Vous avez passé vingt ans à refuser systématiquement de monétiser VLC, offres de rachat de plusieurs dizaines de millions d’euros, partenariats publicitaires ou encore propositions de distribution massive avec d’autres logiciels, au nom d’un principe simple : le logiciel libre doit rester un bien commun. Vous êtes aujourd’hui CTO de Scaleway et fondateur de Kyber, une entreprise qui évolue dans un environnement fortement concurrentiel et financé par des capitaux privés. Comment conciliez-vous ces deux dimensions ? Y a-t-il une contradiction entre l’idéal porté par VideoLAN et les réalités économiques de l’entrepreneuriat technologique, ou considérez-vous simplement que le combat se poursuit aujourd’hui sur un autre terrain ?
Je ne suis pas hostile à l’argent : je pense simplement qu’on peut avoir des business models éthiques. Avec VLC, j’ai refusé de faire des utilisateurs le produit. Publicité, tracking, bundles douteux ou vente du projet auraient détruit la confiance, donc la valeur de VLC. Cela ne veut pas dire qu’il faut refuser toute activité économique. J’ai créé VideoLabs en 2012 pour payer des développeurs qui travaillent sur VLC, x264 ou FFmpeg. Les gens brillants doivent pouvoir vivre en fabriquant des technologies utiles, pas seulement en optimisant de la publicité. Je ne vois pas de contradiction. Une entreprise peut financer, industrialiser et vendre une technologie sans capturer ni dégrader le bien commun dont elle dépend. Chez Scaleway, nous construisons une infrastructure européenne. Avec Kyber, nous construisons un produit pour un marché réel, basé sur l’open source. Les structures sont différentes, mais je cherche toujours la même chose : faire de la vraie technologie, rester indépendant et gagner de l’argent sans abîmer ce que l’on construit.
En 2021, alors que Shadow est placé en redressement judiciaire, vous participez à une tentative de reprise face à l’offre portée par Octave Klaba. Le tribunal choisit finalement une autre voie et vous quittez l’entreprise quelques mois plus tard. Trois ans après cet épisode, vous devenez CTO de Scaleway, filiale du groupe Iliad. Avec le recul, que retenez-vous de cette séquence ? Cette expérience vous a-t-elle appris quelque chose sur le rapport de force entre vision technologique, financement et souveraineté économique ?
Shadow m’a appris qu’une excellente technologie ne compense ni un mauvais business model ni une mauvaise gouvernance. Quand je suis arrivé, le problème n’était déjà plus principalement technique. Le matériel coûtait trop cher, certains contrats étaient mauvais, le modèle économique était fragile et les équipes n’étaient pas assez écoutées. À ce stade, la qualité du produit ne suffit plus. Il faut du capital, de la discipline, un bon business model, et des actionnaires qui comprennent ce qu’ils financent. J’ai participé à la tentative de reprise parce que je pensais que la technologie, et surtout les équipes, méritaient d’être sauvées. Je pense toujours que notre offre était la meilleure sur ces deux points, surtout quand on voit le résultat aujourd’hui. La souveraineté ne se décrète pas. Si vous ne maîtrisez pas le capital, la gouvernance et le temps long, vous ne maîtrisez pas vraiment la technologie. Vous pouvez l’avoir conçue et quand même la perdre.
Vous avez souvent critiqué les initiatives de « cloud de confiance » comme Bleu ou S3ns, estimant qu’elles ne répondent pas pleinement aux exigences d’une véritable souveraineté numérique. Pourtant, ces projets bénéficient du soutien de l’État et de grands groupes industriels. Selon vous, où se situe aujourd’hui la frontière entre compromis pragmatique et renoncement stratégique lorsqu’il s’agit de bâtir une infrastructure numérique européenne ?
L’État ne comprend rien à ce qu’il fait : le SSH ne s’arrête pas aux frontières. Les offres dites de « cloud de confiance » n’apportent ni souveraineté réelle ni confiance complète. Une technologie américaine opérée par une société française et certifiée par l’ANSSI peut améliorer la sécurité opérationnelle ou la protection juridique. Très bien. Mais elle reste fondamentalement américaine. Le fournisseur d’origine peut modifier le produit, ses prix, ses licences ou obéir à une décision politique américaine. Les États-Unis gardent aussi des moyens juridiques d’accès aux données. Un compromis peut se défendre pour répondre à une urgence. Dans ce cas, il faut le dire, le traiter comme transitoire et investir en même temps dans une solution européenne. Utiliser l’argent public pour installer durablement une dépendance américaine, ce n’est pas du pragmatisme. C’est un abandon industriel, c’est une erreur grave.
Vous expliquez régulièrement que la dépendance technologique européenne ne se joue pas uniquement dans les logiciels ou les modèles d’intelligence artificielle, mais aussi dans les couches les plus fondamentales de l’industrie, notamment les semi-conducteurs et les puces d’inférence. Pourtant, l’Europe semble avoir davantage investi dans les modèles d’IA que dans les infrastructures matérielles qui les rendent possibles. Assiste-t-on à une forme de déni collectif ? Et quelles devraient être, selon vous, les priorités industrielles permettant à l’Europe de réduire concrètement cette dépendance ?
Oui. Nous finançons volontiers ce qui se voit et s’annonce facilement : un modèle, une startup, un benchmark. Mais l’IA ne commence pas au modèle. Il faut de l’électricité, des centres de données, du réseau, de la mémoire, des semi-conducteurs, du packaging, des compilateurs, du logiciel, puis des machines capables d’entraîner et d’exécuter les modèles. L’Europe ne rattrapera pas dix ans de retard avec un nouveau plan et quelques milliards distribués sans cohérence. Elle doit reconstruire une chaîne complète : production de puces et de mémoire, assemblage d’ordinateurs, énergie, centres de données, design de CPU, GPU, NPU et puces réseau, puis tout le logiciel nécessaire pour les utiliser. L’ordre de grandeur d’investissement est de 100 Mds, minimum. Nous n’avons pas besoin de copier exactement Nvidia ou TSMC. Nous avons besoin de pouvoir continuer à fonctionner lorsqu’un acteur étranger décide de ne plus nous vendre, de changer ses conditions ou de servir d’abord son propre marché. Sans commande publique et privée européenne, cette industrie ne décollera pas, et nous n’aurons pas l’autonomie.
Des projets comme VLC, FFmpeg, x264 ou dav1d sont devenus des briques essentielles de l’économie numérique mondiale. Pourtant, ces infrastructures reposent souvent sur un nombre limité de développeurs et sur des modèles économiques fragiles. Après plusieurs incidents récents dans l’écosystème open source, la question de la maintenance et du financement devient centrale. Comment garantir la pérennité de ces projets critiques ? Selon vous, qui doit assumer cette responsabilité : les entreprises utilisatrices, les États, les fondations ou la communauté elle-même ?
Les premiers responsables sont les entreprises qui utilisent ces briques à grande échelle et gagnent beaucoup d’argent grâce à elles. Elles doivent financer les projets de manière récurrente, pas seulement payer un audit lorsqu’une vulnérabilité devient visible. La communauté doit garder la direction technique. Les fondations peuvent porter les actifs, les contrats et la neutralité, mais elles ne doivent pas devenir une fin en soi. Trop de gouvernance, de compliance et de réunions peut tuer le projet qu’elles prétendent protéger. Le travail critique est rarement spectaculaire : relire les patches, maintenir l’intégration continue, faire les releases, porter le code sur de nouvelles architectures, répondre aux signalements, documenter et former de nouveaux contributeurs. C’est cela qui empêche un projet de mourir. L’État peut aider par la commande publique et le financement de la maintenance, mais il ne remplacera jamais les mainteneurs. Et aujourd’hui, les mainteneurs sont sous pression.
Vous présidez VideoLAN, dirigez la stratégie technique de Scaleway, développez Kyber et continuez à intervenir dans de nombreux projets open source. Derrière ces réussites se pose une question rarement abordée : celle de la transmission. Qui prendra demain la relève sur VLC et sur les grands projets que vous avez contribué à bâtir ? Plus largement, la France forme-t-elle encore suffisamment d’ingénieurs capables de développer et de maintenir les infrastructures numériques critiques dont dépend désormais une grande partie de notre économie ?
On ne transmet pas VLC en désignant un dauphin. VLC n’est pas mon projet personnel. Beaucoup de développeurs y travaillent déjà énormément et le projet leur appartient autant qu’à moi. La transmission, c’est faire entrer de nouveaux contributeurs, leur donner des responsabilités et éviter qu’une seule personne devienne indispensable. La France forme encore d’excellents ingénieurs. Ensuite, elle les pousse trop souvent vers le management, le conseil, la finance ou la vente, parce que les carrières techniques sont moins reconnues et moins bien payées. Nous disons que la technologie est stratégique, mais les grilles salariales et les organigrammes racontent le contraire. Un ingénieur doit pouvoir rester ingénieur toute sa vie, progresser, décider et être très bien payé sans devoir gérer cinquante personnes. Il faut aussi revenir à davantage de pratique : lire du code, en écrire, le maintenir pendant dix ans et assumer ses conséquences.
Dans votre podcast « À La French », vous évoquez régulièrement les évolutions géopolitiques qui redessinent l’Internet mondial. Nous assistons aujourd’hui à une fragmentation progressive du numérique entre sphères d’influence américaine, chinoise et européenne. Dans ce contexte, comment l’open source peut-il préserver son caractère universel ? L’idée d’un Internet ouvert et global est-elle encore réaliste ou devons-nous nous préparer à un monde numérique davantage fragmenté ?
L’open source ne flotte pas au-dessus de la géopolitique. Les développeurs vivent dans des pays, les projets dépendent de financements, les forges appartiennent à des entreprises et les compilateurs tournent sur des infrastructures soumises à des lois nationales. Mais le code ouvert reste notre meilleure protection contre une fragmentation totale, et notre meilleure chance pour être indépendant des fournisseurs : un service propriétaire peut disparaître ou être coupé du jour au lendemain ; un code ouvert peut être audité, copié, modifié et maintenu ailleurs. L’Internet mondial va probablement devenir plus fragmenté. Il faut donc défendre les standards ouverts, les protocoles interopérables et les formats documentés, tout en répartissant davantage les forges, les miroirs, les mainteneurs et les infrastructures. Un Internet ouvert ne survivra pas s’il dépend de trois grandes entreprises américaines.
Vous avez souvent défendu l’idée que l’Europe dispose désormais des compétences techniques nécessaires pour proposer des alternatives crédibles aux grandes plateformes américaines. Pourtant, malgré les progrès réalisés par des acteurs comme Scaleway, OVHcloud ou Clever Cloud, les grands groupes européens continuent massivement de s’appuyer sur AWS, Microsoft Azure ou Google Cloud. Selon vous, quel est aujourd’hui le principal obstacle à l’émergence d’acteurs européens capables de rivaliser durablement avec ces géants mondiaux ?
Le problème principal n’est plus la compétence technique. C’est que l’Europe n’achète pas européen. Les entreprises et les administrations parlent de souveraineté, puis choisissent presque automatiquement AWS, Azure ou Google Cloud. Elles invoquent le risque, la richesse fonctionnelle, l’habitude ou la facilité d’achat. À court terme, ce choix peut sembler rationnel. À l’échelle d’un continent, c’est un manque de courage et une politique industrielle absurde. On ne peut pas demander à Scaleway, OVHcloud ou Clever Cloud de rivaliser avec des groupes soutenus pendant vingt ans par leur marché intérieur si les grands clients européens refusent de leur confier des charges importantes. Les acteurs européens progresseront avec des clients exigeants, des volumes, du capital et du temps. Pas avec des discours. Pour faire émerger des géants européens, l’Europe doit commencer par accepter d’être leur premier grand marché.

