JLP Décryptage

Vous avez exercé à la fois dans le journalisme sportif et dans la communication. Aujourd'hui, les plus grandes stars du football contrôlent directement leur image via leurs réseaux sociaux, leurs médias ou leurs partenariats. La frontière entre information et communication vous semble-t-elle encore clairement identifiable, ou sommes-nous entrés dans une époque où journalistes, communicants et influenceurs participent à la construction du même récit ?

Lynda Chebbah

À mon sens, la frontière entre information et communication est aujourd’hui beaucoup plus poreuse qu’auparavant. Les journalistes, les communicants et les influenceurs participent tous, chacun à leur manière, à la construction de l’image publique des acteurs du sport. Les réseaux sociaux ont permis aux clubs, aux fédérations et aux sportifs de maîtriser directement leur communication et de mettre en avant le récit qu’ils souhaitent partager. Le rôle du journaliste reste néanmoins essentiel pour apporter du recul, vérifier les faits et garantir une information indépendante. Finalement, ces trois domaines sont liés par un objectif commun : valoriser une image et une vitrine. Ce qui les distingue, c’est surtout leur finalité : le journaliste informe, tandis que le communicant construit et développe l’image d’une organisation, d’un club ou d’un sportif.

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Les joueurs de premier plan ne se contentent plus d'être interviewés : ils choisissent leurs interlocuteurs, leurs formats et leurs angles. Cristiano Ronaldo ou Kylian Mbappé sont devenus des éditeurs de contenu. L'interview sportive classique n'est-elle pas devenue une fiction de transparence, un exercice où le journaliste demande l'autorisation de poser des questions et le sportif accorde la permission de répondre ?

Lynda Chebbah

Aujourd’hui, les sportifs de haut niveau maîtrisent parfaitement les outils de communication. Grâce à leurs réseaux sociaux, ils s’adressent directement à leur communauté, choisissent les images qu’ils souhaitent diffuser et contrôlent en grande partie leur récit. Cette proximité avec le public réduit parfois le rôle traditionnel des médias, car les supporters ont désormais un accès immédiat aux informations et aux coulisses de la vie des joueurs.

Pour autant, je ne pense pas que l’interview sportive classique soit devenue une fiction. Elle conserve toute sa valeur lorsqu’elle est menée par un journaliste capable d’apporter du recul, de poser des questions pertinentes et, si nécessaire, d’aborder des sujets que la communication personnelle du sportif ne mettrait pas en avant. Les réseaux sociaux et les interviews ne s’opposent donc pas : ils sont devenus complémentaires. Les premiers permettent au sportif de maîtriser son image, tandis que les secondes restent un espace d’analyse, d’échange et de contradiction.

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Les droits de diffusion télévisée du football représentent des milliards d'euros. Quand un diffuseur investit massivement dans un championnat, il acquiert un intérêt économique à ce que ce championnat soit dramatique et spectaculaire. N'y a-t-il pas une contradiction entre le rôle d'informateur objectif et le fait que son employeur a un intérêt financier direct à ce que le récit du football soit toujours plus excitant ?

Lynda Chebbah

Les enjeux économiques liés aux droits de diffusion sont réels et les diffuseurs cherchent naturellement à rendre leurs compétitions attractives. Toutefois, je ne pense pas que le football ait besoin d’être artificiellement dramatisé ou folklorisé pour captiver le public. Par sa richesse sportive, son intensité et les émotions qu’il procure, le football est déjà un spectacle qui rassemble des millions de passionnés. Le rôle des médias est de mettre en valeur ces émotions, d’apporter des analyses et de raconter les histoires qui entourent les rencontres, sans dénaturer la réalité sportive. L’objectif doit être de valoriser le football, et non de créer artificiellement un récit plus spectaculaire uniquement pour répondre à des intérêts commerciaux.

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L'Algérie, le Maroc, le Qatar ou les Émirats investissent massivement dans le sport comme outil d'influence internationale. Le football devient un instrument de puissance. En tant que journaliste évoluant entre plusieurs espaces culturels, avez-vous le sentiment que le football est devenu l'un des principaux langages géopolitiques contemporains ? Et où se situe la frontière entre rayonnement légitime et stratégie d'influence ?

Lynda Chebbah

Aujourd’hui, la majorité des États investissent dans le football, car il est devenu bien plus qu’un simple sport. Il rassemble des millions de personnes, dépasse les frontières culturelles et constitue un formidable outil de rayonnement international. À travers l’organisation de compétitions, les investissements dans les clubs ou le sponsoring, les pays renforcent leur image, leur attractivité et leur influence. C’est pourquoi le football est devenu un véritable levier géopolitique et diplomatique. Il captive les foules, crée un sentiment d’appartenance et laisse une empreinte durable dans les esprits. À mes yeux, il est parfois difficile de distinguer le rayonnement légitime d’une stratégie d’influence, car les deux sont désormais étroitement liés. Le football est aujourd’hui un langage universel qui permet aux États de communiquer, de séduire et d’affirmer leur place sur la scène internationale.

Lynda Chebbah au micro de Beur FM
Lynda Chebbah au micro de Beur FM.
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L'intelligence artificielle peut déjà rédiger des comptes rendus de matchs et analyser des statistiques. Mais elle ne peut pas reproduire la culture footballistique, le sens du contexte historique ou la capacité à lire une émotion dans un vestiaire. Ne risque-t-on pas de produire un journalisme sportif de plus en plus performant en données et de plus en plus pauvre en sens : un journalisme qui sait tout calculer mais ne comprend plus rien ?

Lynda Chebbah

L’intelligence artificielle est un outil extraordinaire qui facilite le quotidien dans de nombreux domaines. Elle permet de gagner du temps, d’analyser des données, de rédiger des synthèses ou encore d’automatiser des tâches répétitives. Dans le journalisme sportif, elle peut donc être une véritable aide. En revanche, elle ne peut pas remplacer le regard humain. Elle ne ressent pas l’émotion d’un stade, ne perçoit pas l’atmosphère d’un vestiaire et ne comprend pas toute la dimension culturelle et historique qui entoure le football. Un journaliste peut s’appuyer sur l’IA pour être plus efficace, mais il ne doit jamais en devenir dépendant. C’est lui qui doit garder le contrôle, apporter son analyse, son esprit critique et son humanité. L’IA doit rester un outil au service du journaliste, et non se substituer à lui.

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Le sportif d'aujourd'hui possède une identité visuelle, une charte graphique, des valeurs affichées et une ligne éditoriale sur les réseaux sociaux. Il est devenu une véritable entreprise de communication. Mais plus l'image est soignée, moins le sportif est imprévisible, moins il paraît authentique. Comment concilie-t-on, dans votre expérience, la construction d'une image de marque avec la préservation de ce qui fait l'authenticité d'un athlète ?

Lynda Chebbah

Aujourd’hui, un sportif de haut niveau est aussi une marque. Il est donc normal qu’il maîtrise son image et sa communication. En revanche, une image trop parfaite ou trop travaillée peut devenir artificielle et créer une distance avec le public. Les supporters s’identifient avant tout à un être humain, avec sa personnalité, ses qualités, ses défauts et ses émotions. C’est cette authenticité qui crée un véritable lien.

Construire une image de marque ne signifie donc pas masquer sa personnalité, mais au contraire la mettre en valeur. Les plus grandes figures du sport ont bâti leur notoriété en restant fidèles à ce qui les rend uniques. Zlatan Ibrahimović a fait de son arrogance assumée une véritable signature, David Beckham a incarné l’élégance et le raffinement britanniques, tandis qu’Erling Haaland cultive une image de guerrier viking. Leur communication est travaillée, mais elle s’appuie sur des traits de caractère authentiques et reconnaissables.

À mes yeux, la meilleure stratégie consiste donc à maîtriser son image sans perdre son identité. Une communication réussie ne consiste pas à paraître parfait, mais à rester crédible, humain et cohérent avec ce que l’on est réellement.

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Les réseaux sociaux ont créé une proximité inédite entre journalistes sportifs et supporters. Pourtant, l'engagement en ligne récompense souvent la partialité et l'émotion, alors que le journaliste est censé conserver une certaine distance critique. N'y a-t-il pas un risque que les journalistes sportifs, en cherchant à construire leur communauté, deviennent progressivement des influenceurs de l'actualité plutôt que des observateurs critiques ?

Lynda Chebbah

Le journaliste sportif est avant tout un être humain et, bien souvent, un passionné de football. Il peut avoir des préférences ou des affinités pour certains clubs, mais il doit savoir les maîtriser. Les réseaux sociaux offrent une grande proximité avec le public, mais ils peuvent aussi pousser à la recherche du buzz, du populisme ou de la surenchère émotionnelle. À mon sens, un journaliste qui affiche une partialité excessive risque de perdre en crédibilité. Ses analyses peuvent alors être perçues comme influencées par ses préférences plutôt que par les faits. Il est donc essentiel de trouver un équilibre : créer une relation avec sa communauté sans renoncer à l’objectivité, à la rigueur et à l’esprit critique. La confiance du public reste le capital le plus précieux d’un journaliste.

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Dans dix ans, les droits TV pourraient être profondément bouleversés par le streaming, les joueurs devenir eux-mêmes des diffuseurs et l'intelligence artificielle produire une grande partie des contenus factuels. Face à ces mutations, quelle compétence restera selon vous irremplaçable chez un journaliste sportif ? Et si vous deviez former aujourd'hui la prochaine génération de journalistes, sur quoi insisteriez-vous en priorité ?

Lynda Chebbah

À mes yeux, la compétence qui restera irremplaçable sera la capacité à rester profondément humain. L’intelligence artificielle saura produire des résumés, analyser des statistiques et générer des contenus en quelques secondes. En revanche, elle ne vivra jamais un match, ne ressentira pas l’atmosphère d’un stade, la tension d’un vestiaire ou l’émotion d’une victoire ou d’une défaite. C’est cette sensibilité qui donne de la valeur au journalisme sportif.

Le journaliste de demain devra évidemment maîtriser les nouveaux outils numériques et l’intelligence artificielle, mais sans jamais leur abandonner son esprit critique. L’IA doit rester un assistant, pas un substitut. La priorité sera donc de former des professionnels capables de vérifier les informations, de raconter une histoire, de transmettre une émotion et d’apporter une analyse originale. Dans un monde où les contenus automatisés seront omniprésents, l’authenticité, la passion et le regard humain deviendront les véritables éléments différenciants.