Benjamin Sire, journaliste et auteur de La drogue au pouvoir — photo Catherine Gugelmann

Grand entretien

Benjamin Sire

La drogue au pouvoir

Drogue, États, géopolitique et narcotrafic

© Catherine Gugelmann

Introduction

À l’occasion de la parution de La drogue au pouvoir, ce 17 septembre 2026 aux Éditions du Cerf, Benjamin Sire défend une thèse volontairement dérangeante : depuis cinq siècles, les stupéfiants ne seraient pas seulement un problème sanitaire, social ou criminel, mais aussi un instrument de puissance, de financement et de déstabilisation dans les relations internationales. Journaliste et éditorialiste, chroniqueur à Franc-Tireur, rédacteur en chef et cofondateur du média Les Électrons libres, correspondant à Paris pour TVA Nouvelles et vice-président de l’Association française des grands reporters et correspondants, il revendique une enquête nourrie par ses reportages, ses voyages et l’exploitation de documents déclassifiés et de rapports internationaux. Des guerres de l’opium à la crise américaine des opioïdes, des Contras au fentanyl, jusqu’à la montée en puissance de la DZ Mafia, son livre cherche à relier des épisodes très différents par une même question : que se passe-t-il lorsque les États combattent officiellement un marché avec lequel ils peuvent, dans certaines circonstances, composer ? JLPDécryptage a choisi de l’interroger précisément sur les preuves, les degrés de responsabilité et les limites de cette grille de lecture.

Couverture du livre La drogue au pouvoir de Benjamin Sire
La drogue au pouvoir — Éditions du Cerf, 17 septembre 2026

JLPdecryptage

Votre livre propose de regarder la drogue non plus seulement comme un problème sanitaire ou criminel, mais comme une force ayant participé à la marche du monde. Quel fait, quelle archive ou quelle affaire vous a conduit à changer d’échelle - et cette thèse était-elle votre point de départ ou le résultat de l’enquête ?

Benjamin SIRE

Ce déplacement du regard ne procède pas d'une décision, même si l'aspect sanitaire, auquel je suis très sensible, et la dimension criminelle en sont les principaux facteurs. Je n'ai pas changé d'échelle : c'est cette thèse, forgée par l'expérience de reportages et de voyages dans des zones « sensibles », qui est à l'origine du livre. Elle s'est imposée au fil de mes enquêtes, sur l'Iran, dans le Sahel, en Chine, sur la crise américaine des opiacés et le rôle de Pékin, sur l'emballement du marché de la cocaïne, mais aussi à travers la consultation de l'énorme documentation dont je me suis servi, notamment des tonnes de rapports déclassifiés de la CIA et d'autres provenant des principales organisations internationales, comme l'ONU. Chaque fois, sous le problème sanitaire et criminel affleurait la même mécanique : celle de substances pesant sur le sort des nations et servant de monnaie d'échange aux puissances pour accomplir des actes que leur diplomatie et leurs institutions ne pouvaient admettre. J'ai fini par comprendre que la drogue ne se réduisait pas à un fléau que les États combattent, mais qu'elle constituait aussi une force avec laquelle ils composent et dont ils tirent parti, comme en témoignent nombre d'événements historiques, des guerres de l'opium à la colonisation en Indochine, en passant par la guerre froide.

Ce que je n'avais pas envisagé, c'est que le livre prendrait un tour aussi accusateur à l'égard de certains pays, comme les États-Unis, mais aussi, à certains moments, la France. L'enquête n'a pas seulement confirmé une conviction a priori, elle l'a renforcée.

JLPdecryptage

Le titre La drogue au pouvoir peut désigner trois réalités : la drogue comme source de puissance économique et territoriale, comme instrument employé par certains États, ou comme force capable de pénétrer les institutions. Ces mécanismes se renforcent-ils mutuellement, ou l’un d’eux constitue-t-il le véritable moteur des cinq siècles que vous retracez ?

Benjamin SIRE

Ces trois lectures ne s'opposent pas, elles se succèdent et finissent par se conjuguer. La drogue comme puissance économique et territoriale ouvre le récit, avec l'Angleterre puis la France coloniale, qui adossent une part de leur prospérité à un commerce qu'elles prohibent ailleurs. Vient ensuite la drogue comme instrument des États, maniée sous la table pendant que la diplomatie officielle garde les mains propres, des réseaux du Triangle d'or au financement des Contras. La troisième réalité, la plus contemporaine, se manifeste lorsque le trafic cesse d'être un moyen pour devenir une fin, quand il façonne des narco-États comme l'Iran ou le Venezuela et pénètre nos institutions par le bas, ainsi que le montrent les nouvelles mafias européennes. Si je devais désigner un moteur, ce serait le deuxième : l'instrumentalisation par les États. C'est l'un des fils rouges du livre, cette hypocrisie fondatrice qui fait des puissances les bailleurs de fonds dissimulés d'un marché qu'elles disent pourchasser. Mais ce moteur ne fonctionne jamais seul. La puissance économique du trafic finance sa capacité de corruption, et la tolérance des États ouvre à ce marché les portes de l'économie légale et des appareils politiques. L'un nourrit l'autre. Ce qui bascule à notre époque, c'est le rapport de force. La drogue, longtemps tenue en laisse par les États, commence à leur échapper et, parfois, à les gouverner en retour.

JLPdecryptage

Des guerres de l’opium au fentanyl, les substances, les acteurs et les rapports de force ont profondément changé. Quel mécanisme commun avez-vous retrouvé derrière ces situations historiques très différentes - et dans quel cas ce fil conducteur cesse-t-il, selon vous, d’être pertinent ?

Benjamin SIRE

Le mécanisme commun est qu'en termes géopolitiques la drogue est une pratique variable d'ajustement. À chaque étape, une puissance tolère ou exploite un trafic qu'elle condamne publiquement, parce qu'un intérêt jugé supérieur le commande, qu'il s'agisse d'une balance commerciale, du financement d'une opération clandestine ou de l'affaiblissement d'un rival. L'Angleterre inonde la Chine d'opium pour équilibrer ses comptes. Cent quatre-vingts ans plus tard, le schéma se renverse presque terme pour terme : la Chine laisse filer vers l'Amérique des précurseurs du fentanyl. Dans le livre, j'interprète ce phénomène à la lumière de la mémoire des humiliations passées et du rapport de force commercial entre les deux nations. Entre les deux, la même logique se répète : celle d'un poison utile que l'on feint de pourchasser.

Ce fil conducteur cesse d'être pertinent lorsque le trafic échappe à tout commanditaire étatique. Quand une organisation comme la DZ Mafia prospère pour son propre compte, quand les drogues de synthèse s'affranchissent des sols et des saisons qui bornaient jadis le narcotrafic, quand le marché n'obéit plus qu'à sa demande et à sa rentabilité, on quitte la géopolitique classique pour entrer dans quelque chose de plus diffus. La drogue n'est plus l'instrument d'une puissance, elle devient une puissance autonome. Je me méfie d'ailleurs de la tentation inverse, celle de voir partout la main d'un État. Certains trafics ne relèvent que de l'appât du gain et d'un besoin que rien n'a organisé. Le livre s'attache justement à distinguer ce qui procède d'une stratégie de ce qui n'est qu'un marché livré à lui-même.

JLPdecryptage

La présentation de votre livre qualifie les États de « premiers complices » du marché des stupéfiants. Pourtant, une politique gouvernementale assumée, l’opération clandestine d’un service, la tolérance accordée à un allié et la défaillance d’un régulateur ne relèvent pas du même degré de responsabilité. Quelle distinction établissez-vous entre ces situations et à partir de quel seuil employez-vous le mot « complicité » ?

Benjamin SIRE

La politique assumée est la forme la plus franche, presque revendiquée, lorsqu'un État fait du trafic un rouage de sa puissance ou de sa survie, à l'image de la Régie de l'opium en Indochine ou de l'économie parallèle du régime iranien. L'opération clandestine d'un service relève d'un autre ordre, celui d'une raison d'État qui s'exonère de la loi, quand la CIA ferme les yeux sur l'opium de ses supplétifs en Asie ou sur la cocaïne qui finance les Contras et bien d'autres mouvements. La tolérance accordée à un allié encombrant, le frère trafiquant d'un président afghan que l'on ménage, procède d'un calcul plus lâche encore. La défaillance d'un régulateur, enfin, n'est pas de même nature, puisqu'elle peut n'être qu'aveuglement ou incompétence.

Le mot complicité ne se justifie pas dans tous ces cas. Je le réserve au moment où deux conditions se rejoignent : la connaissance du trafic et la décision de le laisser prospérer pour en tirer un bénéfice. La simple défaillance, si coupable soit-elle, reste en deçà de ce seuil tant qu'aucun avantage n'est recherché. Au-dessus, en revanche, on entre dans la complicité pleine et entière. L'affaire Cassandra en offre, à mes yeux, le cas le plus net : plusieurs anciens enquêteurs et responsables ont accusé l'administration Obama d'avoir freiné certaines actions visant les réseaux criminels liés au Hezbollah afin de ne pas compromettre la négociation sur le nucléaire iranien, une interprétation contestée par d'anciens responsables de cette administration. À mes yeux, ce type d'arbitrage a eu des conséquences funestes et résonne jusque dans le contexte ayant précédé les horreurs du 7 octobre 2023 perpétrées par le Hamas.

JLPdecryptage

La présentation du livre mentionne les opérations spéciales de la CIA, un domaine où les faits établis côtoient depuis longtemps les récits spéculatifs. Parmi les dossiers que vous avez étudiés, lequel apporte selon vous la preuve la plus solide d’un lien entre une opération américaine et un trafic de drogue - et jusqu’où cette preuve permet-elle d’aller sans extrapoler ?

Benjamin SIRE

Sur ces aspects, dans le livre, je me fonde notamment - et qui ne l'a pas fait en étudiant cette matière ? - sur les impressionnants travaux d'Alfred McCoy. Ses enquêtes et ses ouvrages, implacables et remarquablement sourcés, en plus de multiplier les témoignages éloquents, n'ont cessé de faire l'objet d'attaques de la part de l'administration américaine et de ses soutiens, en dépit des éléments qu'ils livrent. C'est de bonne guerre. Mais, depuis, de nombreux dossiers déclassifiés et rapports que j'ai pu étudier lui donnent raison.

Le cas le plus solide reste celui du Nicaragua et des Contras, parce qu'il ne repose pas sur des présomptions ou sur les seules recherches de McCoy, mais sur des documents officiels. En 1989, l'enquête sénatoriale conduite par John Kerry a établi que des trafiquants avaient participé au ravitaillement des Contras et que le Département d'État avait versé des fonds à des sociétés liées à des narcotrafiquants, parfois déjà mis en cause par la justice.

Ces éléments établissent des versements à des acteurs liés au trafic et la tolérance dont certains ont bénéficié. Ils ne démontrent pas pour autant que la CIA ait sciemment organisé l'inondation des quartiers américains par le crack pour financer sa guerre secrète. C'est précisément sur ce point qu'il faut éviter l'extrapolation. Les travaux de Gary Webb ont ouvert un débat légitime sur les effets des réseaux de cocaïne liés aux Contras aux États-Unis. Sa mort, en 2004, a été officiellement conclue comme un suicide par le coroner du comté de Sacramento, même si elle a ensuite nourri de nombreuses conjectures. Pour le reste, parce qu'on ne peut pas tout révéler ici, j'encourage le lecteur à découvrir l'ensemble des événements et de leur enchaînement tels que je les explique dans le livre...

JLPdecryptage

La crise américaine des opioïdes s’est d’abord développée à travers les prescriptions médicales, avant d’être alimentée par l’héroïne puis par le fentanyl clandestin. Que révèle cette trajectoire sur la répartition du pouvoir et des responsabilités entre laboratoires, prescripteurs, autorités de régulation et réseaux criminels ?

Benjamin SIRE

C'est effectivement, à l'origine, une question qui n'a rien de géopolitique, avant de le devenir... Tout commence avec la commercialisation de l'OxyContin par Purdue Pharma en 1996, présenté comme moins susceptible d'entraîner addiction et abus que d'autres opioïdes, alors que cette présentation allait être lourdement remise en cause. S'ensuit une entreprise de persuasion d'une rare agressivité, qui installe l'antidouleur dans les cabinets des régions les plus fragiles et fait de la lutte contre la douleur un énorme business. Les médecins prescrivent, souvent de bonne foi, et des millions de patients basculent. Lorsque l'accès légal se referme, la dépendance conduit vers les trafiquants et la rue, mais aussi vers d'autres substances : d'abord l'héroïne, puis le fentanyl, ainsi que d'autres opioïdes détournés ou illicitement fabriqués. Les cartels mexicains ont pris la relève, répondant à une demande que le système de soins américain avait contribué à fabriquer, tandis que des précurseurs chimiques provenant notamment de Chine ont alimenté la production clandestine de fentanyl.

La chaîne de responsabilité se dessine alors clairement. Un laboratoire - lourdement condamné depuis, il faut le préciser - porte la responsabilité initiale d'avoir trompé sur les risques de son produit. Le régulateur porte celle d'un contrôle défaillant, cette forme de complicité par omission qui laisse une molécule redessiner la santé d'un pays. Les prescripteurs occupent une place ambiguë, tour à tour instruments et victimes d'un discours commercial. Les réseaux criminels ne viennent qu'ensuite, en aval, prospérer sur un terrain propice et infiniment morbide.

JLPdecryptage

Les investigations visant la DZ Mafia décrivent une organisation qui ne se limiterait plus à vendre des stupéfiants : blanchiment international, investissements immobiliers, sociétés commerciales, prête-noms et soutiens issus de professions réglementées. À partir de quel moment un réseau de trafiquants devient-il un système mafieux capable de s’enraciner dans l’économie légale et de défier durablement l’État ?

Benjamin SIRE

C'est l'histoire de toutes les mafias, qui ont besoin de se respectabiliser, de s'institutionnaliser, mais surtout de fondre le produit de leurs trafics dans l'économie légale - l'immobilier, des sociétés-écrans ou des entreprises d'import-export fictives - pour mieux en tirer les profits. Un réseau de trafiquants demeure fragile tant qu'il se contente d'écouler un produit. Comme toutes les mafias avant elle, si l'on remonte à la mafia sicilienne, comme aujourd'hui la Mocro Maffia aux Pays-Bas, la 'Ndrangheta calabraise, les Vory v zakone issus de l'espace postsoviétique et bien d'autres, la récente DZ Mafia illustre ce passage. Une note judiciaire de 2025 que je cite dans le livre estime que plus de la moitié de ses flux transitent par des comptes offshore algériens, maquillés en échanges agricoles ou textiles. Dans le même temps, les enquêtes ont documenté des logiques d'intimidation d'élus et de personnels de justice, des tentatives de corruption, la poursuite d'activités criminelles depuis la prison, ainsi que des mécanismes de blanchiment via des prête-noms, des commerces, des circuits internationaux et l'immobilier.

Trois conditions, une fois réunies, font la bascule : l'ancrage financier dans le légal, la capture d'une part de l'appareil public et l'existence d'un sanctuaire hors d'atteinte. Pour la DZ Mafia, l'Algérie peut jouer ce rôle pour certains profils, notamment lorsque les personnes recherchées ont la nationalité algérienne et ne peuvent être extradées vers la France en vertu de la convention bilatérale. La coopération judiciaire et sécuritaire entre Alger et Paris a toutefois récemment repris.

Le parcours

À propos de Benjamin Sire

Benjamin Sire est journaliste, éditorialiste, auteur et musicien. Il est rédacteur en chef et cofondateur du média Les Électrons libres, consacré notamment aux sciences, à l’innovation et aux débats sur le progrès, et chroniqueur à l’hebdomadaire Franc-Tireur. Il intervient également comme correspondant à Paris pour TVA Nouvelles, au Québec. En parallèle de son activité journalistique, il est vice-président de l’Association française des grands reporters et correspondants (AFGRC).

Son parcours est également marqué par la création artistique : ancien homme de théâtre, il est compositeur, ingénieur du son et producteur de musique sous le nom d’E-Riser. Cette double trajectoire, éditoriale et artistique, nourrit un travail qui mêle commentaire politique, géopolitique, culture et réflexion sur les transformations contemporaines.

Le 17 septembre 2026, les Éditions du Cerf publient La drogue au pouvoir - Cinq siècles de relations incestueuses entre drogue et géopolitique. L’ouvrage explore les liens historiques entre narcotrafic, stratégies d’État, guerres, services de renseignement, crises sanitaires et criminalité organisée, des guerres de l’opium aux réseaux contemporains.

Couverture du livre La drogue au pouvoir de Benjamin Sire