Eva Chisom Chukwunelo en robe blanche, sa prothèse de jambe visible

Grand entretien international · Nigeria

Eva Chisom Chukwunelo

Qui conçoit le monde pour les corps différents ?

Prothèses, représentation, souveraineté technologique africaine, mémoire et intelligence artificielle.

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Introduction

Une prothèse promet un mouvement. Elle peut aussi révéler une géographie du pouvoir. Lorsque son liner en silicone retient la transpiration sous la chaleur et l’humidité nigérianes, lorsque ses composants ont été conçus pour d’autres climats, lorsque les teintes disponibles reflètent mal la diversité des peaux africaines, l’objet ne raconte plus seulement une histoire médicale. Il indique où la technologie est pensée, pour quels corps, selon quelles normes — et à quel prix. Une enquête publiée par HumAngle a documenté cette réalité auprès de plusieurs amputés nigérians : des dispositifs qui rendent la marche possible, mais dont la conception peut simultanément limiter la durée de port, le confort ou le sentiment d’appartenance corporelle.

Eva Chisom Chukwunelo connaît cette contradiction de l’intérieur. À l’adolescence, elle a perdu une jambe à la suite d’une ostéomyélite, une infection osseuse grave, comme elle l’a raconté à Premium Times. Ce fait éclaire son parcours, mais ne suffit pas à le définir. L’essentiel se situe ailleurs : dans la manière dont une expérience individuelle devient un instrument d’analyse des systèmes qui organisent la mobilité, le regard, la mémoire et l’accès au progrès.

Elle explique avoir longtemps dissimulé sa prothèse avant de commencer à la rendre visible. Cette exposition du corps a pu prendre la forme de ce qu’elle appelle une « visual rebellion » : une réponse directe aux représentations qui associent encore le handicap à la dépendance, à la compassion ou à l’effacement. Mais Eva Chukwunelo refuse aussitôt le piège inverse. Montrer sa jambe ne signifie pas que chacun de ses vêtements, chacune de ses photographies ou chacun de ses gestes doive devenir une déclaration militante. Le droit d’être visible comprend aussi le droit de ne pas être continuellement transformée en symbole. Elle revendique une liberté plus exigeante que la simple représentation : celle d’être regardée sans être confisquée par le regard.

Cette tension traverse The Body as Canvas, projet culturel qu’elle présente comme un travail de storytelling, de photographie, de mode, de film et d’archivage des vies handicapées. Dans le texte par lequel elle en expose la vision, les corps ne sont ni des objets de pitié ni des figures héroïques permanentes. Ils peuvent relever de la beauté, du désir, de la puissance, de la fragilité ou de l’ordinaire. Il ne s’agit donc pas uniquement de modifier les images contemporaines du handicap, mais d’empêcher que des existences entières disparaissent des archives. Car la mémoire est politique : une société dit aussi qui compte par les vies dont elle choisit de conserver la trace.

Son travail a progressivement circulé au-delà du Nigeria. En 2024, elle est sélectionnée pour le Mandela Washington Fellowship, dans le parcours Leadership in Civic Engagement à Florida Gulf Coast University. En mars 2025, elle intervient à New York lors d’un dialogue de haut niveau de la 69e session de la Commission des Nations unies sur la condition de la femme, où les archives officielles de l’ONU la recensent comme Amputee Peer Counselor. La même année, son intervention à TEDxLagos prolonge sa réflexion sur les corps que l’histoire juge — ou non — dignes de mémoire. Ces étapes ne constituent pas un palmarès. Elles signalent plutôt le passage d’une expérience vécue vers des espaces où se discutent les politiques publiques, la culture et les imaginaires collectifs.

Mais la représentation ne constitue qu’une partie de son raisonnement. Son expérience du secteur de la prothèse l’amène à interroger l’économie matérielle de l’inclusion. Dans ses réponses à JLP Décryptage, elle décrit un marché nigérian dépendant de nombreux composants importés, dont le prix final absorbe taxes, transport, dédouanement, fluctuations monétaires et coûts d’exploitation. Elle ne transforme pourtant pas les entreprises, les organisations internationales ou les donateurs en adversaires commodes : leurs interventions permettent aujourd’hui à certaines personnes d’accéder à des équipements autrement inabordables. La véritable tension se situe entre l’urgence de répondre aux besoins présents et la nécessité de construire une autonomie future.

L’Afrique doit-elle demeurer principalement utilisatrice de technologies d’assistance conçues ailleurs, ou peut-elle devenir un espace de recherche, de fabrication et d’exportation ? Pour Eva Chukwunelo, une innovation ne devient pas africaine parce qu’on lui ajoute un drapeau. Elle le devient lorsqu’elle part des usages réels : climat, pigmentation, infrastructures, maintenance, proximité des techniciens, pouvoir d’achat et accès aux soins. Cela suppose que les personnes handicapées ne soient plus consultées après la conception, mais associées dès l’origine aux ingénieurs, aux universités, aux fabricants et aux décideurs publics.

Cette exigence prend une portée nouvelle à l’âge de l’intelligence artificielle. Les prothèses intelligentes, la robotique, les interfaces neurales, les lecteurs d’écran ou la navigation vocale ouvrent des possibilités considérables. Mais une technologie reproduit toujours une partie des données, des priorités et des angles morts de ceux qui la développent. Lorsque certaines personnes sont absentes des laboratoires, des jeux de données et des décisions, leur exclusion risque de ne plus seulement appartenir à la société : elle peut être inscrite dans le fonctionnement même des outils censés préparer l’avenir.

C’est sur ce terrain que s’ouvre ce grand entretien avec JLP Décryptage. Non pas autour d’une femme que l’on réduirait à ce qu’elle aurait « surmonté », mais autour d’une pensée en construction, à la croisée du corps, de l’industrie, de la culture et de la technologie. Derrière chaque question apparaît alors la même interrogation : qui conçoit le monde commun, et qui possède enfin le droit non seulement d’y être inclus, mais d’en dessiner les plans ?

01

Quand le plaidoyer rencontre l’entrepreneuriat

JLP Décryptage

Vous avez souvent expliqué que les personnes ayant perdu un membre sont confrontées à un paradoxe : leur autonomie dépend de technologies qui restent financièrement hors de portée d’une grande partie de la population. Dans le même temps, votre propre travail repose sur des partenariats, des financements et des collaborations avec des organisations qui opèrent au sein même de cet écosystème.

Comment préservez-vous votre indépendance intellectuelle lorsque votre travail de plaidoyer croise les intérêts économiques de ceux qui développent ou financent ces solutions ? Où placez-vous la frontière entre une collaboration utile et l’appropriation commerciale de la cause que vous défendez ?

Eva Chisom Chukwunelo

Ma compréhension de cette question vient en partie du fait que j’ai moi-même travaillé dans le secteur de la prothèse. Lorsque je travaillais dans un établissement de prothèses, j’ai commencé à me demander pourquoi ces dispositifs coûtaient si cher, et j’ai appris que leur coût était lié à de très nombreux facteurs. Au Nigeria, beaucoup de composants utilisés dans la fabrication des prothèses sont importés. Il faut donc prendre en compte les droits de douane, les taxes, les frais de transport, les frais de dédouanement, les fluctuations monétaires, puis tout simplement les coûts généraux liés au fonctionnement d’une entreprise. La plupart des établissements de prothèses au Nigeria sont exploités par des acteurs privés, et je comprends qu’ils ne peuvent pas fournir continuellement des dispositifs à perte tout en espérant que leur activité survive. Cette compréhension a réellement rendu mon plaidoyer plus nuancé qu’il ne l’aurait peut-être été si je n’avais pas travaillé dans ce secteur.

Je défends fermement l’idée que la prise en charge prothétique doit devenir plus abordable et plus accessible, mais je comprends aussi les réalités auxquelles sont confrontées les personnes qui fournissent actuellement ces services. Beaucoup d’entre elles travaillent dans un système économique difficile, et je ne veux pas simplifier leur situation à l’excès. Mais là où je pense que nous devons aller plus loin, c’est dans l’examen de notre dépendance aux importations. Si un composant est produit en Europe, en Asie ou ailleurs et qu’il doit voyager jusqu’au Nigeria avant d’atteindre l’utilisateur, son coût final reflète l’ensemble de ce processus. Pour moi, la réflexion à long terme doit donc inclure la recherche locale, la fabrication locale et un investissement plus important dans les professionnels africains.

Je pense également que le gouvernement a ici une responsabilité majeure. Les technologies d’assistance peuvent déterminer si une personne est en mesure de travailler, d’aller à l’école, de se déplacer de manière autonome ou de participer pleinement à la société. J’aimerais que la prise en charge prothétique et orthétique soit correctement intégrée aux systèmes d’assurance maladie, afin que les personnes ne soient pas obligées de payer l’intégralité du coût d’un dispositif ou d’un composant de remplacement avec leurs revenus personnels.

Dans le même temps, je suis très ouverte à la collaboration internationale. Certaines personnes dans le Sud global marchent aujourd’hui parce que des organisations et des particuliers d’autres pays ont donné des composants prothétiques qu’elles n’auraient jamais pu s’offrir. Ce soutien compte. Ce qui me préoccupe, c’est la durabilité. Si les dons deviennent notre seul modèle, nous restons dépendants de ce qu’un autre pays a déjà conçu, produit ou décidé de nous donner. Je considère les dons comme quelque chose qui peut aider les personnes aujourd’hui pendant que nous travaillons à bâtir des systèmes plus solides pour demain. Je ne suis pas non plus opposée à l’importation de composants. Si une personne a besoin d’une prothèse aujourd’hui et que le meilleur composant disponible vient d’un autre pays, je préfère qu’elle reçoive l’aide dont elle a besoin plutôt que d’attendre que l’écosystème africain de fabrication devienne parfait.

Mon plaidoyer consiste vraiment à demander ce qui vient ensuite. Comment parvenir à un point où les professionnels africains disposent des ressources, des financements pour la recherche, des équipements et de l’exposition nécessaires pour créer des solutions ici ? Nous avons des ingénieurs, nous avons des prothésistes et des orthésistes, nous avons des techniciens, nous avons des chercheurs, nous avons des étudiants diplômés dans ces domaines. Nous avons des personnes handicapées qui comprennent les problèmes parce qu’elles les vivent. Le talent existe ici. Ce qui manque, selon moi, ce sont des investissements, des ressources, de la recherche et des possibilités de collaboration en quantité suffisante. Je m’intéresse aussi beaucoup à la collaboration entre l’Afrique et le reste du monde. Je pense que nous avons énormément à apprendre des pays qui disposent de plusieurs décennies de recherche et de développement dans ce domaine, mais je veux que cet échange de connaissances se fasse dans les deux sens. Les professionnels africains peuvent apprendre des experts internationaux, et les experts internationaux peuvent apprendre des professionnels africains qui comprennent les utilisateurs africains, les climats africains, les infrastructures africaines et les réalités africaines.

Lorsque je travaille avec des organisations, je veux pouvoir conserver ma capacité à poser des questions difficiles. Je veux pouvoir dire : « Cela fonctionne » ou « Cela ne fonctionne pas pour les personnes que nous essayons d’aider ». Le financement ne devrait jamais déterminer ce que j’ai le droit de croire ou de dire. Je n’ai pas toutes les réponses — j’apprends encore à quoi ressemble une collaboration véritablement porteuse de sens à mesure que j’évolue dans ce domaine. Mais je sais que je veux des partenariats dans lesquels les personnes touchées par le problème bénéficient réellement de la collaboration.

02

Construire une technologie pensée pour l’Afrique

JLP Décryptage

Vous avez souligné à plusieurs reprises que la plupart des technologies prothétiques disponibles aujourd’hui ont été conçues pour des climats, des morphologies et des réalités quotidiennes qui ne correspondent pas toujours à l’expérience africaine.

Au-delà du constat, à quoi ressemblerait une innovation prothétique véritablement conçue en Afrique ? Quels acteurs — ingénieurs, fabricants, universités ou institutions publiques — devraient jouer le rôle décisif dans la création d’une nouvelle génération de technologies d’assistance adaptées au continent ?

Eva Chisom Chukwunelo

Lorsque j’imagine une innovation prothétique conçue en Afrique, je n’imagine pas simplement que l’on prenne une prothèse existante pour y apposer un drapeau africain. J’imagine que l’on parte des réalités des personnes qui vont effectivement utiliser le dispositif. Le climat en est un exemple. Au Nigeria, la chaleur et l’humidité font partie de la vie quotidienne. Je sais personnellement ce que l’on peut ressentir en utilisant un liner en silicone dans un environnement humide. La chaleur et la transpiration peuvent devenir extrêmement inconfortables. Vous pouvez avoir l’impression que votre jambe nage à l’intérieur du liner, ce qui peut influer sur la durée pendant laquelle vous êtes capable de porter la prothèse et sur la distance que vous pouvez parcourir. C’est un problème de conception qui aurait dû être pris en compte dès le départ.

Il y a ensuite la maintenance. Que se passe-t-il lorsqu’un composant se casse ? L’utilisateur peut-il trouver la pièce de remplacement localement ? Combien de temps devra-t-il attendre ? Combien cela lui coûtera-t-il ? Existe-t-il à proximité un technicien qui comprend ce composant ? Il faut également tenir compte de nos routes, de nos systèmes de transport, de l’électricité, de l’accès aux soins et des réalités liées aux déplacements dans les villes nigérianes. Tous ces éléments devraient influencer la conception. Ce ne sont pas des préoccupations mineures : ils sont essentiels pour déterminer si le dispositif fonctionne réellement dans la vie d’une personne.

Il y a ensuite la représentation. De nombreux composants prothétiques ne reflètent pas correctement toute la diversité des carnations africaines. Une personne à la peau plus foncée peut recevoir un pied prothétique ou un revêtement cosmétique visiblement beaucoup plus clair que sa peau. Certaines personnes peuvent ne pas s’en soucier. Pour d’autres, cela compte profondément. Je pense que les personnes devraient avoir le choix. Je pense aussi qu’il existe ici une possibilité créative. Pourquoi les dispositifs prothétiques ne pourraient-ils pas devenir une forme d’expression culturelle ? Pourquoi une personne ne pourrait-elle pas choisir un imprimé africain, une couleur, un motif ou quelque chose de lié à sa culture ? L’Afrique est incroyablement diverse et colorée. Une personne pourrait vouloir que l’emboîture de sa prothèse porte un motif igbo. Une autre pourrait souhaiter des éléments inspirés du kente ghanéen. Une autre encore pourrait vouloir le vert et le blanc du Nigeria. Quelqu’un pourrait simplement vouloir du rose ou du vert parce que c’est ce qu’il aime. Une technologie d’assistance peut être à la fois fonctionnelle et expressive.

Mais l’innovation africaine doit aller bien au-delà de l’esthétique. Il nous arrive de concevoir des choses pour les personnes handicapées sans les concevoir avec elles, et c’est là le véritable problème. Les personnes qui utilisent des prothèses ou des orthèses doivent participer au processus de recherche et de développement dès le départ. Les prothésistes et les orthésistes comprennent la dimension clinique. Les techniciens comprennent la fabrication. Les ingénieurs comprennent les matériaux et la mécanique. Les universités peuvent apporter des capacités de recherche. Les fabricants peuvent aider à faire passer les idées au stade de la production. Les gouvernements peuvent fournir des politiques publiques et des financements. Et les utilisateurs peuvent expliquer à tout le monde ce qui se passe lorsque le dispositif quitte le laboratoire et entre dans la vie réelle. Cette perspective est inestimable.

J’aimerais que les chercheurs posent aux utilisateurs les questions qui comptent réellement : qu’est-ce qui fait mal ? Qu’est-ce qui casse ? Qu’est-ce qui vous met mal à l’aise ? Qu’est-ce qui vous pousse à arrêter de porter votre prothèse ? Que pouvez-vous vous permettre financièrement ? Qu’est-ce qui vous donnerait envie de la porter tous les jours ? Qu’aimeriez-vous que votre prothèse soit capable de faire ? Ces conversations devraient avoir lieu avant qu’un produit n’arrive sur le marché, et non après. Certaines personnes finissent par abandonner les dispositifs prothétiques parce que leur expérience devient douloureuse, inconfortable ou peu pratique. Nous devons comprendre ces expériences.

Je ne pense pas non plus que l’innovation africaine signifie que nous devions nous couper du reste du monde. Je veux de la collaboration. Je veux que les professionnels africains apprennent auprès de personnes qui possèdent des décennies d’expérience. Je veux que les connaissances circulent entre les continents. Je veux que les professionnels africains rapportent ces apprentissages chez eux et les combinent avec ce qu’ils savent des utilisateurs africains. Mon objectif est qu’à terme, l’Afrique devienne productrice de technologies d’assistance. Nous devrions être capables de développer des produits ici, de les améliorer ici, de les tester ici et, finalement, de les exporter. Je ne possède pas le plan détaillé qui nous permettra d’y parvenir, mais je pense que la première étape consiste à accepter que les personnes qui utilisent ces dispositifs méritent d’être présentes autour de la table dès le commencement.

03

Le corps comme langage

JLP Décryptage

Vous utilisez la mode, la photographie et la présentation de votre propre corps non seulement comme des formes d’expression artistique, mais aussi comme de puissants outils de communication.

À quel moment avez-vous compris que votre corps lui-même pouvait devenir un langage politique ? Voyez-vous une frontière entre l’expression personnelle, la performance artistique et le plaidoyer, ou ces dimensions sont-elles devenues indissociables dans votre travail ?

Eva Chisom Chukwunelo

J’ai été amputée en 2012 et, pendant de nombreuses années, j’ai fait beaucoup d’efforts pour le cacher. Je portais des chaussettes. Je portais des vêtements longs. Je suis devenue très consciente de ma manière de me déplacer et de la partie de mon corps que les autres pouvaient voir. J’avais peur que les gens sachent que j’étais handicapée. Avec le recul, je pense que me cacher était devenu une manière d’essayer de me protéger du rejet. Cela a affecté ma confiance en moi et ma manière de m’exprimer. Il y a eu une période où j’avais le sentiment de ne pas pouvoir devenir pleinement moi-même parce que je pensais constamment à ce que les gens penseraient s’ils voyaient ma jambe.

Lorsque j’ai finalement commencé à montrer ma prothèse, quelque chose a changé. J’ai compris que mon corps pouvait communiquer quelque chose avant même que j’aie prononcé un seul mot. Des personnes qui n’avaient jamais réfléchi à la technologie prothétique ont soudain commencé à poser des questions. Des personnes qui ne comprenaient pas que quelqu’un puisse perdre un membre et continuer à vivre, à travailler, à bien s’habiller et à participer à la société ont commencé à le voir. J’ai commencé à considérer la visibilité comme une forme de rébellion visuelle. La société dit souvent aux personnes handicapées de se cacher. Parfois, le simple fait d’être visible devient donc une déclaration. Je me souviens avoir été dans des espaces où les personnes handicapées étaient physiquement absentes, et j’y entrais en portant ma prothèse de manière visible. Ma présence amenait les gens à comprendre que des personnes comme moi devaient elles aussi faire partie de cet espace.

Mais je tiens également à établir ici une distinction importante. Je ne montre pas ma prothèse à chaque fois parce que je défends une cause. Parfois, je suis simplement en train de m’habiller. Parfois, j’ai envie de porter un short parce que j’aime les shorts. Parfois, j’ai envie de montrer ma jambe parce que j’aime mon apparence. Parfois, j’ai envie de la couvrir parce que je n’ai pas envie de parler du handicap ni de subir l’attention que cela exige. Ce choix m’appartient. Si je montre mon handicap, les gens ne devraient pas automatiquement décider que je fais une déclaration militante. Si je le couvre, ils ne devraient pas automatiquement décider que j’en ai honte. C’est mon corps, et l’autonomie que j’exerce sur celui-ci est importante.

La mode et la photographie m’ont donné une manière d’explorer cela. J’ai vu comment la photographie et la mode pouvaient influencer la manière dont les gens pensent le genre, la race, la couleur de peau, la corpulence, la classe sociale et la culture. Je pense que le handicap peut lui aussi être représenté différemment. Les personnes handicapées ne doivent pas toujours être présentées comme des figures tragiques ou inspirantes. Parfois, nous sommes simplement des personnes. Nous voulons bien nous habiller. Nous voulons avoir des relations amoureuses. Nous voulons travailler. Nous voulons danser. Nous voulons prendre des photos. Nous voulons aller à des fêtes. Nous voulons être ordinaires. Et parfois, nous voulons faire passer un message. Pour moi, toutes ces choses peuvent coexister. Je peux défendre une cause tout en prenant une photographie, et je peux aussi être simplement Eva en train de prendre une photographie. J’apprends encore où se situent les frontières entre toutes ces dimensions.

04

La reconnaissance venue de l’étranger

JLP Décryptage

Votre travail a reçu une reconnaissance internationale avant d’être largement reconnu au Nigeria.

Comment expliquez-vous ce décalage ? Pensez-vous que les innovateurs africains ont encore besoin d’une validation internationale avant d’être pleinement entendus dans leur propre pays, ou voyez-vous cette dynamique commencer à évoluer ?

Eva Chisom Chukwunelo

C’est une question que je me suis posée à de nombreuses reprises et, honnêtement, je n’ai pas une seule réponse définitive. Il y a eu un moment où j’ai compris que des personnes extérieures au Nigeria prêtaient attention à mon travail d’une manière à laquelle je ne m’attendais pas, alors que beaucoup de personnes au Nigeria ne savaient toujours pas qui j’étais. Et cela m’a semblé étrange. Cela m’a aussi donné un sentiment de solitude. Je voulais construire une communauté chez moi. Je voulais entrer en contact avec des personnes qui avaient ces conversations au Nigeria. Pourtant, d’une certaine manière, il semblait plus facile d’établir des liens à l’international. Cela peut s’expliquer en partie par les réseaux que j’ai acquis grâce au Mandela Washington Fellowship. Le fait de participer à un programme international m’a placée dans des salles où les personnes étaient prêtes à écouter des idées que j’étais encore en train de développer. Cela m’a donné de la visibilité, mais cela a également donné aux autres une raison de prêter attention à mon travail.

Je pense aussi qu’il y a quelque chose à comprendre dans la manière dont fonctionne la reconnaissance. Parfois, lorsque les gens apprennent qu’une personne a reçu une reconnaissance internationale, ils commencent à la regarder différemment. On peut avoir le sentiment que la reconnaissance extérieure devient la preuve que cette personne mérite d’être écoutée. Je pense que c’est quelque chose que nous devons remettre en question en tant que société. Dans le même temps, je ne veux pas dire que le Nigeria n’apprécie pas ses propres talents. Ce serait injuste. Le Nigeria compte tant de défenseurs du handicap, de chercheurs, d’entrepreneurs et de créatifs remarquables. Certains accomplissent ce travail depuis des décennies.

Je dois aussi reconnaître ma propre situation. Je n’ai pas commencé avec une grande organisation derrière moi. Une grande partie de mon travail a débuté de manière informelle, par des prises de parole, des écrits, du bénévolat, des conversations et le simple fait d’être présente. Je n’ai officiellement enregistré mon organisation qu’en 2025. La structure a donc peut-être joué un rôle elle aussi. J’essaie encore de comprendre ce qui s’est passé et pourquoi la chronologie s’est déroulée de cette manière.

Il y a une chose que je sais : je ne veux pas que la reconnaissance internationale devienne la destination. Si des personnes à l’extérieur du Nigeria voient de la valeur dans mon travail, je veux que cette visibilité m’aide à créer des conversations et des possibilités plus profondes au sein de ma propre communauté. Je dois beaucoup aux personnes et aux réseaux qui m’ont soutenue à l’international, et je leur en suis reconnaissante. Dans le même temps, je veux que mon travail signifie quelque chose pour la personne au Nigeria qui n’a jamais entendu parler de moi. Je ne veux pas construire quelque chose qui paraisse impressionnant à l’international mais qui semble déconnecté des personnes qui m’entourent.

Et je veux également être honnête sur le point où j’en suis. Je n’ai pas « réussi ». Il y a encore beaucoup de personnes au Nigeria qui ne me connaissent pas. Il existe des communautés que je n’ai pas atteintes. Il y a des choses que je n’ai pas encore construites. Je me pose donc maintenant une autre question. Que puis-je faire de la visibilité que j’ai reçue ? Comment puis-je l’utiliser pour construire quelque chose d’utile chez moi ? C’est quelque chose que je cherche encore à comprendre.

Eva Chisom Chukwunelo assise seule dans les tribunes d’un stade, sa prothèse de jambe visible
« J’ai commencé à considérer la visibilité comme une forme de rébellion visuelle. »
Eva Chisom Chukwunelo

05

Quand une cause devient une identité

JLP Décryptage

Vous avez déclaré que votre engagement ne pouvait pas être séparé de votre vie personnelle, parce qu’il est enraciné dans votre propre expérience vécue.

Avec le temps, comment empêchez-vous cette identité publique de devenir une cage ? Existe-t-il des dimensions d’Eva Chukwunelo que le public ne voit jamais parce qu’une si grande attention est accordée à votre rôle de défenseure de l’inclusion ?

Eva Chisom Chukwunelo

Cette question est probablement celle qui correspond le mieux à l’étape de ma vie où je me trouve actuellement. J’ai récemment compris que je ne voulais pas que l’expression « défenseure des personnes handicapées » soit la seule manière dont les gens me présentent, et cela arrive souvent. Quelqu’un me présente lors d’un événement et dit : « Eva est une défenseure des personnes handicapées. » Je comprends pourquoi. C’est exact. Mais parfois, je pense : « Est-ce vraiment tout ce que je suis ? »

Je suis une créative. J’aime raconter des histoires. J’aime l’art. Je veux créer des choses. Je veux construire des espaces où les personnes peuvent expérimenter et créer. L’un de mes rêves est de construire un institut où les personnes pourront apprendre le storytelling, l’expression artistique et l’innovation, et où des personnes issues de milieux différents pourront se réunir et créer. J’aime cuisiner et je veux sincèrement avoir un restaurant un jour. Je chante. Je danse. Je dessinais autrefois. J’aime les jeux. J’aime les fêtes. J’aime le vin. J’ai un côté drôle qui n’apparaît probablement pas dans les conversations professionnelles. J’ai des rêves qui n’ont rien à voir avec le handicap.

Je suis une fille d’Église qui connaît aussi des difficultés ordinaires. J’ai des insécurités. Il y a des choses que j’apprends encore. J’ai des relations et des amitiés. Je pleure. Il y a des choses que je veux améliorer chez moi. Je n’ai pas tout compris. Parfois, je pense que les gens s’attendent à ce que les personnes handicapées qui défendent publiquement une cause aient une vie parfaite, parce que nous sommes constamment présentées comme des exemples de résilience. Je ne veux pas être un exemple en permanence. Je veux être une personne. Mon handicap fait partie de mon histoire, mais mon histoire contient tellement plus que cela.

Je veux créer. Je veux bâtir des entreprises. Je veux faire de l’art. Je veux raconter des histoires. Je veux m’amuser. Je veux tomber amoureuse. Je veux faire l’expérience de la vie. Je veux commettre des erreurs. Je veux changer d’avis. Je veux découvrir des choses sur moi-même. Je veux faire du parachutisme. Je pense que c’est la liberté que j’essaie de trouver maintenant. Je veux pouvoir dire : « Aujourd’hui, je veux parler du handicap. » Et demain, je pourrais dire : « Aujourd’hui, je veux simplement créer. » Je ne sais pas exactement à quoi ressemblera mon identité dans dix ans. Mais je sais que je veux que les gens voient Eva comme une personne dans toute sa globalité.

06

Qui définit réellement l’inclusion ?

JLP Décryptage

Ces dernières années, les entreprises, les institutions et les marques mondiales ont adopté le langage de la diversité et de l’inclusion avec un enthousiasme sans précédent.

Selon vous, comment pouvons-nous distinguer un engagement véritable d’une stratégie de communication ? Quels critères objectifs devrions-nous utiliser pour déterminer si une organisation améliore réellement la vie des personnes handicapées plutôt que sa seule image publique ?

Eva Chisom Chukwunelo

Pour moi, le test le plus simple est le suivant : ne me dites pas que vous êtes inclusif. Montrez-le-moi. L’inclusion est très séduisante lorsqu’elle prend la forme d’une campagne. Elle rend bien sur un panneau publicitaire. Elle rend bien sur LinkedIn. Elle rend bien dans un rapport. Elle rend bien pendant la Journée internationale des personnes handicapées. Mais l’inclusion devient beaucoup plus sérieuse lorsqu’elle exige de l’argent, des modifications des infrastructures, des changements de politiques et des changements de comportement.

J’ai travaillé dans des environnements où les personnes affirmaient fièrement être inclusives et se soucier des personnes handicapées, puis des problèmes pratiques d’accessibilité sont apparus et la réalité s’est révélée différente. Cela m’a appris quelque chose d’important. Une organisation peut utiliser un langage inclusif sans posséder une culture inclusive. J’observe donc ce qui se passe lorsque personne ne prend de photos. L’organisation embauche-t-elle des personnes handicapées ? Rémunère-t-elle équitablement les professionnels handicapés ? Lorsqu’un salarié handicapé a besoin d’un aménagement, l’organisation lui demande-t-elle ce dont il a besoin ? Le lui fournit-elle réellement ?

J’observe également l’environnement physique. Est-il accessible ? Les sites Internet et les plateformes numériques sont-ils accessibles ? Les salariés handicapés participent-ils à la prise de décision ? Ou sont-ils invités une fois que toutes les décisions importantes ont déjà été prises ? Et les personnes handicapées sont-elles traitées comme des professionnels ? Si une entreprise verse normalement 100 000 nairas à un designer pour un travail particulier, le designer handicapé devrait recevoir la même rémunération professionnelle pour ce travail, tout en bénéficiant également des aménagements d’accessibilité nécessaires. Embaucher une personne handicapée n’est pas une faveur. L’organisation doit aussi prendre en considération les aménagements qui permettent à cette personne de travailler efficacement. Un salarié malvoyant pourrait avoir besoin d’une technologie particulière. Un salarié sourd pourrait avoir besoin d’un sous-titrage ou d’une interprétation. Une personne ayant un handicap physique pourrait avoir besoin de modifications de l’espace de travail. Les besoins précis varient d’une personne à l’autre. Il faut donc demander. Écouter. Fournir ce qui est nécessaire. Puis traiter la personne comme un professionnel.

Je pense aussi que les organisations doivent examiner ce qui se passe après la fin de la campagne. Vous pouvez célébrer les personnes handicapées le 3 décembre, puis retourner dans un lieu de travail inaccessible le 4 décembre. Cela m’en dit beaucoup plus sur votre organisation que la campagne elle-même. Je ne pense pas que les organisations doivent être parfaites. L’accessibilité est un domaine que beaucoup d’organisations sont encore en train de découvrir. Il existe une différence entre ne pas savoir et refuser d’apprendre. Si vous vous souciez sincèrement de la question, vous posez des questions. Vous écoutez. Vous apprenez. Vous commettez des erreurs. Vous les corrigez. Vous continuez à vous améliorer. Et je pense que les personnes handicapées devraient elles aussi avoir voix au chapitre dans l’évaluation des organisations. Parfois, la question la plus utile n’est pas : « Que dit votre rapport ? » C’est : « Que disent de leur expérience les membres du personnel handicapés qui travaillent avec vous ? » C’est par là que je commencerais.

07

La mémoire des corps

JLP Décryptage

Dans votre intervention TEDx, vous avez développé une idée forte : celle d’un monde où chaque corps est considéré comme digne d’être conservé dans la mémoire.

Pourquoi considérez-vous la mémoire comme un enjeu politique aussi important que l’accessibilité ou la représentation ? Et comment pouvons-nous préserver et raconter les histoires des personnes handicapées sans les réduire uniquement à leur handicap ?

Eva Chisom Chukwunelo

Je pense que l’une des manières les plus simples de faire disparaître quelqu’un consiste à ne jamais raconter son histoire. S’il n’existe aucune photographie, aucune archive et aucune histoire transmise d’une génération à l’autre, on peut finir par avoir le sentiment que cette personne n’a jamais existé. Cette idée est devenue très concrète pour moi lorsque j’ai commencé à réfléchir à ce à quoi ma vie aurait pu ressembler si j’étais née plusieurs générations auparavant, dans l’ancienne communauté igbo, avant la technologie prothétique moderne et les débats contemporains sur les droits des personnes handicapées. Je ne trouvais pas suffisamment d’histoires. Il y avait des suppositions. Il y avait des fragments. Mais où étaient les histoires ordinaires ?

Existait-il des personnes handicapées qui étaient devenues parents ? Agriculteurs ? Artistes ? Dirigeants ? Commerçants ? Amants ? Des personnes difficiles ? Des personnes bienveillantes ? Des personnes qui avaient réussi ? Des personnes qui avaient été rejetées ? Des personnes qui avaient simplement vécu une vie ordinaire ? Nous n’en savons pas assez. C’est pourquoi je pense que la mémoire est politique. Ce qu’une société choisit de documenter nous indique qui elle considère comme digne d’être gardé en mémoire. Nous préservons les histoires des rois, des responsables politiques, des guerres et des grands événements historiques. Nous nous souvenons des personnes qui ont accumulé du pouvoir. Nous nous souvenons des personnes qui ont accompli des choses extraordinaires. Parfois, nous nous souvenons même de personnes qui ont commis des actes terribles. Alors pourquoi ne devrions-nous pas préserver les histoires des personnes handicapées ?

Et je ne veux pas que ces histoires soient transformées en récits inspirants parfaits. Je veux l’être humain dans sa totalité. La personne qui a connu des difficultés. La personne qui est tombée amoureuse. La personne qui a eu des enfants. La personne qui a échoué. La personne qui s’est mise en colère. La personne qui a accompli quelque chose d’extraordinaire. La personne qui a vécu une vie ordinaire. Le handicap ne rend pas automatiquement quelqu’un bon, héroïque ou inspirant. Les personnes handicapées sont des êtres humains complexes, exactement comme tous les autres. C’est ce type de storytelling que je veux voir.

C’est particulièrement important en Afrique, car une grande partie de l’histoire du handicap à laquelle nous sommes confrontés nous parvient à travers des cadres occidentaux. Nous devons nous demander à quoi ressemblait le handicap au sein de nos propres cultures. Qu’arrivait-il aux personnes handicapées dans nos communautés il y a plusieurs générations ? Étaient-elles protégées ? Étaient-elles exclues ? Étaient-elles célébrées ? Étaient-elles cachées ? Occupaient-elles des positions d’autorité ? Possédaient-elles des terres ? Avaient-elles une famille ? Nous n’en savons pas assez. Certaines de ces réponses pourraient être inconfortables. Je pense malgré tout que nous devons les connaître. L’histoire n’a pas besoin d’être confortable pour mériter d’être préservée. Je crois que les personnes handicapées méritent d’être gardées en mémoire parce qu’elles étaient des personnes qui ont vécu. C’est en partie ce qui motive mon intérêt pour le storytelling et pour des projets comme The Body as Canvas. Je veux que nous laissions des traces derrière nous. Des traces humaines. Des traces réelles. Des histoires qui montrent toute l’étendue de l’expérience humaine.

08

Le futur du handicap à l’ère de l’intelligence artificielle

JLP Décryptage

Nous entrons dans une époque où l’intelligence artificielle, la robotique, les interfaces neurales et les technologies d’assistance évoluent à une vitesse sans précédent.

Dans vingt ans, pensez-vous que les principaux obstacles seront encore technologiques ou seront-ils avant tout culturels ? Si vous pouviez adresser un seul message aux ingénieurs, aux décideurs publics et aux créateurs qui façonnent cet avenir, quel serait-il ?

Eva Chisom Chukwunelo

Je suis sincèrement enthousiaste face à ce que la technologie pourrait rendre possible pour les personnes handicapées. Je pense aux prothèses, aux sous-titres, à la robotique, à l’intelligence artificielle, aux appareils intelligents, aux interfaces neurales et à tout ce qui est en cours de développement, et j’y vois d’immenses possibilités. Mais je pense également que la technologie reflète les personnes qui la créent.

J’ai une réflexion que j’appelle « La Place du village ». Dans de nombreuses communautés traditionnelles igbo, la place du village est un espace communautaire. Les personnes s’y rassemblaient pour se rencontrer, discuter, régler des différends, célébrer, commercer, se faire des amis, jouer, manger et participer à la vie de la communauté. Cet espace était censé appartenir à la communauté. Mais je me demande parfois : que se passe-t-il si la place du village n’est pas accessible à tout le monde ? Si je ne pouvais pas m’y rendre à pied, pourrais-je participer ? Si je ne pouvais pas entendre, pourrais-je participer ? Si je ne pouvais pas voir, pourrais-je participer ? Si je communiquais différemment, la place du village m’appartiendrait-elle encore ?

La technologie peut devenir un pont entre les personnes et les espaces où la société prend forme. Les sous-titres peuvent permettre aux personnes sourdes de participer. La technologie prothétique peut permettre à certaines personnes ayant perdu un membre de se déplacer plus facilement dans les différents espaces. Les lecteurs d’écran peuvent permettre aux personnes aveugles d’accéder à l’information. Les appareils intelligents peuvent créer de nouvelles formes de communication et d’autonomie. Les possibilités sont immenses. Mais la technologie porte également les présupposés des personnes qui la créent. L’intelligence artificielle est entraînée à partir de données. Les produits sont conçus en fonction de certaines hypothèses. Les ingénieurs décident quels problèmes méritent qu’on leur accorde de l’attention. Les chercheurs décident quelles questions étudier. Les entreprises décident où investir. Les décideurs publics déterminent qui reçoit du soutien. Si les personnes handicapées sont absentes de ces processus, cette absence peut s’inscrire dans la technologie elle-même.

Mon message aux ingénieurs, aux décideurs publics, aux chercheurs et aux créateurs est donc simple : ne construisez pas l’avenir pour nous sans nous. Faites entrer les personnes handicapées dans la pièce lorsque l’idée n’est encore qu’une idée. Intégrez-nous à la recherche. Intégrez-nous à la conception. Intégrez-nous aux tests. Intégrez-nous aux discussions sur les politiques publiques. Rémunérez-nous pour notre expertise. N’attendez pas que le produit soit terminé pour demander ensuite si les personnes handicapées peuvent l’utiliser. Et le handicap est divers. Une personne en fauteuil roulant peut avoir des besoins différents de ceux d’une personne aveugle. Une personne sourde peut avoir des besoins différents de ceux d’une personne ayant perdu un membre. Une personne ayant un handicap intellectuel peut avoir des besoins différents de ceux d’une personne ayant un handicap physique. Il doit donc également y avoir de la diversité au sein de la représentation du handicap.

Je pense aussi que nous devons reconsidérer l’idée selon laquelle la technologie finira par éliminer le handicap. Certaines personnes naissent avec un handicap. Certaines deviennent handicapées. Les personnes vieillissent. Les personnes tombent malades. Des accidents se produisent. Les corps humains changent. La technologie peut aider les personnes à mieux vivre, à mieux se déplacer, à mieux communiquer et à participer plus pleinement. C’est une chose magnifique. Mais je ne pense pas que l’objectif doive être de faire disparaître le handicap. L’objectif devrait être de créer une société dans laquelle des corps différents peuvent avoir leur place. Et c’est ici que la culture devient très importante. Si la société continue de discriminer les personnes handicapées, nous pourrions créer une technologie incroyablement avancée tout en continuant à laisser des personnes de côté.

Les personnes qui créent la technologie doivent comprendre que les personnes handicapées sont des êtres humains. Elles doivent voir nos corps. Elles doivent entendre nos histoires. Elles doivent comprendre nos vies. Elles doivent nous associer au processus. Et je veux aussi que des voix africaines participent à cet avenir. Je ne veux pas que, dans vingt ans, l’Afrique arrive en tant que consommatrice de technologies conçues ailleurs. Je veux que les ingénieurs, les chercheurs, les créatifs, les prothésistes, les utilisateurs et les décideurs publics africains soient assis autour de la table. Je veux que nous concevions. Je veux que nous menions des recherches. Je veux que nous expérimentions. Je veux que nous exportions des idées. Je veux que les personnes africaines handicapées contribuent à façonner ce à quoi ressemblera le futur du handicap. Je ne sais pas exactement à quoi ressemblera cet avenir. J’apprends encore. Je pose encore des questions. Mais je sais que je veux que les personnes handicapées contribuent à le construire. Parce que le futur du handicap devrait inclure les personnes qui vont réellement y vivre.

Eva Chisom Chukwunelo prenant la parole au micro lors d’une session des Nations unies

Nations unies, New York · Mars 2025

Portrait

À propos d’Eva Chisom Chukwunelo

Eva Chisom Chukwunelo est une militante nigériane engagée en faveur des droits des personnes handicapées, de l’égalité de genre et d’une représentation plus juste des femmes africaines handicapées. En mars 2025, elle a porté ces enjeux à New York lors de la 69ᵉ session de la Commission des Nations unies sur la condition de la femme (CSW69). Elle y a notamment défendu la collecte de données ventilées sur le handicap, l’accès à la santé sexuelle et reproductive, l’inclusion professionnelle et la participation effective des femmes et des filles handicapées aux décisions qui les concernent.

Sélectionnée en 2024 pour le Mandela Washington Fellowship for Young African Leaders, elle a suivi à Florida Gulf Coast University un programme consacré au leadership civique, au développement communautaire et à la conception de projets destinés aux populations insuffisamment représentées. À Washington, son intervention intitulée Leave No One Behind a prolongé une conviction centrale de son engagement : l’inclusion ne peut rester une ambition abstraite si les personnes concernées demeurent absentes de la recherche, des politiques publiques et des espaces de décision.

Son parcours professionnel se situe au croisement de l’écriture, de l’éducation, de l’administration et de la technologie prothétique. Diplômée en anglais et études littéraires de Veritas University, elle a travaillé comme journaliste et scénariste pour la Nigerian Television Authority, enseignante d’anglais, coordinatrice de formation, puis assistante administrative au sein de Sun-tech Prosthetics and Orthotics à Abuja. Cette dernière expérience lui a permis d’observer concrètement les réalités économiques, techniques et humaines liées à l’accès aux prothèses au Nigeria.

Également engagée auprès de The IREDE Foundation dans la sensibilisation à la perte d’un membre et comme conseillère bénévole pour Project PINK BLUE, Eva Chukwunelo mobilise le plaidoyer, le storytelling et son expérience personnelle pour interroger la manière dont les sociétés conçoivent l’accessibilité, représentent les corps handicapés et préservent leur mémoire. Son travail défend une idée simple mais exigeante : l’inclusion n’est ni un geste de charité ni une opération de communication, mais une question de justice, de pouvoir et de participation.