Introduction
En 1978, Brigitte Simon arrive à Roland-Garros portée par une séquence de confiance rare. Victorieuse à Nice, Monte-Carlo et Naples sur terre battue, la Française reçoit une invitation pour le tableau principal, élimine dès son entrée en lice Florența Mihai, tête de série n°10, et poursuit son parcours jusqu’en demi-finale. À 22 ans, elle devient l’une des grandes surprises du tournoi avant de s’incliner face à Virginia Ruzici, future lauréate. Cette saison-là la conduit jusqu’à la 36e place mondiale ; elle sera également n°1 française de 1978 à 1981. Mais cet entretien ne se réduit pas au souvenir d’un exploit. Il relie deux époques d’une même trajectoire. La joueuse qui devait alors apprendre à gérer seule la pression est devenue, après le circuit, l’entraînement, la direction sportive et plusieurs reconversions, une accompagnatrice du mental. Respiration, visualisation, routines, feedback, rapport à l’échec : elle transmet aujourd’hui des outils qui étaient pratiquement absents de son environnement de joueuse. À travers huit questions, Brigitte Simon revient sur Roland-Garros 1978, les conditions économiques du tennis féminin, la sortie du haut niveau, la transmission et cette question centrale : que reste-t-il d’une carrière lorsque les résultats cessent d’être la seule mesure de la réussite ?
JLPDécryptage
En 1978, vous entrez à Roland-Garros sur invitation et atteignez les demi-finales après avoir notamment battu Florența Mihai, tête de série n°10. Dans un tennis français où l’encadrement des joueuses restait encore très limité, qu’est-ce qui vous avait permis d’arriver aussi loin ?
Brigitte Simon
J’étais en pleine confiance cette année-là. J’avais gagné Nice, Monte-Carlo et Naples juste avant, sur terre battue. Jouer Florența Mihai au premier tour n’était pas un cadeau, mais mentalement, je savais que je pouvais la battre. Et il vaut souvent mieux jouer une tête de série au premier tour qu’après. Le match fut très dur, mais cette victoire m’a ouvert le tableau et j’ai cru en mes chances jusqu’au bout. Je dirais, en conclusion, que je m’étais bien conditionnée à aller loin.
JLPDécryptage
Vous ouvrez un magasin de tennis à Caen la même année que cette demi-finale, puis vous quittez le circuit professionnel à seulement 27 ans. Lorsque vous avez qualifié le tennis féminin de l’époque de « cinquième roue du carrosse », décriviez-vous une décision soudaine de partir ou une prise de conscience progressive que ce métier ne vous permettrait pas de construire durablement votre avenir ?
Brigitte Simon
L’ouverture du magasin de tennis à Caen a été plus une opportunité qu’un choix d’avenir. En 1978, je pensais avant tout à ma carrière, et une demi-finale à Roland-Garros vous donne envie de continuer, même si nos conditions d’entraînement et d’encadrement étaient limitées. Financièrement, c’était difficile. La Fédération ne participait pas à nos frais de voyage et d’hébergement, sauf pour la Fed Cup. Quant à l’arrêt de ma carrière, il s’avère que j’ai rencontré mon futur mari en 1978 et que l’envie de fonder une famille s’est imposée comme une évidence.
JLPDécryptage
Après votre carrière sportive, vous avez travaillé dans l’immobilier, le commerce du vin et la gestion d’un centre Power Plate, avant de revenir vers l’accompagnement mental. Que vous ont appris ces expériences sur la difficulté, mais aussi sur la liberté, de se réinventer après le sport de haut niveau ?
Brigitte Simon
Après ma carrière sportive, j’ai d’abord été entraîneur, puis directrice sportive au Tennis Club de Caen pendant une dizaine d’années. La valse des présidents de club et une ambiance de travail délétère m’ont poussée à démissionner. J’étais fâchée avec le monde du tennis et je ne voulais plus y travailler. C’est pour cela que je me suis tournée professionnellement vers d’autres domaines, sans grand succès. Ces diverses expériences m’ont permis de développer d’autres compétences. C’est toujours enrichissant de sortir de sa zone de confort et de relever d’autres défis.
JLPDécryptage
Vous accompagnez aujourd’hui des joueurs sur le plan mental, alors que ce type de préparation était pratiquement absent de votre environnement sportif en 1978. Si vous pouviez vous adresser à la joueuse de 22 ans que vous étiez avant cette demi-finale, que lui transmettriez-vous que personne ne savait alors vous apprendre ?
Brigitte Simon
C’est la question que je préfère. J’ai souvent dit que, si j’avais eu l’expérience que je transmets aujourd’hui sur le plan mental, j’aurais sans doute été mieux préparée pour aborder la demi-finale et donc plus performante. Je lui apprendrais à utiliser la respiration comme un outil capital pour la concentration et l’analyse de toute situation pendant un match. Je lui apprendrais à visualiser chaque match avant de le jouer, en étant spectatrice ou actrice du film de sa victoire potentielle. Je lui apprendrais l’importance du feedback, qu’on ne peut faire qu’en étant bien accompagné. Je lui apprendrais à se préparer pour chaque match avec la même routine et le même sérieux, quel que soit l’adversaire. Je lui apprendrais à minimiser l’importance d’une défaite ou d’une victoire, et à remettre constamment l’ouvrage sur le métier.
JLPDécryptage
Vous avez décrit votre demi-finale de Roland-Garros comme un moment d’inhibition face à l’enjeu. Dans votre travail actuel, comment expliquez-vous à un joueur ce que la préparation mentale peut réellement l’aider à maîtriser, mais aussi ce qui peut toujours lui échapper ?
Brigitte Simon
Justement, la préparation mentale peut aider à maîtriser cette peur qui paralyse face à un enjeu majeur, même si ce n’est jamais miraculeux. On peut très bien commencer un match, puis le vent tourne : alors, que faire ? C’est dans ces moments-là qu’il faut ouvrir son coffre aux trésors. La préparation mentale ne s’improvise pas. Elle se travaille autant que le physique ou la technique. C’est un chemin à parcourir.
JLPDécryptage
Vous avez raconté avoir reçu l’équivalent de 5 000 euros pour votre demi-finale et constaté des écarts de rémunération considérables entre les femmes et les hommes. Les progrès accomplis depuis cette époque ont-ils, selon vous, corrigé le problème structurel ou l’ont-ils surtout déplacé vers les joueuses moins bien classées et moins médiatisées ?
Brigitte Simon
Il y a eu d’immenses progrès. Les femmes, aujourd’hui, gagnent très bien leur vie. Le problème structurel reste entier pour des centaines de joueurs et joueuses qui essaient d’intégrer le circuit professionnel. Je pense que l’argent est mal redistribué et que, sans l’aide des fédérations, il est très difficile de financer son début de carrière.
JLPDécryptage
Vous avez entraîné au Tennis Club de Caen, puis à Paimpol, avant d’accompagner des joueurs de niveaux très différents sur le plan mental. Qu’est-ce que votre génération peut encore transmettre intact aux jeunes joueurs, et qu’est-ce qui ne peut plus l’être parce que le tennis a profondément changé ?
Brigitte Simon
Je pense que ma génération a encore beaucoup à transmettre. Les ressorts de l’entraînement et de la performance sont toujours identiques, même si les mentalités ont évolué, et pas toujours dans le bon sens. La dimension mentale devient de plus en plus présente et incontournable, mais les fondamentaux restent les mêmes et on a d’ailleurs tendance à les oublier. La préparation physique a beaucoup progressé depuis mon époque et elle s’est particulièrement adaptée aux besoins spécifiques du joueur ou de la joueuse de tennis. Et même si l’expérience n’éclaire que le chemin parcouru, notre vécu, nos difficultés et notre propre chemin crédibilisent un discours auprès de la jeune génération et peuvent lui faire gagner du temps dans la poursuite de ses propres objectifs.
JLPDécryptage
À 22 ans, la réussite pouvait se mesurer par un classement, un titre ou une demi-finale de Grand Chelem. Après le haut niveau, les reconversions, l’entraînement et la transmission, à quoi reconnaissez-vous aujourd’hui qu’une trajectoire est véritablement réussie ?
Brigitte Simon
Une trajectoire est réussie, de mon point de vue, quand on est allé au bout de soi-même, de ses compétences et de son potentiel, sans aucun regret.
Le parcours
À propos de Brigitte Simon
Née à Caen en 1956, Brigitte Simon-Glinel est une ancienne joueuse professionnelle française. Elle atteint le sommet de sa carrière en 1978 : après des succès sur terre battue à Nice, Monte-Carlo et Naples, elle se hisse en demi-finale de Roland-Garros, où son parcours s’arrête face à Virginia Ruzici, future championne. Cette même année, elle atteint la 36e place mondiale. Brigitte Simon est n°1 française de 1978 à 1981 et remporte à trois reprises le Championnat de France, en 1976, 1978 et 1980. Elle représente également la France en Coupe de la Fédération. Après sa carrière de joueuse, elle devient entraîneur puis directrice sportive du Tennis Club de Caen pendant une dizaine d’années. Après plusieurs expériences professionnelles hors du tennis, elle revient vers son sport par l’accompagnement mental. Son approche s’appuie notamment sur la respiration, la visualisation, les routines, le feedback et la gestion de la pression. Un fil conducteur relie ainsi ses deux vies sportives : transformer l’expérience du haut niveau en outils de progression et de transmission.