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Grand entretien

Gaspard Gantzer

Quand le récit se heurte au réel

Communication, pouvoir et crise de confiance : que peut encore un récit face au réel ?

Entretien réalisé par Julien Laurenceau Porte — JLPDécryptage

Portrait en noir et blanc de Gaspard Gantzer

Dans une société traversée par les crises et la défiance, que peut encore la communication politique lorsque le récit se heurte au réel ? C’est autour de cette interrogation que s’articule cet entretien avec Gaspard Gantzer. Ancien conseiller en communication de François Hollande à l’Élysée, entrepreneur, enseignant et fondateur de Gantzer Agency, il a observé de l’intérieur les transformations de la parole publique.

À l’occasion de la publication de son dernier essai, Joie & Paix, paru en 2026 aux Éditions Novice, il revient sur l’exercice du pouvoir, la communication de crise et la nécessité, parfois, de choisir le silence. Jusqu’où s’étend la loyauté du conseiller ? Quelle responsabilité incombe au communicant lorsque le problème ne tient plus au récit, mais à la réalité elle-même ?

De son passage au sommet de l’État à sa propre expérience électorale, Gaspard Gantzer explore ces tensions à travers les sept questions qui suivent.

01

APPRENDRE LE POUVOIR

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Votre trajectoire vous a conduit de l’administration centrale à la mairie de Paris, puis au Quai d’Orsay et à l’Élysée. Parmi ces différentes expériences, laquelle a le plus profondément transformé votre représentation du pouvoir ? Qu’avez-vous découvert, au contact direct de ceux qui décident, sur l’écart entre l’autorité institutionnelle, la capacité réelle d’agir et la perception que la communication peut en produire ?

Drapeau françaisGaspard Gantzer

Toutes ces expériences ont compté. Chacune à sa manière. J’ai appris l’audace avec Christophe Girard, la politique avec Bertrand Delanoë, le sens de l’État avec Laurent Fabius et la grandeur de la France avec François Hollande. J’ai eu la chance incroyable de travailler avec des dirigeants extraordinaires, avec de très fortes personnalités, qui étaient tous de gros travailleurs, honnêtes, humains, généreux. C’est rare, dans le champ politique. J’ai l’impression d’avoir été particulièrement choyé par la vie.

J’ai retenu plein de choses de cette époque, mais sans doute avant tout que la politique n’a de sens que si elle est au service des citoyens, qu’elle a de l’ambition et qu’elle repose sur des valeurs. La communication n’est qu’un outil, au service de la politique.

02

QUAND LE PROBLÈME N’EST PLUS LE RÉCIT

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À l’Élysée, vous avez travaillé durant un quinquennat confronté à des crises politiques, sociales, sécuritaires et économiques successives. Comment un conseiller en communication reconnaît-il le moment où le problème ne réside plus dans la manière dont une politique est expliquée, mais dans la politique elle-même ? Que doit-il alors au président qu’il conseille, à sa fonction et à sa propre lucidité ?

Drapeau françaisGaspard Gantzer

À l’Élysée, je suis toujours resté à ma place. François Hollande avait été élu par des millions de Français. Je n’étais que son collaborateur. Mon rôle était de l’aider, en mettant en mots et en images son action. Je lui ai toujours dit ce que je pensais. J’étais en harmonie avec lui sur le fond. Il n’y a que de très rares moments où j’ai pu avoir des divergences, mais je les garde pour moi, par loyauté.

03

PARLER, DIFFÉRER OU SE TAIRE

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Vous avez estimé que « trop de discours tue le discours ». Pourtant, le fonctionnement contemporain des médias et des réseaux sociaux impose aux responsables publics de réagir presque immédiatement à chaque événement. Selon quels critères un dirigeant devrait-il décider de prendre la parole, de différer sa réponse ou de garder le silence ? Le silence peut-il encore constituer une stratégie de responsabilité sans être interprété comme une faiblesse ou un aveu ?

Drapeau françaisGaspard Gantzer

Je pense que la forme du grand discours à la tribune a vieilli. Elle doit rester exceptionnelle. Le temps d’attention des citoyens a diminué. C’est un fait. Il faut s’y habituer, et s’exprimer de façon différente, par l’image notamment. Il est possible de dire beaucoup de choses, avec peu de mots. Les discours les plus courts sont souvent les meilleurs. Regardez par exemple : le « I have a dream » de Martin Luther King ne dure que quelques minutes.

Il faut savoir se taire quand on n’a rien à dire. Il faut choisir le silence quand les circonstances l’imposent. Lors de la grande marche du 11 janvier 2015, en hommage aux victimes de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher et aux trois policiers assassinés, François Hollande n’avait pas pris la parole. Il avait eu raison.

En revanche, je ne crois pas que le silence puisse être une stratégie permanente. Faire de la politique, c’est parler. Être mutique n’a pas de sens quand on est président. C’est inefficace et méprisant.

Gaspard Gantzer devant un fond jaune

« Je préfère l’ombre à la lumière, l’influence au pouvoir, la liberté à l’autorité. »

04

L’ÈRE DES CRISES PERMANENTES

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Vous déclariez en 2024 que nous étions entrés dans « l’ère des crises permanentes » et que plus de la moitié des missions de votre agence concernaient la communication de crise. Lorsque la crise cesse d’être exceptionnelle pour devenir un état presque ordinaire, la communication de crise ne risque-t-elle pas de se transformer en gestion permanente de l’inquiétude ? Comment restaurer de la rationalité sans minimiser la peur, la colère ou les préjudices réellement subis ?

Drapeau françaisGaspard Gantzer

Nous sommes en effet entrés dans l’ère des crises permanentes. Cet été, nous devons par exemple affronter en même temps des incendies, des canicules, plusieurs guerres, une crise économique… Il faut savoir les traiter, au fil de l’eau, car c’est la priorité pour les citoyens, mais en même temps ne jamais perdre le cap de la transformation du pays, car les défis sont importants – transition démographique, adaptation au changement climatique, révolution technologique de l’IA, nouvel ordre mondial et appellent des réponses nouvelles, qui ne pourront se déployer que dans le long terme.

05

RENDRE LA JOIE CRÉDIBLE

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Dans « Joie & Paix », vous proposez de réhabiliter la joie comme une force politique capable de rouvrir un horizon collectif. Comment distinguer cette joie d’un optimisme de communication qui donnerait le sentiment de recouvrir les difficultés du présent ? Dans une société marquée par la défiance, sur quelles transformations concrètes et quelles preuves une proposition politique devrait-elle s’appuyer pour que la joie qu’elle porte soit perçue comme crédible plutôt que comme artificielle ?

Drapeau françaisGaspard Gantzer

La joie n’est pas l’inverse du sérieux ou de la lucidité. C’est une façon d’être et de faire de la politique. C’est le seul moyen d’emporter les gens, sur le fond comme sur la forme. Elle redonne de l’espoir, de l’espérance même. Il ne s’agit pas de se gondoler de rire en permanence ou de faire des rêves, mais d’avoir le sourire et de montrer qu’il est possible de s’en sortir, si on s’y met tous ensemble. La clef de la joie, c’est qu’elle est collective. On est rarement heureux tout seul.

06

DE CONSEILLER À CANDIDAT

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En vous présentant aux élections municipales de 2020, vous êtes passé de la position de celui qui conseille et construit une stratégie à celle de celui qui s’expose personnellement au jugement des électeurs. Qu’est-ce que le candidat que vous étiez a découvert sur la réception d’un message politique que le communicant expérimenté ne pouvait pas entièrement connaître ? Le fait de ne pas avoir été élu a-t-il modifié votre manière d’évaluer aujourd’hui la crédibilité et la viabilité d’une stratégie ?

Drapeau françaisGaspard Gantzer

J’ai été très heureux d’être candidat, car j’adore Paris, tout comme les Parisiennes et les Parisiens, mais je pense que je suis meilleur conseiller que candidat. Je préfère l’ombre à la lumière, l’influence au pouvoir, la liberté à l’autorité.

J’ai beaucoup d’admiration pour ceux qui se confrontent au suffrage universel. C’est un bel exercice d’humilité. On apprend les compromis, parfois les renoncements.

07

LA LIGNE ROUGE DU COMMUNICANT

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Votre agence affirme vouloir « installer les récits de ses clients durablement dans les esprits ». Dans votre pratique, qu’est-ce qui distingue un récit qui clarifie et rend intelligible une réalité complexe d’un récit qui cherche à s’y substituer ? Avez-vous défini des critères précis qui vous conduiraient à refuser une mission pourtant licite, notamment lorsqu’un client souhaite défendre une version des événements incompatible avec les faits, l’intérêt public ou vos propres convictions ?

Drapeau françaisGaspard Gantzer

Je ne peux pas conseiller quelqu’un que je ne respecte pas, dont je ne partage pas les valeurs, le rapport au monde. C’est une question humaine plus que professionnelle. Je ne rejette personne par principe, mais je sens assez vite en général si je vais pouvoir aider quelqu’un.

Couverture du livre Joie & Paix de Gaspard Gantzer
Joie & Paix, Gaspard Gantzer, Éditions Novice, 2026.

À propos de Gaspard Gantzer

Gaspard Gantzer est un haut fonctionnaire, communicant, auteur et enseignant français. Diplômé de Sciences Po et de l’École nationale d’administration, il commence sa carrière au ministère du Travail, avant de rejoindre le Centre national de la cinématographie, la mairie de Paris puis le ministère des Affaires étrangères.

De 2014 à 2017, il exerce à la présidence de la République comme conseiller chargé des relations avec la presse et chef du pôle communication de François Hollande. Après son départ de l’Élysée, il cofonde l’agence 2017, puis crée GANTZER en 2019, une structure spécialisée dans la stratégie, la communication et la gestion de crise.

Parallèlement, il enseigne la communication politique et institutionnelle à Sciences Po, HEC Paris et à l’ESSEC Executive Education. Il intervient également dans les médias, notamment sur RTL, France Culture, franceinfo, France 5, T18 et dans Vanity Fair. Depuis 2024, il siège au conseil d’administration du Fonds de dotation du Grand Paris Express.

Auteur de plusieurs essais consacrés au pouvoir et à la vie politique, il a publié La politique est un sport de combat, Nous autres Parisiens, Êtes-vous encore de gauche ? et, en 2026, Joie & Paix aux Éditions Novice.

Julien Laurenceau Porte Entretien réalisé par Julien Laurenceau Porte Découvrir la page À propos →
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