Grand entretien

L’État territorial de 2040

Mohammed Hakim Belkadi 🇲🇦

Urbanisme systémique, résilience territoriale et souveraineté

JLP Décryptage

Mohammed Hakim Belkadi, architecte et fondateur de la TISU®

Un port ne fonctionne jamais seul. Son activité dépend de l’électricité, des réseaux numériques, des infrastructures ferroviaires et routières, des entreprises qui l’entourent et des institutions capables de coordonner l’ensemble. Une défaillance locale peut ainsi produire des effets bien au-delà du lieu où elle survient.

Il en va de même pour une ville. Construire des logements modifie les besoins de mobilité, la pression foncière, la consommation d’eau et d’énergie, l’accès aux bassins d’emploi et la demande en équipements publics. Chaque projet peut être performant lorsqu’il est observé isolément, tout en fragilisant le territoire dès lors que ses dépendances avec les autres systèmes sont prises en compte.

Le véritable objet de la planification ne serait donc plus seulement l’infrastructure, mais l’interaction entre les infrastructures. Il ne suffirait plus de demander si un équipement fonctionne ou répond à un besoin immédiat. Il faudrait également comprendre de quoi il dépend, ce qui dépend de lui et jusqu’où les conséquences de sa perturbation pourraient se propager.

Le Maroc offre un terrain particulièrement révélateur de cette transformation. L’horizon 2030 accélère les investissements dans les transports, les équipements urbains, le tourisme et les infrastructures. Cette mobilisation constitue une puissante dynamique de développement, mais elle fait aussi entrer en collision deux temporalités : celle d’une échéance internationale fixe et celle de décisions territoriales dont les effets se prolongeront pendant plusieurs décennies.

Une infrastructure livrée pour 2030 devra peut-être encore fonctionner en 2040, 2050 ou 2060. Elle devra affronter des évolutions climatiques, hydriques, énergétiques, démographiques et technologiques impossibles à prévoir entièrement aujourd’hui. La difficulté n’est donc pas de choisir entre accélération et prudence, mais de construire rapidement sans enfermer le territoire dans des choix devenus presque impossibles à corriger.

Le paradoxe pourrait être formulé ainsi : accélérer la réalisation sans accélérer aveuglément les décisions irréversibles.

C’est dans cet espace intellectuel que s’inscrit le travail de Mohammed Hakim Belkadi, architecte, expert judiciaire et fondateur de la TISU® — Theory of Urban Systemic Entanglement. Sa proposition consiste à considérer le territoire comme un système d’interactions plutôt que comme une juxtaposition de secteurs administratifs. L’eau, l’énergie, la mobilité, le logement, le foncier, les infrastructures, le numérique et le climat formeraient des ensembles dont les évolutions peuvent se renforcer, se contrarier ou se propager les unes aux autres.

L’ambition est considérable. Elle impose une exigence équivalente : la TISU® ne peut être présentée comme une théorie dont l’efficacité scientifique serait déjà démontrée. Sa valeur dépendra de sa capacité à produire des hypothèses testables, à confronter ses résultats au réel et à reconnaître les situations dans lesquelles elle se trompe. C’est précisément cette volonté de rester falsifiable qui donne à la proposition de Belkadi sa tension intellectuelle.

L’intelligence artificielle ouvre une autre interrogation : comment augmenter la capacité d’analyse d’un État sans transférer sa souveraineté aux données, aux algorithmes ou aux fournisseurs technologiques ? L’outil peut éclairer la décision ; la responsabilité doit rester humaine, institutionnelle et politique.

La question dépasse finalement l’urbanisme. Elle concerne la forme même de l’action publique et conduit vers une perspective plus large : L’État territorial de 2040.

Celui-ci ne sera peut-être pas celui qui prétendra tout prévoir, mais celui qui saura détecter plus tôt, comprendre plus vite et corriger ses décisions avant que leurs conséquences ne deviennent irréversibles.

01

L’angle mort de la planification

JLPdecryptage

Vous décrivez l’urbanisme marocain comme un système dans lequel des décisions prises séparément peuvent produire des conséquences en chaîne sur l’ensemble du territoire. Vous évoquez notamment les inondations de Casablanca et certains développements résidentiels insuffisamment articulés avec les bassins d’emploi, générant ce que vous qualifiez de « viscosité urbaine », dont vous estimez le coût à plusieurs points du revenu annuel des ménages.

Une approche systémique permet précisément de rendre visibles ces interactions. Mais elle exige également une quantité considérable de données, de coordination entre institutions et de compétences techniques. Comment éviter qu’un modèle conçu pour améliorer la planification ne devienne, par sa complexité même, extrêmement difficile à appliquer ?

Autrement dit, la TISU doit-elle être comprise avant tout comme une grille de diagnostic ou peut-elle devenir un véritable outil opérationnel de décision publique ?

Mohammed Hakim Belkadi 🇲🇦

La TISU® ne cherche pas à ajouter de la complexité à la planification : elle cherche à rendre lisible, mesurable et gouvernable la complexité déjà présente dans le territoire. Son principe fondamental est que le logement, l’emploi, l’eau, l’énergie, la mobilité, le foncier, les infrastructures et le climat sont interdépendants et qu’une décision dans un domaine peut produire des effets en cascade dans les autres.

Ses principales lois formalisent cette dynamique : la Loi de l’Intrication Territoriale décrit les interdépendances, la Loi de l’Amplification Fractale explique la propagation d’effets locaux, la Loi de la Latence Décisionnelle intègre le temps et les conséquences différées, tandis que la Loi de l’Entropie Informationnelle du Signal traite de la fragmentation et de la qualité des données.

La TISU® utilise ainsi les micro-signaux territoriaux pour détecter les trajectoires de vulnérabilité avant qu’elles ne deviennent des crises.

Son application est progressive : cartographier les nœuds et dépendances, mesurer les interactions, simuler les scénarios, puis utiliser TISU-AI pour actualiser le diagnostic. Les méthodes bayésiennes, Monte Carlo, les graphes, les systèmes dynamiques et les jumeaux numériques sont des instruments au service de cette approche. Le principe directeur est simple : ne pas modéliser tout le territoire, mais modéliser ce qui est nécessaire pour mieux décider.

Le Cortex Territorial® constitue alors l’architecture opérationnelle reliant données, indicateurs, simulations et acteurs, tout en maintenant la décision au niveau institutionnel et politique. La TISU® doit également rester falsifiable : ses prévisions, hypothèses, décisions et résultats doivent être conservés afin de mesurer objectivement ses erreurs et ses performances.

Au Maroc, cette approche est particulièrement pertinente face à l’accélération des investissements et à l’horizon 2030. Elle introduit notamment le principe de réversibilité territoriale : plus une décision est difficile à corriger, plus elle doit faire l’objet d’une analyse systémique approfondie.

En définitive, la TISU® évolue selon une chaîne simple : grille de diagnostic → système de mesure → outil de simulation → architecture de décision publique augmentée. Elle ne remplace pas les instruments classiques de planification ; elle les connecte afin de révéler leurs interactions avant que leurs contradictions ne deviennent des crises.

02

Le test du réel

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Vous proposez de passer d’une planification relativement figée à un « pilotage adaptatif » du territoire, fondé notamment sur les données et sur ce que vous appelez un « Cortex Territorial ».

Prenons le cas de la région Casablanca–Benslimane, où plusieurs transformations majeures peuvent se développer simultanément : nouvelles infrastructures sportives, réseaux routiers et ferroviaires, développement immobilier, infrastructures numériques, besoins énergétiques et pression accrue sur les ressources.

Si l’on appliquait concrètement la TISU à ce territoire, comment le modèle fonctionnerait-il ?

Quelles données faudrait-il réunir ? Quels acteurs devraient être connectés ? Quels types d’interactions faudrait-il mesurer ? Quels seuils pourraient déclencher une alerte ? Et surtout, pouvez-vous donner l’exemple d’une décision publique ou d’un investissement qui pourrait être modifié grâce à cette lecture systémique ?

Mohammed Hakim Belkadi 🇲🇦

La TISU® ne cherche pas à ajouter de la complexité à la planification urbaine, mais à rendre lisibles les interdépendances déjà présentes dans le territoire. Elle considère que le logement, la mobilité, l’eau, l’énergie, le foncier, les infrastructures et l’environnement ne peuvent être analysés durablement comme des secteurs isolés, car une décision dans l’un peut déclencher des effets sur plusieurs autres.

Ses principales lois — Intrication Territoriale, Amplification Fractale, Latence Décisionnelle et Entropie Informationnelle du Signal — permettent d’analyser les interactions, les effets d’échelle, les délais entre décisions et conséquences ainsi que la qualité de l’information. La TISU® s’appuie sur les micro-signaux territoriaux pour identifier en amont les trajectoires de vulnérabilité et les risques de propagation.

Son déploiement est progressif : diagnostic systémique → indicateurs → analyse des dépendances → simulation de scénarios → actualisation par TISU-AI et Cortex Territorial®. Les modèles mathématiques, probabilistes, les graphes, les systèmes dynamiques et les jumeaux numériques constituent des outils au service de la décision, et non une fin en soi.

La logique opérationnelle est :

Données → Intrications → Signaux → Simulation → Scénarios → Risques → Décision →

Observation → Réajustement.

La décision demeure humaine, institutionnelle et politique ; l’IA renforce la capacité d’observation, d’analyse et d’anticipation.

Ainsi, la TISU® évolue d’une grille de diagnostic vers un système de mesure et de simulation, puis vers une architecture de décision publique augmentée, sans remplacer les documents d’urbanisme, les études techniques ou l’expertise humaine.

Son ambition fondamentale est simple : comprendre les interactions suffisamment tôt pour permettre au décideur de corriger une trajectoire avant que ses conséquences ne deviennent irréversibles.

03

Qu’est-ce qui pourrait donner tort à la TISU ?

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Vous présentez la TISU comme une grille permettant d’identifier des déséquilibres avant qu’ils ne produisent des crises ou des coûts beaucoup plus importants. Vous avez notamment avancé l’idée qu’un dirham investi dans « l’intelligence systémique » pourrait permettre d’éviter plusieurs dirhams de pertes futures.

Cela pose une question essentielle pour évaluer n’importe quel modèle : dans quelles circonstances pourrait-on conclure que la TISU s’est trompée ?

Si une crise en cascade survient malgré l’application du modèle, comment distinguer une donnée insuffisante, une erreur de paramétrage ou de mise en œuvre d’une limite intrinsèque de la théorie elle-même ?

Inversement, lorsqu’une crise ne survient pas, comment démontrer que cette absence résulte effectivement de l’anticipation produite par le modèle et non d’autres facteurs ?

Mohammed Hakim Belkadi 🇲🇦

La question centrale de la scientificité de la TISU® est sa falsifiabilité. Une théorie qui ne peut jamais être mise en défaut ne constitue pas une théorie scientifique, mais un récit. La TISU® doit donc être conçue pour déterminer précisément quand, pourquoi et à quel niveau elle échoue.

Les erreurs doivent être distinguées selon plusieurs niveaux : qualité insuffisante des données, mauvais paramétrage du modèle, mauvaise interprétation ou mise en œuvre de la recommandation, et enfin insuffisance intrinsèque de la théorie elle-même. Cette dernière possibilité doit être pleinement acceptée : si les données sont fiables, le modèle correctement calibré et la décision correctement appliquée, mais que les mécanismes prédits ne se vérifient pas, les lois ou hypothèses de la TISU® doivent être révisées.

Les lois de la TISU®, notamment la Loi de l’Amplification Fractale et la Loi de la Latence Décisionnelle, doivent ainsi produire des hypothèses quantitatives et être confrontées à des données historiques indépendantes. Le back-testing permet de vérifier ce que la TISU® aurait réellement prédit avec les informations disponibles à l'époque, tandis que la comparaison avec des méthodes plus simples permet de déterminer si elle apporte effectivement une valeur ajoutée.

La TISU® doit également distinguer clairement prévision, prévention, corrélation et causalité.

Si une crise annoncée ne survient pas après une intervention, il est impossible d'attribuer automatiquement son absence à la TISU®. La valeur réelle de l'intervention doit être évaluée par des approches contrefactuelles et quasi-expérimentales, afin d'estimer les dommages, coûts ou consommations effectivement évités.

Cette exigence conduit à proposer un Registre des Échecs TISU®, conservant pour chaque alerte les données, hypothèses, probabilités, décisions, résultats observés et écarts entre prévision et réalité. Le Cortex Territorial® deviendrait ainsi non seulement une mémoire du territoire, mais également une mémoire des erreurs du système, permettant son apprentissage et son recalibrage.

La TISU® doit enfin reconnaître l'existence d'événements exogènes susceptibles de rendre ses hypothèses obsolètes. Sa robustesse ne réside pas dans la prétention à tout prévoir, mais dans sa capacité à détecter rapidement que les conditions ont changé et à recalibrer son modèle.

Le véritable critère de réussite devient alors : détecter certains risques plus tôt, quantifier l'incertitude, comprendre les mécanismes de propagation, améliorer effectivement la décision, mesurer les bénéfices par rapport à un contrefactuel et reconnaître ses propres erreurs.

La TISU® ne doit donc pas chercher à avoir toujours raison. Elle doit accepter d'être testée, comparée, contredite, recalibrée et, lorsque nécessaire, abandonnée sur certains problèmes.

En ce sens, sa proposition scientifique pourrait se résumer ainsi :

La TISU® ne cherche pas à prédire parfaitement le territoire ; elle cherche à démontrer, par l'expérimentation et la falsification, dans quelles conditions son intelligence systémique améliore réellement la capacité à comprendre, anticiper et gouverner les dynamiques territoriales.

C'est cette exigence qui pourrait faire passer la TISU® d'une théorie conceptuelle du territoire à une véritable science expérimentale du territoire.

04

Anatomie d’une crise en cascade

JLPdecryptage

Prenons un scénario hypothétique de crise systémique.

Une cyberattaque ou une défaillance énergétique majeure perturbe temporairement une infrastructure stratégique telle que Tanger Med. La perturbation commence alors à affecter successivement la logistique, les réseaux numériques, certaines activités industrielles, le transport ferroviaire et, potentiellement, d’autres services essentiels.

C’est précisément ce type de propagation que recouvre la notion de cascading failures.

Comment la TISU analyserait-elle une telle situation, étape par étape ?

Parmi les réponses nécessaires, qu’est-ce qui relève de la redondance technique, qu’est-ce qui relève de la coordination entre institutions et qu’est-ce qui nécessite un véritable arbitrage politique ?

Et à quel moment un jumeau numérique territorial ou un système prédictif pourrait-il réellement modifier le cours de la crise plutôt que simplement la constater ?

Mohammed Hakim Belkadi 🇲🇦

Une crise en cascade constitue un cas d’application majeur de la TISU®, car elle montre que le risque ne doit pas être analysé comme une panne isolée, mais comme une perturbation susceptible de se propager à travers des systèmes interdépendants.

Dans le cas d’une infrastructure stratégique comme Tanger Med, le Cortex Territorial® détecte les premiers signaux faibles — baisse de capacité, ralentissement des flux, anomalies numériques, énergétiques ou ferroviaires — puis construit une représentation dynamique des dépendances entre port, énergie, numérique, logistique, transport, industrie, stocks, entreprises et économie.

La TISU® cherche ensuite à identifier les nœuds critiques, les dépendances, les capacités de substitution et les points uniques de défaillance, tout en intégrant la dimension temporelle : quelques heures, 24 heures, 72 heures ou davantage peuvent produire des niveaux de crise très différents. L’IIT peut contribuer à mesurer l’intrication, mais centralité et criticité ne sont pas équivalentes.

Le jumeau numérique territorial permet de comparer plusieurs scénarios et surtout de tester les conséquences des décisions avant leur mise en œuvre. Il devient ainsi un outil de pilotage de crise, et non simplement de représentation.

La résilience repose alors sur la redondance énergétique et numérique, les communications de secours, les stocks stratégiques, les itinéraires alternatifs et la capacité de substitution. Mais la technologie ne suffit pas : les institutions doivent coordonner les acteurs et le politique doit arbitrer entre les priorités économiques et sociales. L’IA éclaire la décision ; elle ne remplace pas la responsabilité politique.

Les trois fenêtres d’intervention sont essentielles : avant la crise, pour identifier les dépendances et renforcer la résilience ; pendant les premières heures, pour recalculer les trajectoires et agir rapidement ; pendant la propagation, pour identifier les points où une intervention peut empêcher la cascade de franchir un nouveau seuil.

Après la crise, les prévisions, décisions et résultats doivent être comparés afin de recalibrer les modèles. La crise devient ainsi une source d’apprentissage.

La chaîne TISU® peut finalement être résumée ainsi :

Percevoir → Comprendre → Simuler → Décider → Agir → Mesurer → Apprendre.

La TISU® apparaît alors non comme une intelligence qui commande le territoire, mais comme une infrastructure cognitive de résilience, capable d'identifier non seulement où une crise peut se propager, mais surtout où intervenir pour l'arrêter.

Le véritable passage stratégique est donc celui-ci : la prédiction ne sert plus uniquement à annoncer une crise ; elle devient une capacité d'action avant que la cascade n'atteigne son prochain nœud critique.

05

Hiérarchiser les vulnérabilités du Maroc

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Le Maroc doit simultanément composer avec le stress hydrique, le risque sismique, une urbanisation rapide de certaines zones, la concentration territoriale d’investissements majeurs, l’accélération des besoins énergétiques et numériques ainsi que les conséquences croissantes du changement climatique.

Une approche systémique implique pourtant de ne pas traiter toutes les vulnérabilités de la même manière.

Si vous deviez établir une véritable hiérarchie des trois risques territoriaux que le Maroc devrait traiter en priorité au cours des dix prochaines années, quels critères utiliseriez-vous : probabilité, impact économique, irréversibilité, nombre de systèmes dépendants, capacité de propagation ?

Et surtout, quelle interdépendance est aujourd’hui, selon vous, la plus sous-estimée dans la planification du Royaume ?

Mohammed Hakim Belkadi 🇲🇦

La TISU® ne classe pas les risques selon leur gravité apparente, mais selon leur capacité d’intrication, de propagation et de réduction de la résilience territoriale. Elle croise notamment probabilité, impact, dépendances, vitesse de propagation, irréversibilité, exposition, capacité de récupération et latence décisionnelle.

Pour le Maroc des dix prochaines années, trois vulnérabilités systémiques apparaissent prioritaires : la sécurité hydrique, la résilience des infrastructures critiques et l’urbanisation face au changement climatique.

La sécurité hydrique constitue le premier risque, car l’eau conditionne simultanément agriculture, alimentation, industrie, villes, tourisme et économie. Le stress hydrique peut donc déclencher une cascade affectant plusieurs systèmes. Cette vulnérabilité est renforcée par l’interdépendance eau-énergie, puisque dessalement, pompage, traitement et transfert nécessitent eux-mêmes de l’énergie.

La résilience des infrastructures critiques constitue le deuxième enjeu. Ports, réseaux énergétiques, ferroviaires, télécommunications, plateformes industrielles et infrastructures numériques deviennent des nœuds stratégiques. Leur criticité dépend surtout de leur substituabilité, redondance et capacité de récupération. La question centrale devient : que se passe-t-il après une heure, 24 heures, 72 heures ou une semaine d’indisponibilité ?

Le troisième risque est celui de l’urbanisation climatique. Artificialisation, densification et concentration démographique peuvent amplifier les effets des inondations, canicules, sécheresses et autres événements extrêmes. Le changement climatique agit ainsi souvent comme un amplificateur de fragilités territoriales préexistantes.

Ces trois risques ne sont pas indépendants. Ils forment un système d’interdépendances auquel s’ajoute une relation stratégique croissante entre numérique et énergie : données, calcul, électricité, refroidissement, eau et infrastructures deviennent progressivement liés.

La TISU® propose donc de passer d'une simple cartographie des risques à une matrice nationale de vulnérabilité systémique, actualisée par le Cortex Territorial®, permettant d'identifier les dépendances, les trajectoires de vulnérabilité et surtout les points où une intervention peut empêcher une cascade.

La question stratégique n'est plus seulement :

« Où se trouve le risque ? » mais :

« Par quoi peut-il se propager, à quelle vitesse, jusqu’où, et où peut-on encore l’arrêter ? »

Ainsi, l’objectif du Maroc pour la prochaine décennie devrait être de ne pas seulement sécuriser ses infrastructures, mais de sécuriser leurs interdépendances.

La priorité ultime devient la résilience systémique souveraine : maintenir la capacité du territoire à fonctionner même lorsqu’un de ses systèmes critiques est perturbé.

06

Maroc 2030 : le paradoxe de l’accélération

JLPdecryptage

La Coupe du monde 2030 constitue pour le Maroc un puissant accélérateur d’investissements dans les transports, les équipements urbains, le tourisme et les infrastructures.

Vous avez vous-même présenté cet événement comme une opportunité majeure de développement urbain.

Mais deux temporalités entrent ici en collision : celle d’une échéance internationale fixe, 2030, et celle d’infrastructures conçues pour fonctionner pendant plusieurs décennies.

Or l’accélération peut également produire des surcoûts, des choix difficiles à réviser, des besoins futurs de maintenance ou de nouvelles dépendances entre réseaux.

Comment construire rapidement sans enfermer le territoire dans des décisions qui deviendraient difficiles à corriger après 2030 ?

N’y a-t-il pas ici un paradoxe : plus le Maroc doit accélérer pour respecter une échéance, plus il risque de figer des choix qu’une approche systémique voudrait précisément garder adaptables ?

Mohammed Hakim Belkadi 🇲🇦

La TISU® identifie un paradoxe central de Maroc 2030 : il faut accélérer la réalisation des infrastructures tout en évitant d’accélérer les décisions irréversibles qui engageront le territoire pendant plusieurs décennies. La réponse est donc simple : accélérer l’exécution, mais ralentir la décision lorsqu’elle risque de verrouiller le futur.

Cette logique repose sur la distinction entre décisions réversibles, semi-réversibles et fortement irréversibles. Plus une décision est difficile à corriger, plus elle doit faire l’objet d’une analyse systémique approfondie. Les infrastructures doivent ainsi être évaluées non seulement selon leur performance en 2030, mais selon leur capacité d’adaptation aux évolutions de 2040, 2050 et 2060.

La TISU® introduit également le coût systémique du cycle de vie : une infrastructure ne doit pas être jugée uniquement par son coût de construction, mais par les dépenses, dépendances, consommations énergétiques et hydriques, effets fonciers, besoins d’adaptation et risques qu’elle générera durant toute son existence.

Le Test de Réversibilité Territoriale® permettrait d’évaluer la capacité d’un projet à résister à différents futurs : croissance différente des prévisions, stress hydrique, changement climatique, choc énergétique, évolution des mobilités, rupture technologique ou indisponibilité d’une infrastructure connectée. TISU-AI ne chercherait donc pas à prédire un futur unique, mais à identifier les solutions robustes face à plusieurs futurs possibles.

La logique devient alors : anticiper → simuler → comparer → décider → construire → observer → adapter.

Ainsi, Maroc 2030 doit être considéré comme un prototype du Maroc 2050, et non comme une simple échéance. Le véritable enjeu n’est pas seulement de livrer des infrastructures à temps, mais de s’assurer qu’elles ne créent pas les vulnérabilités du territoire de demain.

La philosophie TISU® peut finalement se résumer ainsi : accélérer l’information, la simulation et l’exécution ; ralentir uniquement les décisions susceptibles de verrouiller le territoire pendant cinquante ans.

07

IA, prédiction et souveraineté

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Vous expliquez que l’intelligence artificielle ne permet pas de « prédire » mécaniquement une crise, mais qu’elle peut identifier les conditions qui la rendent plus probable. Dans votre conception, la décision finale doit néanmoins rester institutionnelle et politique.

Cette frontière devient particulièrement complexe lorsque les modèles gagnent en influence.

Imaginons qu’un jumeau numérique territorial détecte un risque important, mais que les responsables politiques décident de ne pas suivre l’alerte pour des raisons budgétaires, économiques ou sociales. Qui porte alors la responsabilité si la crise survient ?

À l’inverse, si les décideurs suivent une recommandation algorithmique qui s’avère erronée parce que les données étaient incomplètes, biaisées ou incapables d’intégrer un événement extérieur, où se situe la responsabilité ?

Plus fondamentalement, comment utiliser l’intelligence artificielle pour renforcer la souveraineté territoriale sans créer une nouvelle dépendance envers les données, les algorithmes et les fournisseurs technologiques qui permettent son fonctionnement ?

Mohammed Hakim Belkadi 🇲🇦

La TISU® pose un principe fondamental : l’IA ne doit jamais décider à la place du territoire ; elle doit renforcer la souveraineté du décideur. TISU-AI peut analyser les données, détecter des anomalies, identifier des dépendances et simuler plusieurs scénarios, mais la décision et la responsabilité restent institutionnelles et politiques.

Pour garantir cette responsabilité, toute décision assistée par TISU-AI doit être traçable : données utilisées → modèle et hypothèses → incertitude → recommandation → décision humaine → résultat réel. Cette chaîne permet de distinguer une erreur de données, de calibration, d’interprétation ou d’utilisation d’un véritable échec du modèle, et transforme l’IA en système auditable plutôt qu’en boîte noire.

La TISU® défend parallèlement une souveraineté algorithmique et numérique fondée sur la maîtrise des données territoriales, des capacités de calcul, des modèles, des compétences et des standards interopérables. Son architecture repose sur trois niveaux : données souveraines → intelligence TISU-AI maîtrisée → interfaces ouvertes, avec un principe essentiel de réversibilité technologique, permettant de remplacer un fournisseur sans perdre l’intelligence territoriale.

Le Cortex Territorial® doit également posséder un droit au désaccord : il peut recommander une option, tandis que l’autorité peut en choisir une autre. Cette divergence doit être enregistrée afin de comparer ultérieurement prévision, décision et résultat. L’IA doit donc éclairer l’arbitrage sans devenir une autorité politique.

Enfin, la véritable souveraineté implique de pouvoir gouverner même sans IA. Modes dégradés, procédures hors ligne, infrastructures de secours, modèles simplifiés et compétences humaines doivent empêcher qu’un cloud, un fournisseur, un modèle ou une donnée devienne un point unique de défaillance.

La doctrine TISU® peut ainsi être résumée en trois principes :

L’IA peut recommander.

L’institution doit décider.

Le territoire doit pouvoir continuer à gouverner sans l’IA.

La finalité n’est donc pas une ville gouvernée par l’IA, mais une ville capable de gouverner l’IA. La souveraineté numérique ne consiste pas simplement à posséder une intelligence artificielle : elle consiste à ne jamais devenir incapable de décider sans elle.

08

À quoi ressemblerait l’État territorial de 2040 ?

JLPdecryptage

Si votre grille d’analyse est juste — la ville considérée comme un système interdépendant, la résilience pensée comme un investissement économique, la donnée utilisée comme instrument d’anticipation et la souveraineté définie davantage par la capacité d’adaptation que par le seul contrôle d’un territoire —, alors notre manière actuelle de gouverner les territoires devrait profondément évoluer.

D’ici 2040, quelle transformation institutionnelle aujourd’hui encore marginale devrait, selon vous, devenir incontournable ?

À l’inverse, quelle pratique aujourd’hui considérée comme normale dans la planification, la budgétisation ou la gestion des infrastructures pourrait devenir obsolète ?

Et si cette transformation n’a pas lieu — si les États continuent à planifier secteur par secteur, infrastructure par infrastructure et budget par budget —, quel type de vulnérabilité systémique risque de devenir le plus difficile à maîtriser pour un pays comme le Maroc ?

Mohammed Hakim Belkadi 🇲🇦

La TISU® propose une transformation profonde de la gouvernance territoriale : passer de la gestion séparée des secteurs au pilotage de leurs interdépendances. L’eau, l’énergie, les transports, l’urbanisme, le numérique et l’économie ne fonctionnent pas en silos ; une perturbation dans l’un peut se propager aux autres. L’enjeu de l’État territorial de 2040 sera donc de gouverner les interactions entre ces systèmes.

Cette évolution pourrait s’appuyer sur une fonction nationale d’intelligence systémique territoriale, structurée autour d’un Cortex Territorial® national connecté aux échelles régionales et locales. Celui-ci ne remplacerait pas les administrations, mais leur permettrait de comprendre les conséquences croisées de leurs décisions et de développer une responsabilité systémique partagée.

La transformation concernerait également l’investissement public. Il faudrait dépasser le coût immédiat du projet pour intégrer son coût systémique sur l’ensemble de son cycle de vie : maintenance, énergie, eau, adaptation, dépendances, extensions et capacité d’évolution. Le projet ne serait plus évalué comme un objet isolé, mais selon son empreinte systémique et sa contribution à la résilience du territoire.

La planification deviendrait progressivement adaptative : Planification → Observation →

Données → Simulation → Écart → Révision → Apprentissage. Le plan resterait un cadre réglementaire stable, mais ses hypothèses seraient continuellement confrontées à la réalité.

Le Cortex Territorial® deviendrait ainsi une infrastructure publique stratégique, au même titre que les infrastructures physiques. Données territoriales, capacités de calcul, modèles, jumeaux numériques et compétences deviendraient des composantes de la souveraineté cognitive : la capacité d’un État à comprendre, simuler, anticiper et décider par lui-même.

Le principal danger serait alors de construire un territoire performant mais fragile : chaque secteur pourrait être performant séparément tandis que leurs interdépendances réduiraient progressivement les marges de sécurité. Une perturbation relativement limitée pourrait alors déclencher une crise de couplage.

Pour le Maroc, cette question est particulièrement stratégique compte tenu de l’accélération des investissements dans les ports, le ferroviaire, les routes, l’énergie, le dessalement, l’industrie, le tourisme et le numérique. Les décisions prises aujourd’hui façonneront l’architecture territoriale des prochaines décennies.

La transformation proposée par la TISU® repose donc sur trois passages majeurs :

du projet au système ; du plan figé au pilotage adaptatif ; de la souveraineté des infrastructures à la souveraineté cognitive.

L’objectif ultime n’est pas de créer davantage de planification, mais de permettre à l’État de comprendre et piloter les interactions territoriales.

L’État territorial de 2040 ne sera pas nécessairement celui qui planifie davantage ; ce sera celui qui apprend plus vite que les risques auxquels il est confronté.

Entretien réalisé par Julien Laurenceau Porte
Portrait de Mohammed Hakim Belkadi

Le parcours

À propos de Mohammed Hakim Belkadi 🇲🇦

Mohammed Hakim Belkadi est architecte, expert judiciaire et fondateur de la TISU® — Theory of Urban Systemic Entanglement, une approche consacrée à l’analyse des interdépendances territoriales et à leurs effets sur la planification, la résilience et la décision publique.

Son travail se situe à la croisée de l’architecture, de l’urbanisme systémique, des Smart Cities et de la modélisation des écosystèmes urbains. Il développe notamment des réflexions autour de l’ingénierie de la valeur territoriale, de la modélisation néguentropique et de l’analyse des phénomènes de « viscosité » urbaine.

Son champ de compétences associe également stratégie, gestion de projet, ingénierie, analyse, amélioration des processus et recherche. Son parcours mentionne l’École nationale supérieure d’architecture de Strasbourg, dans le domaine de l’architecture et de l’urbanisme.

À travers la TISU®, Mohammed Hakim Belkadi cherche à explorer de nouvelles méthodes permettant d’observer, modéliser et anticiper les interactions entre infrastructures, ressources, territoires et systèmes de gouvernance.

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