Qui est Céline Marangé ? Chercheuse à l'Institut de recherche stratégique de l'École militaire (IRSEM), spécialiste de la Russie, de l'Ukraine et du Bélarus, Céline Marangé est l'autrice de l'ouvrage La Guerre d'Europe a commencé publier aux éditions Les Arènes.

Et si l'erreur fondamentale des Européens consistait à croire que la guerre se déroule encore uniquement en Ukraine ? Cette question, d'apparence purement rhétorique, mérite d'être posée avec la plus grande gravité. Depuis le déclenchement de l'invasion russe en février 2022, l'Occident a tendance à circonscrire le conflit à une zone géographique précise, délimitée par les lignes de front du Donbass et les rives de la mer Noire. Pourtant, à mesure que les mois s'écoulent et que les strates du conflit se dévoilent, il devient de plus en plus difficile de soutenir que l'Europe continentale demeure en paix. Pour éclairer cette zone grise où s'effacent les frontières traditionnelles entre la paix et la guerre, il convient de se pencher sur les travaux de Céline Marangé. Dans son essai La Guerre d'Europe a commencé, ainsi que dans un entretien approfondi accordé à Gérald Papy pour le magazine Le Vif, la chercheuse défend une thèse à la fois dérangeante et rigoureusement documentée : la confrontation entre Moscou et l'Occident a déjà dépassé le cadre strict de l'Ukraine. Loin de se limiter à un simple résumé de ses propos, ce décryptage vise à explorer les implications profondes de cette analyse, tout en la confrontant aux réalités matérielles du champ de bataille, pour comprendre comment la Russie redéfinit les paramètres de la guerre moderne.
L'économie de guerre russe : un indicateur sous-estimé
Pour mesurer la réalité d'une menace, les stratèges ont coutume de suivre l'argent et le métal. Or, l'évolution du budget de la défense russe constitue, à cet égard, un signal d'alarme que les capitales européennes peinent encore à intégrer dans leur planification à long terme. Depuis le début de la guerre en Ukraine, la Fédération de Russie a opéré une bascule macroéconomique majeure. Le budget de la défense atteint aujourd'hui 167 milliards de dollars annuels. Ce chiffre, qui représente 8 à 10 % du produit intérieur brut russe, doit être relativisé à l'aune de la parité de pouvoir d'achat. Produire un obus, un drone ou un char en Russie coûte structurellement moins cher que dans l'Union européenne, ce qui démultiplie l'impact réel de chaque rouble investi. Plus inquiétant encore pour les analystes de l'OTAN, cet effort n'est pas uniquement centralisé. Les 89 entités, régions et républiques autonomes qui composent la fédération sont mises à contribution, soutenant les industries locales et finançant les indemnités pour les familles des soldats tombés au front. Au total, les dépenses de défense et de sécurité absorbent à elles seules 38 % du budget fédéral russe.
Cette mobilisation financière a permis à Moscou de passer en mode « économie de guerre ». L'industrie russe, loin de s'effondrer sous le poids des sanctions occidentales, s'est réorganisée sous l'impulsion d'un ministère de la Défense purgé de ses anciens dirigeants, notamment Sergueï Choïgou. Son remplacement par Andreï Belooussov, un économiste de formation, traduit la volonté du Kremlin d'aligner parfaitement la sphère militaire sur la sphère économique, d'optimiser la production d'armements et de lutter contre la concussion. Les retours d'expérience du front sont analysés, intégrés et transformés en doctrines de production. Les résultats de cette adaptation sont tangibles. Selon les estimations de l'OTAN relayées par Céline Marangé, la Russie est désormais capable de produire chaque année plusieurs millions d'obus, quelque 2 000 missiles de croisière et balistiques, des millions de drones, et jusqu'à 300 chars d'assaut. Pour saisir le vertige que ces chiffres doivent provoquer à Paris ou à Berlin, il suffit de les mettre en perspective avec les capacités européennes : la France, souvent citée comme l'une des armées les mieux dotées d'Europe aux côtés de la Pologne, ne dispose que de 215 chars en tout et pour tout dans ses rangs. Cette inflation capacitaire trahit une préparation à la durée et une volonté de se doter des moyens d'une action bien plus vaste, dépassant la simple conservation des territoires conquis.

Illustration générée par IA à des fins éditoriales.
La Russie prépare-t-elle autre chose que la guerre en Ukraine ?
Au-delà des flux financiers et de la production industrielle, c'est la démographie militaire qui retient l'attention. Au début de l'invasion de 2022, Moscou avait aligné environ 150 000 hommes sur le front ukrainien. Aujourd'hui, les estimations font état de 620 000 soldats déployés, avec un objectif affiché par le Kremlin de porter les effectifs d'active à 1,5 million d'hommes. À titre de comparaison, l'armée française compte environ 200 000 militaires d'active. Cette montée en puissance s'accompagne d'une refonte profonde de l'architecture de décision, visant à faire de l'effort de guerre un projet de société total.
Toutefois, il serait intellectuellement malhonnête de s'arrêter à cette seule lecture, aussi alarmante soit-elle. D'autres analystes et stratèges considèrent qu'il faut garder le sens de la mesure : la Russie peine déjà à atteindre ses objectifs en Ukraine, et ses capacités conventionnelles demeurent, à ce stade, insuffisantes pour envisager une confrontation durable et de haute intensité avec l'OTAN. L'armée russe subit ce que les états-majors nomment un « effet de dégradation cumulative ». Les pertes colossales, estimées à plusieurs centaines de milliers d'hommes tués ou blessés, ont décimé les unités d'élite et annihilé les capacités de manœuvre de grande ampleur. Dès lors, comment croire à une invasion conventionnelle de l'Europe quand Moscou doit déjà puiser dans ses réserves les plus profondes pour grappiller quelques kilomètres carrés dans le Donbass ?
Cette objection est fondamentale. Elle n'invalide pas pour autant la thèse de Céline Marangé, mais elle en précise la nature. Le danger ne réside pas tant dans une machine de guerre invincible prête à déferler sur l'Occident, que dans une puissance nucléaire en fuite en avant, capable de prendre des risques asymétriques et calculés pour compenser ses faiblesses conventionnelles. Les déclarations d'experts russes influents, affirmant que la Troisième Guerre mondiale a déjà commencé et que la Russie est en guerre contre l'Europe, ne doivent pas être balayées d'un revers de main comme de simples éléments de propagande. Elles reflètent une doctrine, une vision du monde où la confrontation est totale, permanente et multidimensionnelle, et où la Russie renoue avec une logique de puissance continentale héritée d'un impérialisme qui considère que son statut de grande puissance ne peut exister sans la domination de son étranger proche.
La guerre hybride : le front invisible
Si le front conventionnel reste figé dans les boues du Donbass, c'est sur d'autres terrains, plus insidieux et moins visibles, que la Russie déploie une énergie considérable. Cette stratégie d'affaiblissement de l'Europe, qui s'est nettement accentuée depuis un an et demi, repose sur l'idée que la destruction de l'adversaire ne passe pas uniquement par la destruction de ses armées, mais par l'érosion de sa cohésion sociale et politique. Les actes de sabotage et les cyberattaques menés contre des infrastructures critiques en Europe se multiplient, perpétuant un héritage soviétique qui n'a jamais été véritablement remis en cause. Il n'y a pas eu de « désoviétisation » des services de renseignement russes, pas de procès publics, pas de condamnation morale officielle des crimes du communisme. Cette continuité historique laisse des traces profondes dans la doctrine du Kremlin, où l'affaiblissement politique de l'adversaire est intégré, dès le temps de paix, à la planification militaire.
Cette guerre invisible se manifeste également par des tests physiques à la limite de l'OTAN. L'attaque d'un immeuble résidentiel par un drone russe dans la ville roumaine de Galați, frontalière de l'Ukraine, en est une illustration frappante. Qu'il s'agisse d'un accident fortuit ou d'un acte délibéré, cette frappe a été perçue par les stratèges comme un test de la réactivité et de la résolution de l'Alliance atlantique. La Russie tâte le terrain, cherche les failles, évalue les seuils de tolérance.

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Parallèlement, Moscou tente de favoriser l'émergence et la montée en puissance de forces politiques européennes favorables à sa lecture du conflit. L'objectif est de susciter la défiance à la fois de manière horizontale, en fracturant les sociétés européennes sur des clivages idéologiques et économiques, et de manière verticale, en sapant la légitimité et l'autorité des gouvernements en place. La manipulation des opinions publiques, via des réseaux de désinformation sophistiqués, vise à faire douter les citoyens européens du bien-fondé de leur propre soutien à Kiev. Cette dimension cognitive est souvent moins médiatisée que les frappes de missiles, mais elle est potentiellement aussi dévastatrice. Car une Europe divisée, doutante et politiquement paralysée est une Europe qui, à terme, pourrait cesser de s'armer et de se défendre. C'est là que réside le véritable succès de la guerre hybride : obtenir la victoire sans avoir à tirer un seul coup de feu sur le sol européen, en laissant les démocraties s'autodétruire de l'intérieur.
Les pays baltes : le point de friction oublié
Dans cette cartographie de la menace, une région cristallise toutes les angoisses des planificateurs de l'OTAN : les pays baltes. La Lituanie, la Lettonie et l'Estonie, de par leur géographie, constituent le point de friction le plus sensible du continent européen. Leur vulnérabilité est incarnée par le couloir de Suwalki, cette étroite bande de terre située entre la Lituanie et la Pologne, qui assure l'unique lien terrestre entre les pays baltes et le reste de l'Alliance, coincée entre l'exclave russe de Kaliningrad et le Bélarus.

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Le scénario le plus redouté par les états-majors occidentaux n'est pas nécessairement une invasion massive et conventionnelle de l'Europe, qui se heurterait à la dissuasion nucléaire et à la supériorité conventionnelle de l'OTAN. Le scénario le plus plausible, envisagé par des analystes comme Céline Marangé, est celui d'un incident limité, d'un coup de force localisé contre un pays balte, la Finlande ou un autre État nordique. L'objectif de Moscou ne serait pas la conquête territoriale à long terme, mais la démonstration de l'inanité de l'article 5 de la charte de l'OTAN. Si la Russie provoquait un incident mineur, prétextant par exemple venir en aide à une minorité russophone, et que l'OTAN, paralysée par ses propres divisions, hésitait à riposter de manière unanime, le pacte atlantique serait mort.
Pour atteindre ce résultat, les Russes n'ont pas besoin d'une grande prise de gage territoriale ; ils ont besoin de choisir le bon moment. Or, les analystes pointent du doigt la fin de l'année comme une fenêtre d'opportunité potentielle. Le contexte politique américain, marqué par les élections de mi-mandat et les risques de crises institutionnelles majeures autour de la figure de Donald Trump, pourrait offrir à Moscou un boulevard. Une grave crise politique à Washington, conjuguée à la fragilisation de coalitions gouvernementales en Europe, comme en Allemagne avec Friedrich Merz, au Royaume-Uni avec Keir Starmer, ou encore les échéances électorales françaises, créerait un vide stratégique. Un coup de force limité à ce moment-là permettrait à Vladimir Poutine d'obtenir des effets politiques colossaux, redessinant la carte de la sécurité européenne sans prendre de risque militaire majeur. La guerre en Ukraine n'est donc pas une fin en soi pour le Kremlin ; elle est le levier d'une reconfiguration complète des arrangements de sécurité en Europe.
Poutine peut-il encore arrêter la guerre ?

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Face à ce tableau stratégique, une question demeure, qui relève autant de la psychologie politique que de la sociologie russe : Vladimir Poutine a-t-il encore la faculté d'arrêter la guerre ? La rationalité dicterait une pause opérationnelle, un cessez-le-feu permettant de reconstituer les forces. Mais la rationalité est-elle une vertu cultivée au Kremlin ? Le président russe est prisonnier de ses propres objectifs stratégiques qu'il n'a pas du tout atteints, et de la dynamique interne qu'il a enclenchée.
Poutine craint par-dessus tout une démobilisation rapide des soldats du front. La solde mensuelle des 620 000 hommes qui combattent en Ukraine avoisine les 3 000 dollars. Dans un pays où le salaire moyen varie entre 200 et 300 dollars, cette manne financière a créé une nouvelle classe sociale, enrichie par le sang versé. Ces hommes, éprouvés par la guerre, précipités dans une violence extrême, traumatisés et habitués à un pouvoir d'achat décuplé, accepteront-ils de revenir à la vie civile sans exiger de comptes ? L'épisode de la mutinerie d'Evgueni Prigojine a été un choc traumatique pour le Kremlin. Il a révélé la fragilité du monopole de la violence légitime détenu par l'État et la dangerosité d'une armée qui échappe au contrôle du ministère de la Défense.
Dès lors, la guerre est devenue une nécessité intérieure. Elle permet de maintenir sous les drapeaux des centaines de milliers d'hommes dont le retour pourrait déstabiliser l'ordre social. Poutine est engagé dans une fuite en avant. Il applique une double stratégie : en Ukraine, une stratégie de destruction totale jusqu'à épuisement de l'adversaire, visant à provoquer une crise humanitaire telle que les autorités ukrainiennes n'aient d'autre solution que d'accepter une reddition. Et, parallèlement, une stratégie d'affaiblissement de l'Europe à travers cette guerre hybride omniprésente. C'est cette trappe sociologique et économique qui rend le conflit si dangereux pour le reste de l'Europe : une Russie incapable de faire la paix est une Russie condamnée à chercher des exutoires, à maintenir la tension, et à tester en permanence les nerfs de ses voisins.
Conclusion
Que retenir, in fine, de l'analyse de Céline Marangé ? Faut-il céder à la panique et préparer les populations européennes à un conflit imminent ? Certainement pas. L'intérêt des travaux de la chercheuse de l'IRSEM n'est pas de jouer les Cassandre en annonçant l'arrivée imminente des chars russes sur les Champs-Élysées ou la Porte de Brandebourg. Son apport est infiniment plus précieux : il consiste à nous obliger à regarder la réalité en face, sans le filtre de nos souhaits politiques.
Les guerres ne commencent pas toujours, comme nous l'avons cru pendant des décennies, le jour où les premiers blindés franchissent une frontière internationalement reconnue. Elles commencent parfois bien avant, dans le silence des usines reconverties, dans les codes malveillants qui s'infiltrent dans nos réseaux électriques, dans les fractures sociales que des puissances étrangères s'emploient à creuser, et dans le refus obstiné des sociétés démocratiques de voir les transformations stratégiques déjà à l'œuvre. La guerre d'Europe a peut-être déjà commencé, non pas sous la forme d'une invasion conventionnelle, mais sous celle d'une usure systémique. À l'Europe de décider si elle continuera à subir cette guerre par déni, ou si elle trouvera enfin la force de se réarmer, physiquement et moralement, pour la terminer.
Note de l'auteur : Cet article est un travail de décryptage fondé notamment sur les analyses développées par Céline Marangé dans son ouvrage La Guerre d'Europe a commencé et dans son entretien accordé à Gérald Papy pour Le Vif. Les interprétations et conclusions présentées dans cet article n'engagent que leur auteur.
- Céline Marangé, La Guerre d'Europe a commencé, Les Arènes.
- Entretien de Céline Marangé accordé à Gérald Papy pour Le Vif (juin 2026).
