Netflix, Spotify, TikTok : le crime réel a dépassé la fiction policière en termes d’audience. Comment expliquez-vous ce basculement où les récits criminels réels attirent désormais autant, voire davantage, que les œuvres de fiction ?
Elsa Sabin
Le succès du true crime s’explique d’abord par le fait que ces histoires sont réelles. Lorsque l’on regarde une série policière, on sait qu’il s’agit d’une fiction. À l’inverse, dans une affaire criminelle réelle, on sait que les victimes, les familles et les événements ont réellement existé. Cela crée une implication émotionnelle beaucoup plus forte et renforce notre curiosité, notre empathie et notre besoin de comprendre en tant qu’être humain.
Les nouvelles plateformes ont également transformé notre manière de consommer ces récits. Les podcasts, les documentaires ou encore les formats courts sur les réseaux sociaux permettent au public de suivre une affaire, d’échanger autour d’elle et parfois même de construire ses propres hypothèses. Le spectateur n’est plus seulement observateur : il a l’impression de participer activement à la recherche de réponses.
Ces récits permettent également une forme de comparaison sociale. En observant ce qui arrive aux autres, nous cherchons à comprendre notre propre place dans le monde, nos vulnérabilités ainsi que nos capacités à réagir dans des situations similaires.
Par ailleurs, les productions de true crime empruntent aujourd’hui les codes de la fiction policière : suspense, rebondissements, révélations et enquêtes complexes. La frontière entre documentaire et divertissement s’est progressivement estompée, ce qui rend ces contenus particulièrement attractifs.
Mais ce succès soulève aussi une question importante. Derrière chaque affaire criminelle, il y a de vraies victimes et de vraies familles. Le crime réel est donc devenu un produit culturel et parfois un objet de consommation, ce qui nous oblige à réfléchir à l’équilibre entre la curiosité légitime du public et le respect dû aux personnes concernées.
Le phénomène n’est ni totalement positif ni totalement négatif. Il révèle surtout quelque chose de profondément humain : notre besoin de comprendre ce qui nous effraie, ce qui nous intrigue et, finalement, ce qui nous permet de mieux comprendre la société dans laquelle nous vivons. Comme souvent en sciences humaines, il est difficile d’adopter une lecture purement binaire du phénomène.
Le succès du true crime repose aussi sur un paradoxe particulier : nous pouvons nous identifier aux victimes, aux proches ou parfois même à certains aspects du récit, tout en restant à distance de l’évènement. Nous sommes à la fois émotionnellement impliqués et protégés par notre position de spectateurs. C’est sans doute cette double posture, entre identification et détachement, qui explique en partie la force d’attraction de ces histoires.