Décryptage — Géopolitique

Quand la langue du partenaire devient un enjeu stratégique européen

Un rapport parlementaire adopté le 22 juin 2026 par l'Assemblée parlementaire franco-allemande révèle l'effondrement silencieux de l'apprentissage du français et de l'allemand dans les deux pays. Derrière cette crise scolaire se joue bien plus qu'une question éducative : l'avenir de la coopération européenne dans un monde en guerre.

Publié le 29 juin 2026 Géopolitique · Europe JLP Décryptage
La langue du partenaire se meurt — couverture
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C'est un document de vingt-cinq pages qui ne fera probablement pas la une des journaux. Adopté le 22 juin 2026 par l'Assemblée parlementaire franco-allemande (APFA), le rapport de la mission flash sur les stratégies de promotion de la langue du partenaire n'a guère suscité d'échos médiatiques. Pourtant, ce texte constitue l'un des avertissements politiques les plus graves adressés depuis des années au couple franco-allemand.

Les rapporteurs, la députée allemande Jeanne Dillschneider (Bündnis 90/Die Grünen) et le député français Frédéric Petit (Dem), ne mâchent pas leurs mots. Leur diagnostic est cinglant : « L'apprentissage de la langue du partenaire se trouve dans une spirale descendante autoréalisatrice. » Cette formule, d'une brutalité rare dans le langage parlementaire, résume une réalité que les chiffres confirment implacablement. En France, la part des élèves apprenant l'allemand dans le secondaire est passée de 16 % en 2018 à 12,4 % en 2026. En Allemagne, seuls 14,6 % des élèves étudiaient le français en 2022-2023, un niveau historiquement bas.

Mais réduire ce rapport à une simple question d'enseignement des langues serait passer à côté de l'essentiel. Ce que révèlent Dillschneider et Petit, c'est l'affaiblissement progressif de ce qui fut pendant des décennies le principal outil de la coopération franco-allemande : la capacité des deux peuples à se comprendre directement, sans la médiation de l'anglais. Or cette capacité linguistique n'est pas un luxe culturel. Elle conditionne la formation des futures élites européennes, la mobilité des étudiants, la compétitivité économique, la coopération scientifique, les échanges culturels et, in fine, la souveraineté européenne.

La langue du partenaire, enjeu stratégique franco-allemand
La coopération franco-allemande, de la défense à l’éducation, repose sur la capacité des deux peuples à se comprendre directement.Illustration générée par IA · JLP Décryptage

Soixante ans de réconciliation par la langue

Pour comprendre la portée de ce rapport, il faut remonter le fil de l'histoire. Le 22 janvier 1963, le général de Gaulle et le chancelier Konrad Adenauer signaient le Traité de l'Élysée, scellant la réconciliation entre deux peuples qui s'étaient déchirés pendant un siècle. Ce traité ne se contentait pas de normaliser les relations diplomatiques ; il organisait une coopération systématique dans tous les domaines : affaires étrangères, défense, éducation, jeunesse.

L'article 6 du Traité de l'Élysée disposait que « les deux gouvernements s'efforceront de favoriser la connaissance de la langue du partenaire dans l'enseignement secondaire et supérieur ». Cette disposition n'était pas anodine. Elle traduisait la conviction que la réconciliation durable passait par la capacité des deux peuples à se comprendre directement. Pendant soixante ans, cette vision a guidé la politique linguistique des deux pays. Des programmes d'échange ont été créés, des sections bilingues ouvertes, des filières universitaires communes développées.

Le 22 janvier 2019, exactement cinquante-six ans après le Traité de l'Élysée, Emmanuel Macron et Angela Merkel signaient le Traité d'Aix-la-Chapelle, destiné à revitaliser la coopération franco-allemande dans un contexte européen transformé. L'article 10 de ce nouveau traité réaffirmait l'engagement des deux États à « adopter des stratégies pour augmenter le nombre d'élèves apprenant la langue du partenaire ». Cette disposition traduisait la prise de conscience que l'apprentissage des langues était en crise et qu'une action coordonnée s'imposait.

C'est dans ce cadre que furent adoptées en novembre 2022 les « Stratégies pour le développement de l'apprentissage de la langue du partenaire », signées par Pap Ndiaye et Hendrik Wüst. Ce document de vingt-huit pages fixait des objectifs ambitieux et proposait un cadre d'action structuré autour de cinq axes. Trois ans et demi plus tard, le rapport de la mission flash de 2026 vient dresser le bilan de ces stratégies, et ce bilan est accablant.

Le rapport ne se contente pas de constater l'échec des politiques menées. Il rappelle pourquoi la langue est depuis soixante ans un pilier de la relation franco-allemande. « La maîtrise de la langue du partenaire, écrivent les rapporteurs, est la condition de possibilité d'une coopération approfondie. Sans elle, le dialogue se réduit à un échange de positions nationales, sans véritable compréhension mutuelle. » Cette phrase résume à elle seule l'enjeu du rapport : il ne s'agit pas seulement d'enseignement des langues, mais de la qualité même du dialogue franco-allemand.

Une spirale descendante

Ce que les rapporteurs de la mission flash décrivent avec une lucidité implacable, c'est une mécanique auto-renforçante dont il semble difficile de sortir. Le rapport identifie clairement les maillons de cette chaîne infernale : moins d'élèves apprenant l'allemand signifie moins d'étudiants s'inscrivant en germanistique ou en romanistique. Cette baisse des effectifs universitaires réduit le vivier de futurs enseignants. Moins d'enseignants formés signifie une dégradation des conditions d'apprentissage : classes surchargées, professeurs contraints d'enseigner sur plusieurs établissements, absence de continuité pédagogique. Ces conditions dégradées découragent les élèves de s'inscrire en allemand, ce qui alimente à nouveau la baisse des effectifs.

Cette spirale descendante n'est pas une hypothèse théorique. Elle se lit dans les chiffres. En France, le nombre de professeurs d'allemand a été divisé par deux en vingt ans, avec une perte moyenne de 200 enseignants par an. En quinze ans, la France a perdu 37 % de ses professeurs d'allemand. Cette hémorragie humaine n'est pas sans rappeler ce que certains observateurs qualifient de « désertification linguistique » : des territoires entiers où il devient impossible de trouver un professeur d'allemand, particulièrement dans les zones rurales et les régions éloignées des frontières.

Le rapport de 2026 s'inscrit dans la continuité d'un constat déjà formulé en 2025 par une précédente mission flash sur la mise en œuvre du Traité d'Aix-la-Chapelle. Ce rapport intermédiaire notait déjà que « en matière d'apprentissage de la langue du partenaire, on ne constate jusqu'à présent que peu ou pas de résultats positifs ». C'est précisément ce constat d'échec qui a conduit à la création de la mission flash spécifique sur la langue du partenaire en février 2026.

Au-delà des chiffres, un phénomène mérite l'attention. Le rapport souligne que l'allemand est très socialement marqué en France : 12,8 % des élèves issus de catégories sociales modestes l'apprennent au collège, contre 19,6 % des élèves issus de catégories très favorisées. Cette donnée révèle que l'allemand est en train de devenir une langue de distinction sociale, réservée aux élites, ce qui contribue à son image de langue difficile et élitiste, éloignée des préoccupations du plus grand nombre. Le rapport laisse apparaître un paradoxe : alors que la coopération franco-allemande est censée bénéficier à l'ensemble de la société, l'apprentissage de la langue du partenaire se referme progressivement sur les milieux favorisés.

Les enseignants au cœur de la crise

La crise de l'apprentissage des langues partenaires est d'abord et avant tout une crise du recrutement et des conditions de travail des enseignants. Ce constat, les rapporteurs le formulent avec une netteté qui tranche avec la langue de bois administrative. En France, les professeurs d'allemand sont confrontés à une précarisation croissante de leur statut et à une dégradation de leurs conditions d'exercice.

Le rapport met en lumière la fermeture du département d'allemand de l'INSPE Paris en 2026, décidée sans concertation préalable avec les acteurs de terrain. Cette fermeture symbolise à elle seule la désinstitutionnalisation de l'enseignement de l'allemand dans le système éducatif français. D'autres fermetures sont mentionnées, en Nouvelle-Aquitaine, en Centre-Val-de-Loire et à La Réunion, dessinant une géographie de l'abandon qui contraste avec les discours officiels sur l'importance de la coopération franco-allemande.

Le programme des assistants linguistiques, qui devrait permettre de renforcer l'enseignement des langues par la présence de natifs dans les classes, est en déroute des deux côtés du Rhin. En 2025-2026, seulement 83 postes ont été pourvus sur 509 ouverts en France, soit un taux de remplissage de 16 %. L'année précédente, en 2022-2023, moins d'un tiers des postes d'assistants étaient pourvus (165 sur 527). Cette déroute du programme des assistants est particulièrement préoccupante car ces jeunes natifs jouent un rôle crucial dans la motivation des élèves et la vitalité de l'enseignement des langues.

Les rapporteurs identifient plusieurs causes à cet effondrement : la complexité des démarches administratives, l'insuffisance de la rémunération, le manque de reconnaissance académique (absence de crédits ECTS), la rigidité des calendriers et l'absence de perspective professionnelle à l'issue de la mission. Ces obstacles découragent les candidats potentiels, qu'ils soient français souhaitant enseigner en Allemagne ou allemands souhaitant enseigner en France.

Cette évolution interroge. Comment expliquer qu'un programme qui fut pendant des décennies la pièce maîtresse de la coopération linguistique franco-allemande s'effondre ainsi ? La réponse tient sans doute à l'évolution du contexte international. Pendant la Guerre froide, la mobilité entre la France et l'Allemagne était perçue comme une aventure exotique mais accessible. Aujourd'hui, dans un monde globalisé où l'anglais s'est imposé comme lingua franca, où les destinations touristiques se sont multipliées, où les programmes d'échange se sont diversifiés, l'attrait spécifique de l'Allemagne a diminué. Les jeunes Français préfèrent souvent partir en Espagne, au Royaume-Uni (malgré le Brexit) ou aux États-Unis. Les jeunes Allemands, quant à eux, sont de plus en plus attirés par l'anglais et les pays anglophones.

Les blocages institutionnels

L'un des apports les plus intéressants du rapport réside dans l'analyse des blocages institutionnels qui entravent la mise en œuvre des politiques communes. Les rapporteurs mettent en lumière une asymétrie structurelle fondamentale entre la France et l'Allemagne, qui complique considérablement la coordination des actions.

En France, le système éducatif est marqué par un centralisme historique. Les décisions sont prises à Paris, au ministère de l'Éducation nationale, et déclinées dans les académies par les recteurs. Cette structure pyramidale permet théoriquement une mise en œuvre rapide et uniforme des politiques éducatives. Mais elle se heurte à la réalité du terrain, où les spécificités locales, les contraintes démographiques et les disparités territoriales imposent des adaptations qui ne sont pas toujours prévues par les textes nationaux.

En Allemagne, la situation est radicalement différente. La compétence éducative relève des seize Länder, chacun disposant de son propre ministère de l'Éducation, de ses propres programmes et de ses propres calendriers. La Conférence permanente des ministres de l'Éducation des Länder (KMK) assure une coordination minimale, mais elle ne dispose pas du pouvoir d'imposer des décisions aux Länder. Cette structure fédérale, héritée de l'histoire allemande, permet une grande diversité des approches pédagogiques et une adaptation fine aux besoins locaux. Mais elle rend extrêmement difficile la mise en œuvre de politiques nationales cohérentes, a fortiori lorsqu'elles doivent être coordonnées avec un partenaire étranger.

Cette asymétrie structurelle se traduit concrètement par des difficultés de coordination. Lorsque la France et l'Allemagne adoptent des stratégies communes, comme ce fut le cas en novembre 2022, la mise en œuvre se heurte à des logiques institutionnelles divergentes. Côté français, les décisions prises au niveau national doivent être déclinées dans les académies, ce qui prend du temps et peut donner lieu à des interprétations variables. Côté allemand, les stratégies doivent être négociées avec chacun des seize Länder, ce qui complique considérablement le processus décisionnel.

Le rapport souligne également l'absence de base de données commune permettant de mesurer l'impact des mesures mises en œuvre. Chaque pays produit ses propres statistiques, selon des méthodologies et des calendriers différents, ce qui rend difficile l'évaluation comparative des politiques éducatives. Cette absence de données partagées empêche un pilotage fin des actions et complique l'identification des bonnes pratiques.

La langue dans un monde en guerre

Ce rapport prend une résonance particulière dans le contexte géopolitique actuel. Depuis l'invasion de l'Ukraine par la Russie en février 2022, l'Europe fait face à un retour de la guerre sur son continent. Cette guerre a bouleversé les équilibres stratégiques et imposé une réflexion approfondie sur l'autonomie stratégique européenne. Dans ce contexte, le couple franco-allemand retrouve une importance cruciale.

La France et l'Allemagne sont les deux premières puissances militaires de l'Union européenne. Leur capacité à coopérer étroitement est indispensable pour construire une défense européenne crédible. Or cette coopération suppose une capacité à communiquer directement, à comprendre les doctrines militaires de l'autre, à travailler ensemble dans les états-majors conjoints. La maîtrise de la langue du partenaire pourrait, à terme, devenir un facteur déterminant de l'efficacité opérationnelle.

Le rapport évoque les enjeux de la coopération en matière de défense et de sécurité. « La coopération franco-allemande s'est considérablement renforcée ces dernières années, avec des projets communs comme l'avion de combat du futur (FCAS) ou le char de combat principal (MGCS). Ces projets industriels majeurs supposent une capacité à travailler ensemble au quotidien, ce qui implique une maîtrise minimale de la langue du partenaire. » Cette phrase, placée au cœur du rapport, traduit la conviction que la langue est un outil stratégique de la puissance européenne.

Cette analyse mérite d'être prolongée. Si la baisse de l'apprentissage des langues se poursuit, elle pourrait, à moyen terme, affecter la capacité des deux pays à mener des projets industriels et militaires communs. Les ingénieurs, les officiers, les diplomates qui travailleront sur ces programmes dans dix ou quinze ans sont aujourd'hui au collège ou au lycée. Si leur nombre diminue, si leur maîtrise linguistique s'affaiblit, la coopération franco-allemande dans ces domaines stratégiques pourrait s'en trouver fragilisée.

Le retour de la compétition entre puissances impose également une réflexion sur la souveraineté européenne. Pendant des décennies, l'Europe a pu se permettre de déléguer sa sécurité aux États-Unis et de se concentrer sur la construction d'un marché unique. Cette époque est révolue. L'Europe doit désormais assumer sa propre défense, développer ses propres technologies, construire sa propre autonomie stratégique. Cette ambition suppose une capacité à travailler ensemble, à partager des visions stratégiques, à coordonner des politiques industrielles et militaires.

Or cette capacité à travailler ensemble repose en grande partie sur la qualité du dialogue entre les décideurs français et allemands. Pendant des décennies, ce dialogue a été facilité par la maîtrise de la langue du partenaire. Les présidents de la République français qui parlaient allemand, les chanceliers allemands qui parlaient français, ont pu construire une relation de confiance personnelle qui a souvent permis de débloquer des situations complexes. Cette capacité à se comprendre directement, sans passer par l'anglais, a été un atout décisif dans la construction européenne.

Cette évolution interroge. Si la tendance actuelle se poursuit, la prochaine génération de décideurs français et allemands risque de ne plus disposer de la même aisance linguistique que leurs prédécesseurs. Cette évolution pourrait, à terme, modifier la nature même du dialogue franco-allemand, en introduisant une distance supplémentaire dans les relations entre les deux pays.

Le rapport laisse apparaître un paradoxe : au moment où l'Europe a le plus besoin d'un couple franco-allemand fort pour faire face aux défis géopolitiques, les outils de la coopération linguistique s'affaiblissent. Cette contradiction devrait inquiéter les décideurs des deux côtés du Rhin. Car sans capacité à se comprendre directement, la coopération franco-allemande risque de se réduire à un dialogue de sourds, où chaque partenaire parle sa langue en espérant que l'autre comprendra. Et dans ce dialogue de sourds, c'est l'Europe tout entière qui risque de perdre sa voix.

Deux rapporteurs, deux regards complémentaires

Le rapport de la mission flash porte la marque de ses deux rapporteurs, dont les parcours respectifs éclairent la vision de la coopération franco-allemande.

Frédéric Petit, député des Français établis en Allemagne, en Europe centrale et dans les Balkans depuis 2017, incarne une certaine idée de l'engagement européen. Élu dans une circonscription qui couvre un espace géographique vaste et complexe, il a développé une expertise particulière sur les questions de coopération transfrontalière, de politique énergétique et de relations avec l'Europe centrale.

Son parcours professionnel, marqué par des responsabilités dans les secteurs de l'énergie, de l'industrie et de l'environnement, lui a permis de comprendre les enjeux économiques de la coopération franco-allemande. Avant d'entrer en politique, Petit a dirigé des entreprises industrielles en Pologne, en Égypte, en Lituanie et dans toute l'Europe centrale. Cette expérience internationale lui a donné une vision concrète des défis de la coopération industrielle européenne. Il a vu comment les entreprises françaises et allemandes travaillent ensemble, comment les barrières linguistiques peuvent compliquer les projets communs, comment la maîtrise de la langue du partenaire facilite la négociation et la mise en œuvre des contrats.

Cette expérience éclaire sa conception de la coopération linguistique. Pour Petit, l'apprentissage des langues n'est pas un luxe culturel mais un outil stratégique de la puissance européenne. Son rapport ne se contente pas de déplorer la baisse des effectifs d'apprenants ; il analyse les conséquences économiques de cette baisse. Il montre comment la perte de compétence linguistique pourrait, à terme, se traduire par une perte de compétitivité pour les entreprises françaises implantées en Allemagne, et réciproquement.

Ses travaux sur la Pologne, l'Égypte, la Lituanie et la coopération internationale lui ont donné une vision globale des défis géopolitiques contemporains. Il comprend que l'Europe fait face à un retour de la puissance, à une compétition accrue entre les grandes puissances, à une nécessité de construire son autonomie stratégique. Dans ce contexte, la coopération franco-allemande retrouve une importance cruciale, et la maîtrise des langues du partenaire en est la condition.

Jeanne Dillschneider, députée allemande membre de Bündnis 90/Die Grünen, apporte un regard complémentaire essentiel. Élue au Bundestag, elle s'est particulièrement investie dans les questions éducatives et la coopération franco-allemande. Son engagement pour la justice sociale et l'égalité des chances nourrit une approche attentive aux publics éloignés de la langue du partenaire.

Dillschneider comprend les spécificités du système éducatif allemand et les contraintes du fédéralisme. Son travail au Bundestag sur les questions de politique européenne lui permet de saisir les enjeux institutionnels de la coordination entre les seize Länder. Elle sait que toute stratégie nationale doit être négociée avec chaque Land, ce qui complique considérablement la mise en œuvre de politiques communes.

Son apport au rapport est déterminant sur plusieurs aspects. Elle insiste sur la nécessité d'atteindre les publics défavorisés, de lutter contre la dimension sociale de la crise linguistique, de développer des actions ciblées dans les zones rurales. Elle porte également une attention particulière à la formation des enseignants, aux conditions de travail, à la reconnaissance du métier.

La complémentarité de ces deux profils explique la richesse du rapport. Petit apporte une vision stratégique, attentive aux enjeux économiques et géopolitiques. Dillschneider apporte une sensibilité sociale, attentive aux inégalités territoriales et aux publics défavorisés. Ensemble, ils ont su produire un document qui dépasse les clivages partisans et propose des solutions concrètes pour inverser la spirale descendante.

Coopération franco-allemande pour une Europe souveraine
Le couple franco-allemand, moteur historique d’une Europe en quête d’autonomie stratégique.Illustration générée par IA · JLP Décryptage

Les principales recommandations

Face à ce constat alarmant, les rapporteurs formulent 35 recommandations concrètes, structurées autour de trois grands axes. Loin de se limiter à des vœux pieux, ces propositions visent à inverser la spirale descendante en agissant simultanément sur la motivation des apprenants, la formation des enseignants et la gouvernance du système.

Le premier axe concerne la motivation des apprenants. Les rapporteurs proposent de créer un « passeport culturel franco-allemand » commun, qui valoriserait les compétences linguistiques et culturelles acquises tout au long du parcours scolaire. Ils suggèrent également de développer les contacts précoces avec la langue du partenaire, en renforçant les programmes Élysée-Kitas pour la petite enfance, Élysée-Prim pour l'école primaire et FranceMobil pour la promotion de l'allemand. L'objectif est de créer un environnement favorable à l'apprentissage dès le plus jeune âge, avant que les stéréotypes et les préjugés ne s'installent.

Les rapporteurs insistent également sur la nécessité d'assurer la continuité des parcours scolaires, en évitant les ruptures entre le collège et le lycée. Trop d'élèves abandonnent l'allemand au moment du passage en seconde, faute d'offre adaptée ou par méconnaissance des débouchés. Les rapporteurs proposent de renforcer l'information sur les perspectives professionnelles offertes par la maîtrise de l'allemand, particulièrement dans les secteurs de l'industrie, du commerce international, de la diplomatie et de la recherche.

Un accent particulier est mis sur les publics éloignés de la langue du partenaire : élèves des zones rurales, milieux défavorisés, voie professionnelle. Les rapporteurs notent que l'allemand est très socialement marqué en France, avec une surreprésentation des élèves issus de catégories favorisées. Ils proposent de développer des actions ciblées pour atteindre ces publics, en mobilisant notamment les dispositifs de l'Office franco-allemand pour la Jeunesse (OFAJ), qui a accueilli plus de 10 millions de jeunes depuis sa création en 1963.

Le deuxième axe concerne la formation et le recrutement des enseignants. Les rapporteurs proposent de développer la double qualification, sur le modèle allemand, qui permet aux enseignants d'être certifiés dans les deux pays. Ils suggèrent également de renforcer la formation continue et la mobilité des enseignants, en facilitant les détachements et les échanges de pratiques. Une attention particulière est portée au programme des assistants linguistiques, dont les rapporteurs proposent de relancer le dispositif en offrant une meilleure reconnaissance académique (crédits ECTS), une rémunération plus attractive et une plus grande flexibilité des dates.

Les rapporteurs n'éludent pas la question des conditions de travail des enseignants. Ils proposent de mieux reconnaître le travail invisible, notamment la préparation de projets culturels, l'accompagnement des échanges et la coordination avec les assistants. Ils suggèrent également de réduire la charge des professeurs contraints d'enseigner sur plusieurs établissements, en favorisant le regroupement des postes et en créant des postes partagés entre établissements.

Le troisième axe concerne la gouvernance et le statut de la langue. Les rapporteurs proposent de créer une base de données commune franco-allemande, permettant de suivre en temps réel l'évolution des effectifs, des postes et des programmes. Ils suggèrent d'intégrer les députés de l'APFA au suivi de la mise en œuvre des stratégies, via le Comité national de suivi (CNS). Ils proposent également d'inscrire la stratégie dans le Dialogue stratégique de performance (DSP) des académies françaises, ce qui permettrait de donner une visibilité politique à cet enjeu.

Des recommandations spécifiques sont adressées à chaque pays. En Allemagne, les rapporteurs proposent de rendre obligatoire une deuxième langue étrangère jusqu'au baccalauréat, avec pour objectif « langue maternelle + 2 ». Cette mesure viserait à garantir que tous les élèves allemands acquièrent une compétence linguistique minimale dans au moins deux langues étrangères, dont potentiellement le français. En France, les rapporteurs proposent de rétablir la valeur du parcours bilangue, qui avait été dévalorisé par les réformes successives, de garantir l'équivalence horaire de la sixième au baccalauréat et de créer une dotation horaire dédiée à l'allemand, qui protégerait cette langue des arbitrages budgétaires défavorables.

Un avertissement politique

Ce rapport constitue moins un constat qu'un avertissement politique. Les rapporteurs ne se contentent pas de décrire une situation alarmante ; ils appellent à une prise de conscience collective sur l'urgence d'agir. Leur message est clair : si rien n'est fait pour inverser la tendance, c'est l'ensemble de la coopération franco-allemande qui risque d'être fragilisé, avec des conséquences potentiellement dramatiques pour l'avenir de la construction européenne.

La question qui se pose désormais est celle de la volonté politique. Les stratégies de 2022 n'ont pas produit les effets escomptés. Les recommandations du rapport de 2026 sont ambitieuses mais réalistes. Reste à savoir si les gouvernements français et allemand, ainsi que les seize Länder allemands, auront la capacité de se mobiliser pour mettre en œuvre ces propositions.

Car le temps presse. Chaque année qui passe voit s'accentuer la baisse des effectifs d'apprenants, la dégradation des conditions de travail des enseignants et l'affaiblissement de la coopération linguistique. Les rapporteurs ne disent pas autre chose lorsqu'ils évoquent une « spirale descendante autoréalisatrice ». Cette formule traduit l'idée que plus on attend, plus la situation se dégrade, et plus il devient difficile d'inverser la tendance.

Pendant des décennies, la langue fut le ciment discret du moteur franco-allemand. Ce ciment a permis de construire une coopération économique, diplomatique, militaire, scientifique et culturelle sans équivalent dans l'histoire européenne. Il a permis à deux peuples qui s'étaient déchirés pendant un siècle de se réconcilier et de construire ensemble l'Union européenne. Si ce ciment venait à se fissurer durablement, ce ne serait pas seulement une politique éducative qui échouerait. Ce serait l'un des fondements humains de la construction européenne qui s'affaiblirait.

La France et l'Allemagne disposent-elles encore du temps nécessaire pour inverser cette dynamique, ou assistons-nous au lent affaiblissement d'un des fondements historiques de la construction européenne ? La réponse à cette question conditionne en grande partie l'avenir du couple franco-allemand et, au-delà, celui de l'Union européenne tout entière. Car sans capacité à se comprendre directement, sans maîtrise des langues de l'autre, la coopération franco-allemande risque de se réduire à un dialogue de sourds, où chaque partenaire parle sa langue en espérant que l'autre comprendra. Et dans ce dialogue de sourds, c'est l'Europe tout entière qui risque de perdre sa voix.

Julien Laurenceau Porte
Décryptage réalisé par
Julien Laurenceau Porte
Fondateur de jlpdecryptage.com
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