JLPDécryptage
Votre roman, L’Honorable Correspondant, met en scène un ancien militaire confronté aux zones grises du renseignement et de la décision stratégique. Au-delà de l’intrigue, qu’avez-vous cherché à révéler du fonctionnement des institutions françaises lorsque les intérêts politiques, militaires et diplomatiques se croisent ?
Ivan Sand
Une des particularités de mon premier roman est de mettre en scène un personnage principal qui n’est pas issu du monde du renseignement. Je pense que c’est assez peu commun dans les romans d’espionnage. Le héros se retrouve rapidement au centre d’une rivalité entre les services français et israéliens, dont les enjeux le dépassent largement.
Le livre montre aussi l’imbrication entre le renseignement et l’écosystème des start up du cyber, notamment en Israël. Ici, l’enjeu n’est pas forcément de voler des capacités technologiques mais d’espionner les clients d’une entreprise pour le compte d’un État.
Il s’agit aussi d’un roman qui examine l’infiltration d’agents ou le traitement de sources sur un temps très long. On y voit comment un service peut investir sur une personne afin de recueillir des résultats de nombreuses années plus tard.
JLPDécryptage
L’état-major particulier du Président de la République demeure une structure largement méconnue du grand public, alors même qu’il joue un rôle essentiel dans le dialogue entre le pouvoir politique et les armées. Comment définiriez-vous sa véritable fonction dans une démocratie, et où s’arrête le conseil militaire pour laisser place à la décision politique ?
Ivan Sand
Le chef d’état-major particulier est le plus proche conseiller militaire du président. Il lui apporte au quotidien son expertise sur les questions de défense en s’appuyant sur une équipe réduite de militaires.
Sur le plan de la fiction, cette position me semblait intéressante pour faire ressortir l’imbrication entre les enjeux politiques et militaires d’un État, notamment en temps de crise.
Les décideurs – politiques comme militaires – ont souvent quelques minutes pour prendre des décisions capitales, à partir d’informations parcellaires. Dans le roman, je tente de montrer les très nombreux paramètres qui entrent en compte dans les décisions du président, certaines sont purement logistiques, d’autres diplomatiques, idéologiques etc. Il faut parfois trancher entre des enjeux de très court terme et d’autres dont les conséquences se verront dans plusieurs années.
Dans le roman, le fait de placer le pays en situation de cohabitation ajoute bien entendu à cette complexité et me permettait d’insister sur les liens entre politique intérieure française et gestion des affaires internationales.
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Lorsqu’une crise impose de concilier urgence opérationnelle, contraintes diplomatiques et responsabilité politique, où se situe réellement l’arbitrage ? À partir de quel moment la logique stratégique cesse-t-elle d’être exclusivement militaire pour devenir une décision profondément politique ?
Ivan Sand
Je pense que l’ensemble de ces enjeux sont en permanence entremêlés. C’est ce que je tente de montrer dans le livre lorsque les conseillers défilent dans le bureau du président, avec chacun leurs priorités (sécuritaires, diplomatiques, communicationnelles, politiques etc.).
Il est naturel que chaque entité défende son domaine. Néanmoins, dans une crise sécuritaire comme celle qui constitue le point de départ du livre, la vie des ressortissants français passe nécessairement en premier.
Dans un second temps, quand il s’agit de défendre le rang de la France ou de protéger des secrets industriels, comme c’est le cas dans la seconde partie du récit, il y a de nombreux arbitrages entre des bénéficies à court ou long terme. Et là tout entre en compte bien entendu, qu’il s’agisse d’un prochain sommet international, d’échéances électorales à venir etc.
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Depuis trois ans, les conflits montrent qu’un drone à quelques milliers d’euros peut parfois neutraliser des systèmes valant plusieurs millions. Assistons-nous à une révolution militaire comparable à celle qu’ont représentée l’aviation ou l’arme nucléaire, ou ces démonstrations restent-elles trompeuses à l’échelle stratégique ? Que change cette évolution dans la manière même de penser la puissance aérienne ?
Ivan Sand
Les drones rebattent les cartes des conflits actuels, la guerre en Ukraine en est le meilleur exemple. Néanmoins, je pense qu’il s’agit d’un moment où l’épée a pris l’avantage sur le bouclier mais que cela va se rééquilibrer prochainement.
Des systèmes de lutte anti-drone sont en développement dans de nombreux pays et ne vont certainement pas tarder à se montrer efficace à des coûts bien moindres que les anciens systèmes de défense anti-aérienne, conçus pour abattre des matériels bien plus onéreux en effet.
Je parlerais plus d’évolution que de révolution.
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L’intelligence artificielle promet d’accélérer l’analyse, la planification et parfois même la décision. Mais lorsqu’une opération engage la responsabilité politique d’un État, la rapidité constitue-t-elle toujours un avantage stratégique, ou existe-t-il un risque que la technologie réduise le temps nécessaire au doute, pourtant essentiel à toute décision de guerre ?
Ivan Sand
Je ne suis pas sûr que l’intelligence artificielle nous conduise à prendre des décisions stratégiques beaucoup plus rapidement. Le tempo est généralement imposé par des contraintes opérationnelles, logistiques. Si l’IA peut aider à prendre une décision, tant mieux, mais les responsables politiques et militaires utiliseront toujours le maximum de temps dont ils disposent, ce qui n’est souvent pas grand-chose !
Personne n’imagine que l’IA remplacera la responsabilité humaine et dès lors le doute nécessaire à ce type de prise de décision. Il s’agit d’informations supplémentaires, qui peuvent être déterminantes mais qui elles-mêmes ne sont toujours très fiables. C’est quelque chose dont les militaires sont bien conscients.
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Vous êtes officier, chercheur, enseignant et désormais romancier. Ces quatre regards vous conduisent-ils parfois à analyser une même crise de manière différente ? Lequel prend le dessus lorsque l’actualité s’accélère — et lequel, au fond, vous manque le plus lorsque vous êtes dans l’un des trois autres rôles ?
Ivan Sand
Je pense être en mesure de m’adapter à l’environnement et surtout à mes interlocuteurs. Les élèves à l’université attendent de moi une analyse approfondie des conflits récents, avec un regard critique ou, au moins, une capacité à se mettre dans la peau des différents acteurs pour analyser, le plus objectivement possible, leurs actions, leurs décisions.
Quand j’écris un roman, je fais avant tout appel à ma créativité, même si j’aime bien construire des intrigues réalistes. L’objectif est alors de faire réfléchir le lecteur mais surtout de lui procurer des émotions, de le faire s’attacher à certains personnages.
Mon rôle d’officier est peut-être le plus simple puisqu’on me confie une mission claire, avec des moyens, des objectifs. Certains de ces rôles peuvent se recouper, l’armée fait aussi appel à notre créativité, notamment lorsqu’il s’agit d’anticiper les réactions de nos adversaires.
De même, l’enseignement et la recherche sont assez connectés, naturellement. J’utilise beaucoup les conclusions de ma thèse dans mes cours et j’apprécie que certains élèves m’amènent des connaissances nouvelles ou de la contradiction.
