L’entretien
01
L'engagement et le parcours
JLPDécryptage
En 2020, alors que vous étudiiez la communication sociale à la Faculté des sciences humaines de l'Université d'État d'Haïti, vous étiez déjà membre fondatrice et présidente du Cercle des Étudiants Entrepreneurs d'Haïti. Vous présentiez alors l'entrepreneuriat comme un moyen d'émanciper la jeunesse, de favoriser la scolarisation et de contribuer à la réduction du chômage. Derrière ces ambitions apparaissait déjà une volonté d'utiliser la communication comme un levier de transformation sociale.
Comment cette première volonté d'agir sur la société a-t-elle préparé votre engagement dans l'humanitaire ?
Djenane Baptiste
À la Faculté des Sciences Humaines de l’UEH, j’ai compris que le changement social exige des actions concrètes et structurées. En tant que co-fondatrice et présidente du Cercle des Étudiants Entrepreneurs d'Haïti, mon but était de poser des actions managériales et stratégiques pour donner aux jeunes les clés de leur propre émancipation. L'entrepreneuriat social et l'humanitaire partagent cette même urgence : celle de concevoir des solutions viables là où les systèmes traditionnels font défaut. Passer de la co-création d'initiatives pour l'autonomisation des jeunes à la communication humanitaire chez MSF a été une évolution logique. Dans les deux cas, la dynamique reste la même : s'engager sur le terrain pour redonner du pouvoir, de la dignité et des perspectives à ceux que les crises tentent d'invisibiliser.
02
La transition vers l'humanitaire
JLPDécryptage
Avant de rejoindre Médecins Sans Frontières, vous dirigiez SM3, une structure consacrée au marketing, au multimédia et à la communication, tout en participant à plusieurs initiatives entrepreneuriales. Depuis décembre 2022, vous exercez comme Communications Officer chez MSF en Haïti. Les outils de communication peuvent parfois être les mêmes, mais leur finalité change profondément lorsque l'objectif n'est plus de promouvoir une activité, mais de rendre compte d'une réalité humaine avec justesse et responsabilité.
Qu'avez-vous dû désapprendre en passant de la communication entrepreneuriale à la communication humanitaire ?
Djenane Baptiste
J'ai dû désapprendre le réflexe de la performance visuelle et de la "séduction" du public pour intégrer celui de la responsabilité éthique absolue. Dans le marketing et l'entrepreneuriat (comme avec SM3), on cherche l'impact immédiat, l'esthétique parfaite et la mise en valeur d'une marque. En humanitaire, la réalité brute du terrain ne se vend pas, elle se témoigne. J'ai dû apprendre à effacer le sensationnalisme au profit de la nuance. L'important n'est plus de promouvoir MSF, mais de documenter une situation médicale et humaine avec exactitude. Le mot d'ordre n'est plus "séduire", mais "protéger".
03
Les dilemmes éthiques du récit
JLPDécryptage
Vous avez prêté votre voix à une animation construite à partir du témoignage anonymisé d'une survivante de violences sexuelles en Haïti. Le recours à l'illustration, à l'anonymat et à une voix intermédiaire permettait de rendre son histoire audible tout en protégeant son identité. Ce type de réalisation rappelle qu'en communication humanitaire, raconter une histoire ne consiste pas seulement à informer : il faut également préserver la dignité et la sécurité de celles et ceux qui acceptent de témoigner.
Comment peut-on incarner avec justesse la parole d'une survivante sans jamais se l'approprier ?
Djenane Baptiste
Sincèrement, cela n'a pas été facile. C’est l'un des exercices les plus délicats et les plus lourds émotionnellement de mon métier. Prêter ma voix à cette survivante de violences sexuelles exigeait une posture d'humilité totale et une grande force psychologique. Pour ne pas s'approprier son récit, il faut se positionner strictement comme un canal, un haut-parleur, et non comme l'auteur de l'histoire. L’utilisation de l'animation et de l’anonymat permet de mettre une distance salutaire : le public ne s'attache pas à mon visage, mais à la vérité universelle du témoignage. Incarner sans s'approprier, c'est accepter la charge émotionnelle de cette voix, en respecter le rythme, les silences et les mots exacts, tout en se rappelant chaque seconde que derrière le fichier audio, il y a une vie humaine brisée qui tente de se reconstruire.
04
La confiance et la réputation
JLPDécryptage
Chez MSF, la communication ne sert pas uniquement à rendre une action visible : elle participe au témoignage, à l'acceptation de l'organisation par les populations et à la compréhension de sa mission. En Haïti, où l'insécurité a déjà conduit MSF à suspendre temporairement certaines activités, la confiance devient une condition essentielle pour poursuivre les soins. La réputation dépasse alors largement la seule question de l'image institutionnelle.
Lorsque la confiance conditionne l'action humanitaire, où placez-vous la frontière entre protéger la mission de MSF et préserver la confiance indispensable à son action ?
Djenane Baptiste
Dans un contexte de crise, la réputation et la confiance ne sont pas des concepts abstraits : ce sont des outils de protection sur le terrain. La frontière entre la protection d’une mission médicale et la préservation de la confiance publique n'est pas une ligne de rupture, c'est un équilibre permanent. En communication humanitaire, notre parole doit constamment réaffirmer les principes fondamentaux de neutralité et d'impartialité pour garantir l'accès aux populations. La frontière éthique se situe dans la responsabilité de la parole : il ne s'agit pas de taire les réalités pour protéger une image institutionnelle, mais de mesurer l'impact de chaque prise de parole. L'objectif ultime du communicant humanitaire reste toujours le même : s'assurer que les choix de communication d'aujourd'hui ne ferment pas la porte aux secours et aux soins de demain.
05
Les défis contemporains
JLPDécryptage
Les réseaux sociaux imposent des récits toujours plus rapides, plus courts et plus visuels, alors que les crises humanitaires exigent du contexte, de la nuance et du temps. L'arrivée de l'intelligence artificielle ouvre également de nouvelles possibilités pour produire ou diffuser des contenus, mais elle interroge les limites de l'automatisation lorsqu'il s'agit de représenter des personnes particulièrement vulnérables et de raconter leur histoire avec fidélité.
À vos yeux, qu'est-ce qui ne pourra jamais être confié à une intelligence artificielle dans la communication humanitaire ?
Djenane Baptiste
L'intelligence artificielle peut optimiser nos flux de travail, mais elle n'aura jamais de conscience morale ni d'empathie culturelle. Une IA peut générer du texte ou analyser des données, mais elle est incapable de s'asseoir en face d'une maman déplacée à Port-au-Prince, de décoder un regard, de ressentir la lourdeur d'un silence, ou de capter les nuances de dignité dans la détresse. La communication humanitaire repose sur une connexion d’humain à humain. Confier le traitement de la vulnérabilité à un algorithme, c'est risquer d'automatiser la souffrance et de déshumaniser ceux que nous servons. L’éthique du témoignage exige une sensibilité que seul le cœur humain possède.
06
L'expérience transformatrice
JLPDécryptage
Depuis votre arrivée chez MSF, vous travaillez dans un pays où l'insécurité, les déplacements de population et les violences sexuelles ont profondément accru les besoins humanitaires. À Port-au-Prince, les admissions mensuelles liées aux violences sexuelles ont presque triplé entre 2021 et 2025. Communiquer dans un tel contexte impose de concilier l'urgence de témoigner, la protection des personnes et l'exactitude des faits, parfois dans des situations où aucun choix n'est totalement satisfaisant.
Quelle situation vécue chez MSF a le plus profondément transformé votre manière de communiquer ?
Djenane Baptiste
Plus qu’une situation unique, c’est la confrontation quotidienne avec des récits de traumatismes profonds et de vulnérabilité extrême qui a transformé ma pratique. Recueillir la parole de personnes touchées par des crises majeures impose un changement de perspective immédiat. J’ai rapidement réalisé que l’urgence en communication humanitaire n’est pas de chercher l'impact visuel ou de choquer le public, mais de faire comprendre la dimension systémique des crises. Cette réalité m'a poussée à faire évoluer ma pratique d'une communication purement informative vers une approche de témoignage axée sur la dignité. La véritable transformation a été de comprendre que chaque mot diffusé doit servir à expliquer les causes profondes de la détresse, tout en protégeant l'intégrité de ceux qui la vivent.
07
Une réflexion personnelle sur le métier
JLPDécryptage
La politique de MSF rappelle qu'un formulaire signé ne suffit pas, à lui seul, à garantir un consentement réellement éclairé. Elle insiste sur le dialogue, la confiance construite avec les personnes et leur droit de conserver la maîtrise de leur représentation. Cette approche rappelle qu'en communication humanitaire, les convictions professionnelles sont parfois mises à l'épreuve par la réalité du terrain.
Au fil de votre expérience, quelle certitude avez-vous été contrainte d'abandonner ?
Djenane Baptiste
J'ai dû abandonner la certitude qu'une "bonne histoire" ou qu'une visibilité maximale est toujours bénéfique pour le patient. Au début de ma carrière, je pensais que plus on exposait une situation, plus on aidait à la résoudre. Le terrain m’a appris le contraire. Parfois, le silence médiatique ou la discrétion absolue sont les plus grands actes de protection que l'on peut offrir à une communauté. Le consentement éclairé n'est pas un papier signé sous le coup de l'émotion ; c'est un processus dynamique où le patient doit comprendre qu'il a le droit de changer d'avis à tout moment, même si cela annule des semaines de travail de production pour moi et mes collègues.
08
L'héritage et la transmission
JLPDécryptage
En 2020, vous exprimiez déjà le désir de contribuer au développement d'Haïti en favorisant l'éducation et l'autonomie de la jeunesse. Votre parcours vous a depuis conduite vers un métier où le communicant choisit souvent de s'effacer pour permettre à d'autres voix d'être entendues. Dans cet exercice discret mais essentiel, la transmission ne se mesure pas seulement à la visibilité de celui qui raconte, mais aussi à l'empreinte laissée par les récits qu'il contribue à faire exister.
Lorsque vous regarderez votre parcours dans quelques années, quel récit espérez-vous avoir contribué à écrire ?
Djenane Baptiste
J'espère avoir contribué à écrire le récit d'une Haïti résiliente, racontée de l'intérieur par ses propres enfants, loin des clichés misérabilistes des médias internationaux. Je veux que l’on se souvienne que dans les moments les plus sombres de notre histoire récente, des professionnels haïtiens sont restés debout pour soigner, témoigner et préserver l'humanité. Si mon passage dans la communication humanitaire permet à quelques voix de survivants d’avoir été entendues avec respect, et si j'ai pu inspirer d'autres jeunes communicateurs haïtiens à embrasser ce métier avec éthique, alors mon récit aura trouvé tout son sens.
Le parcours
À propos de Djenane Baptiste
Djenane Madona Baptiste est une professionnelle haïtienne de la communication dont le parcours relie entrepreneuriat, communication sociale et action humanitaire. En 2020, alors qu’elle étudie la communication sociale à la Faculté des sciences humaines de l’Université d’État d’Haïti, elle est membre fondatrice et présidente du Cercle des Étudiants Entrepreneurs d’Haïti. La même année, Le Quotidien d’Haïti la présente comme dirigeante de SM3, une structure consacrée au marketing, au multimédia et à la communication, et comme engagée dans plusieurs initiatives entrepreneuriales.
Elle publie également, dans le cadre du CEEH, des textes consacrés à l’entrepreneuriat, à l’emploi des jeunes et à la transformation numérique. Son parcours se prolonge ensuite dans l’humanitaire avec Médecins Sans Frontières. Son travail photographique est crédité par MSF en Haïti dès décembre 2022, notamment lors de la campagne de vaccination contre le choléra à Cité Soleil. En 2026, ses images sont de nouveau publiées par l’organisation dans des contenus consacrés au Sud-Kivu, en République démocratique du Congo, notamment autour de l’accès aux soins maternels et néonatals et de la réponse aux épidémies.
Son travail se situe ainsi au croisement de la documentation de terrain, de l’éthique du témoignage, de la protection des personnes et de la transmission de récits produits au plus près des communautés concernées.