Décryptage — Sport · Tennis

Le coach qui n'osait pas parler

Patrick Mouratoglou, l'homme qui a façonné les plus grands destins du tennis mondial

Par Julien Laurenceau Porte
Patrick Mouratoglou, portrait en noir et blanc
Photo : PatrickMouratoglou.com

Il fait nuit dans une maison de Neuilly-sur-Seine. Un garçon est assis au bord de son lit. Il a dix ans. Son cœur bat si fort qu'il lui semble que les murs vont céder. La nausée monte, acide, brûlante. Sa mère est là, au chevet, caressant un front moite. Il hurle. Pas des mots. Des sons rauques qui déchirent le silence de la banlieue ouest.

Pour survivre, le garçon ferme les yeux. Il se projette sur le central de Roland-Garros. Il connaît la texture de la lumière, l'odeur de la silice, le bruit d'une balle qui fend l'air. Il mène cinq à quatre au cinquième set. Dans cette géographie mentale, la peur disparaît. Il s'endort.

Des années plus tard, il racontera ce terrain imaginaire comme on décrit un lieu où l'on a vécu. « Je peux te décrire le truc comme si je l'avais vécu dix fois », dira-t-il. L'intensité du soleil sur sa peau. Le son.

Aujourd'hui, des milliers de personnes l'attendent dans les tribunes. Mais pour comprendre l'homme qui a façonné les plus grands destins du tennis mondial, il faut retourner dans cette chambre noire.

À l'école, il est le souffre-douleur. Dernier de la classe. Frappé par les professeurs. Craché dessus dans la rue. S'il croise un regard, il panique, terrifié à l'idée qu'on lui adresse la parole.

Le tennis, découvert à quatre ans au club de Saint-James, est une anomalie dans ce calvaire. Sur le court, les règles sont droites. La balle est dedans ou dehors. Quand il frappe bien, les adultes le regardent différemment. « C'est le seul endroit où je n'avais pas l'impression d'être un loser », dira-t-il.

À quinze ans, il est classé parmi les meilleurs espoirs français. Il veut intégrer une filière sport-études. Il en parle à ses parents.

Patrick Mouratoglou adolescent
Photo : PatrickMouratoglou.com

La réponse tombe. Non.

Son père s'appelle Pâris. Arrivé de Grèce à treize ans, sans un franc, fuyant la dictature. Polytechnique. L'énergie, les centrales hydrauliques, la logique implacable des affaires. Pâris est un homme qui calcule les risques. Et dans le tennis, le risque est une variable qui ne pardonne pas. « Dans la musique ou le tennis, ou vous êtes parmi les trois premiers, ou vous n'êtes rien », expliquera-t-il plus tard dans Challenges.

Pâris aime son fils. Il veut le protéger de la chute.

Le ressentiment est immédiat. Patrick range sa raquette. Il fait de la comptabilité dans les entreprises de son père pour mille cinq cents francs par mois. Il fait sauter les verrous de la maison. Multiplie les conflits.

Un soir, dans le salon, la tension éclate. Patrick annonce qu'il sort. Son père refuse.

Le jeune homme pointe un doigt vers la lourde porte d'entrée, derrière le canapé où siège le père.

« Tu vois la porte ? Je vais me lever. Je vais marcher. Je vais l'ouvrir. Et je vais sortir. Si tu ne veux pas que je sorte, va falloir que tu m'arrêtes. Mais à ta place, je n'essaierais pas. »

Il se lève. Il sort. Son père ne bouge pas.

Il a seize ans quand il commence la psychanalyse. Il en a vingt-six quand il arrête. Dix ans.

Pendant des mois, il est incapable de prononcer un seul mot face au praticien. Il s'assoit. Le silence est total. À la fin de la séance, il s'enfuit en hurlant dans la cage d'escalier.

Il ne dira pas exactement ce qui s'est joué pendant cette décennie. Seulement qu'un jour, la perspective s'est inversée.

« Je me suis dit : est-ce que ce n'est pas moi qui n'ai pas réussi à me faire entendre ? Est-ce que je n'ai pas su entendre leurs peurs ? »

Chez Mouratoglou, le pardon ressemble moins à un acte de clémence qu'à une reprise de contrôle sur sa propre histoire. Il se fait une promesse. Il la répétera souvent, dans les conférences, les podcasts, les livres : désormais, il saura convaincre. Il saura lire les peurs, les désirs, les non-dits.

Il ne devient pas joueur professionnel. Il ouvre une académie.

Au début, c'est modeste. Puis il déménage à Sophia-Antipolis. Douze hectares. Trente-quatre courts. Un hôtel. Une mini-ville où vivent deux cents élèves venus de soixante pays.

Jeune joueuse à la Mouratoglou Academy
Photo : Mouratoglou Academy

Il applique une règle simple : on ne construit pas sur des faiblesses. On construit sur des forces. Les autres coaches passent leur temps à raboter les défauts. Lui prend les singularités et les pousse à leur paroxysme.

Aravane Rezaï stagne entre la soixantième et la centième place mondiale depuis trois ans. Son problème n'est pas son coup droit. C'est son père, Arsalan, dont les coups de sang empoisonnent chaque tournoi. La norme, dans le tennis, est d'éloigner le parent toxique. Mouratoglou fait l'inverse. Il l'intègre. Il lui donne un cadre tactique, professionnel. En six mois, Aravane entre dans le top 15 et remporte Madrid en écrasant Venus Williams en finale. « Patrick gave it a tactical dimension », résumera-t-elle.

Le travail du geste à l'académie
Photo : Mouratoglou Academy

Pendant plus de quinze ans, Patrick Mouratoglou construit dans un anonymat presque total. Les joueurs passent Baghdatis, qu'il mène en finale de l'Open d'Australie. Wickmayer. Dimitrov, qu'il accompagne huit mois avant de le laisser filer vers d'autres horizons. Les résultats s'accumulent. Le nom circule dans les vestiaires, dans les couloirs des tournois, sur les bancs des coaches. Mais pas dans les journaux. Pas dans les dîners. Pas dans la conscience du grand public.

Il est un artisan. Un homme de l'ombre qui lit les tremblements d'une épaule, la crispation d'une mâchoire, le doute qui s'installe après un revers faute. Il a transformé son incapacité pathologique à aller vers les autres en une acuité clinique pour les décrypter. Parce qu'il a passé son enfance à épier les humains par terreur d'être regardé, il voit ce que les autres ne voient pas.

Il attend. Pas consciemment. Mais il attend.

Jusqu'à ce printemps.

Mai 2012. Roland-Garros. Le tennis mondial est sous le choc.

Serena Williams et Patrick Mouratoglou à l'académie
Photo : Mouratoglou Academy

Serena Williams vient de s'effondrer au premier tour face à Virginie Razzano, cent onzièmes mondiales. C'est la première fois de sa carrière qu'elle subit un tel affront en Grand Chelem. Elle a trente et un ans. Elle n'a plus gagné de titre majeur depuis deux saisons. L'aura est fissurée.

Quelques jours plus tard, elle cherche un lieu pour s'entraîner à Paris. Elle pousse les portes de l'académie Mouratoglou.

Ils ne se connaissent presque pas. Elle le regarde. Il la regarde. Il ne voit pas la légende. Il voit une femme dont le jeu présente des failles précises, identifiables, exploitables par ses adversaires.

Il ne la flatte pas. Selon les témoins de l'époque, il lui fait une analyse clinique de ses lacunes du moment. Personne ne lui parle comme ça. Personne n'a jamais osé.

Elle lui demande de la coacher pour Wimbledon. Il accepte.

Le premier entraînement n'est pas une séance de motivation. Il ne touche pas aux fondations de son jeu, bâties des décennies plus tôt par un père tyrannique et génial. Son rôle est ailleurs. Il note le positif autant que le négatif. Il absorbe les doutes pour ne renvoyer que de la certitude. Il écoute, parce qu'elle se connaît. Elle écoute, parce qu'il comprend.

Pendant dix ans, ils formeront un monstre à deux têtes.

Après Serena, il y a eu les autres. Pas une succession de fiches. Une série de miroirs.

Coco Gauff a dix ans quand il la voit jouer pour la première fois. Il dira qu'elle l'a impressionné par sa détermination, son athlétisme, son esprit combattant. Il l'intègre à sa fondation Champ'seed. Il finance ses voyages, ses coaches, ses préparateurs physiques. Elle gagnera l'US Open. Puis Roland-Garros.

Coco Gauff
Photo : PatrickMouratoglou.com

Stefanos Tsitsipas, il le repère à quinze ans. Pas sur un court. Sur YouTube. Il contourne les réseaux de scouting traditionnels, fait venir le jeune Grec à l'académie. Tsitsipas atteindra la troisième place mondiale. « I owe a large part of my success to the Mouratoglou Academy », reconnaîtra-t-il.

Holger Rune est un cas à part. Un génie instable. Trois ruptures en deux ans. Deux fois, ils se séparent. Deux fois, le Danois rappelle. Avec Rune, l'homme qui veut tout contrôler se heurte à un joueur qui a besoin de briser toutes les chaînes pour exister.

Car c'est là que le portrait se complique.

Naomi Osaka, en 2024. L'ancienne numéro un mondiale revient après sa maternité. Mouratoglou applique la méthode qui a fonctionné avec Serena. Il exige l'excellence immédiate. Quand elle perd, il le lui dit. « She felt he is so disappointed by me », analysera-t-il. La pression de son propre héritage l'écrase. Il la libère. « The way I did it was wrong. »

Naomi Osaka
Photo : PatrickMouratoglou.com

Puis il y a eu Simona Halep. La Roumaine, de retour au sommet grâce à lui, est contrôlée positive à une substance contenue dans un complément alimentaire. Mouratoglou assume publiquement : c'est son équipe qui a fourni le produit. Halep ne l'entend pas ainsi. Vingt-cinq ans de carrière suspendus. Le milieu du tennis se déchire.

Simona Halep
Photo : PatrickMouratoglou.com

Kim Clijsters tranche : « I call it manipulating. » Andy Roddick renchérit : « He was kind of in control, brought in his people. » Anastasia Pavlyuchenkova, qu'il a coachée à ses débuts, lâche dans une interview : « The fact that he is a PR man is a fact. He just likes this public role. »

La question traverse le tennis comme une ligne de fracture. Mouratoglou est-il le plus grand coach de sa génération, ou un formidable communicant qui a compris avant tout le monde que le sport moderne est un récit ?

Il a créé l'UTS, un circuit alternatif pour « rajeunir l'audience ». Il a produit une série Netflix. Il a publié des livres. Il donne des conférences à travers le monde. Il a une marque de vêtements. Son académie est un empire immobilier de douze hectares.

Est-il un entraîneur devenu une marque ? Une marque qui continue d'entraîner ?

Il ne répond pas vraiment. Il continue.

« Ma plus grande faiblesse est devenue ma plus grande force. »

Il la répète souvent, cette phrase. L'enfant qui ne pouvait pas soutenir le regard de ses camarades est devenu l'homme qui lit les doutes dans la crispation d'une mâchoire. Il a appris à écouter les autres parce qu'il était terrifié à l'idée qu'on lui adresse la parole. Il a appris à convaincre parce qu'un jour, son père lui a refusé le droit de rêver.

Il répète aussi que tout dépend de nous. Tout. Même la réaction des autres face à ce qui nous arrive.

Ceux qui l'ont connu enfant, recroquevillé dans le noir, hurlant de terreur sans pouvoir prononcer un mot, savent pourtant qu'il lui a fallu une vie entière pour le croire lui-même.

Julien Laurenceau Porte
Décryptage réalisé par
Julien Laurenceau Porte
Fondateur de jlpdecryptage.com
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