida a JLP Décryptage, reflexiona sobre los desafíos de la transición energética, el papel de China en las nuevas cadenas de valor, la noción de soberanía energética y la importancia de las instituciones en las grandes transformaciones económicas del siglo XXI.

Entrevista
JLP Décryptage

Varias economías han emprendido políticas de transición energética a ritmos muy diferentes. En su opinión, ¿cuáles son los riesgos económicos cuando un país intenta reemplazar sus fuentes de energía antes de haber construido alternativas suficientemente fiables?

Juan Reyes Rodríguez

El principal riesgo es confundir un objetivo deseable con una capacidad ya existente. La historia económica muestra que las transiciones energéticas exitosas no consistieron en eliminar una fuente antes de tiempo, sino en incorporar nuevas fuentes hasta que estas alcanzaran niveles suficientes de escala, confiabilidad y competitividad.

Cuando un país reduce prematuramente su capacidad energética disponible sin contar con sustitutos equivalentes, aumenta su vulnerabilidad frente a interrupciones de suministro, incrementa los costos de producción y deteriora su competitividad. Esto afecta la inversión, el empleo y el crecimiento económico.

La transición energética debe medirse no solo por la velocidad con la que se incorporan nuevas tecnologías, sino también por la capacidad de preservar la seguridad energética durante el proceso.

JLP Décryptage

Usted es economista institucional y estudia cómo las reglas del juego influyen en el comportamiento económico. En el sector energético, la incertidumbre regulatoria puede frenar la inversión privada. ¿Cómo puede un país conciliar la estabilidad regulatoria que necesitan los inversionistas con la urgencia climática que exige cambios rápidos?

Juan Reyes Rodríguez

La estabilidad regulatoria no implica inmovilidad. Significa que las reglas del juego sean previsibles.

Los inversionistas pueden adaptarse a estándares ambientales más exigentes, a metas de descarbonización o a nuevas tecnologías. Lo que resulta más complejo es adaptarse a cambios abruptos, contradictorios o difíciles de anticipar.

La urgencia climática exige acelerar decisiones, pero no sustituir la planeación por la improvisación. Las economías que han avanzado con mayor éxito en la transición energética son precisamente aquellas que lograron combinar objetivos ambiciosos con marcos regulatorios estables y creíbles.

La confianza institucional es, en sí misma, una política climática.

JLP Décryptage

Colombia es un país rico en petróleo y gas, pero también cuenta con importantes recursos hídricos y un gran potencial solar. ¿Cómo puede un país en desarrollo evitar la trampa de abandonar prematuramente sus ingresos provenientes de los combustibles fósiles sin caer en el retraso tecnológico permanente?

Juan Reyes Rodríguez

La clave está en transformar las rentas actuales en capacidades futuras.

Los ingresos provenientes de hidrocarburos pueden utilizarse para financiar infraestructura, innovación, redes eléctricas, almacenamiento energético, educación técnica e investigación. El problema no es disponer de esos recursos; el problema es depender indefinidamente de ellos sin construir alternativas.

Un país en desarrollo no debería escoger entre crecimiento económico y transición energética. Debería utilizar el crecimiento económico para financiar la transición.

La verdadera trampa no es producir petróleo o gas. La verdadera trampa es no aprovechar esos ingresos para preparar la economía que los reemplazará.

JLP Décryptage

Usted defiende la idea de una transición energética progresiva y económicamente viable. ¿Cómo convencer a un responsable político de que la prudencia y la visión de largo plazo pueden ser más estratégicas que la velocidad?

Juan Reyes Rodríguez

Porque una transición energética fallida puede retrasar durante años los mismos objetivos que pretende acelerar.

La política suele estar condicionada por horizontes electorales cortos, mientras que las transformaciones energéticas se desarrollan durante décadas. Por ello, la velocidad no debe confundirse con eficacia.

La pregunta relevante no es qué decisión produce el titular más atractivo hoy, sino cuál garantiza resultados sostenibles dentro de diez o veinte años.

En materia energética, la prudencia no es falta de ambición. Es una forma de gestión del riesgo.

JLP Décryptage

China se ha consolidado como un actor central en las cadenas de valor vinculadas a la transición energética. ¿Considera que esta posición dominante representa una ventaja temporal o una ventaja estructural difícil de alcanzar?

Juan Reyes Rodríguez

Considero que es principalmente una ventaja estructural.

China no domina únicamente la manufactura final de paneles solares o baterías. Ha construido capacidades industriales, tecnológicas, logísticas y financieras durante varias décadas. Además, posee una posición relevante en el procesamiento de minerales estratégicos y en múltiples eslabones de las cadenas de suministro.

Esto no significa que otros países no puedan competir. Significa que competir requerirá políticas industriales consistentes, inversiones sostenidas y horizontes de largo plazo.

Las ventajas estructurales pueden ser desafiadas, pero rara vez son desplazadas rápidamente.

JLP Décryptage

La seguridad energética suele presentarse como una cuestión de interés nacional. En un mundo donde las cadenas de valor están globalizadas, ¿puede un país ser realmente soberano en materia energética?

Juan Reyes Rodríguez

La soberanía energética absoluta probablemente no existe.

Incluso las grandes potencias dependen de cadenas globales de suministro, tecnologías importadas, financiamiento internacional o mercados externos.

Lo que sí existe es la capacidad de reducir vulnerabilidades estratégicas. La seguridad energética moderna no consiste en producir absolutamente todo dentro de las fronteras nacionales, sino en evitar dependencias excesivas que puedan comprometer la estabilidad económica.

La soberanía energética del siglo XXI debe entenderse como resiliencia más que como autosuficiencia.

JLP Décryptage

La transición energética suele presentarse como un desafío tecnológico. ¿No es, ante todo, un desafío institucional y político?

Juan Reyes Rodríguez

Sí. La tecnología es necesaria, pero no suficiente.

Las tecnologías renovables ya existen. El verdadero desafío consiste en construir las instituciones capaces de coordinar inversiones, otorgar licencias oportunamente, desarrollar infraestructura, garantizar seguridad jurídica y generar consensos sociales.

La historia económica demuestra que los grandes cambios tecnológicos solo producen transformaciones duraderas cuando están acompañados por instituciones capaces de gestionarlos.

Por eso considero que la transición energética es, fundamentalmente, un desafío institucional con componentes tecnológicos.

JLP Décryptage

Si tuviera que resumir en una sola frase la principal lección que la historia económica recordará de la década 2020-2030 en relación con la transición energética, ¿cuál sería?

Juan Reyes Rodríguez

La historia probablemente recordará que la transición energética no fue una sustitución tecnológica, sino una prueba de la capacidad de los Estados para coordinar crecimiento económico, seguridad energética y sostenibilidad ambiental al mismo tiempo.

Y el principal riesgo de equivocarnos sería creer que esos objetivos son incompatibles entre sí.

Cuando una sociedad asume que debe escoger entre desarrollo económico o sostenibilidad, suele terminar perdiendo ambos. El verdadero desafío consiste en construir instituciones capaces de hacer compatibles objetivos que a primera vista parecen contradictorios.

Pour aller plus loin

Juan Reyes Rodríguez développe également sa réflexion sur les liens entre sécurité énergétique, compétitivité économique et stabilité réglementaire dans une tribune publiée sur JLP Décryptage.

Juan Reyes Rodríguez desarrolla también su reflexión sobre los vínculos entre seguridad energética, competitividad económica y estabilidad regulatoria en una tribuna publicada por JLP Décryptage:

https://phenomenal-selkie-b846ce.netlify.app/securite-energetique-competitivite-juan-reyes.html
Julien Laurenceau Porte
Entretien réalisé par
Julien Laurenceau Porte
Fondateur de jlpdecryptage.com
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