Introduction
En novembre 2025, à 36 ans, Sofia Shapatava remportait le tournoi W35 d’Antalya. Une victoire qui raconte la persévérance d’une joueuse géorgienne dont la carrière dépasse largement les résultats sportifs. Ancienne 186ᵉ mondiale en simple et présente dans le tableau principal de Roland-Garros en 2014, elle connaît les réalités d’un circuit où les dépenses, l’isolement et le manque de soutien peuvent peser aussi lourd que les adversaires.
En mars 2020, elle lançait une pétition pour défendre les joueurs financièrement fragilisés par l’arrêt des compétitions. Élue au comité des joueuses de l’ITF entre 2022 et 2025, elle a ensuite découvert de l’intérieur les mécanismes et les limites de la gouvernance du tennis. Avec SoTi Management, qu’elle a fondée en 2022, elle cherche aujourd’hui à transmettre aux jeunes athlètes les ressources et l’accompagnement qui lui ont manqué.
Dans cet entretien, Sofia Shapatava revient sur les sacrifices personnels de sa carrière, les inégalités persistantes du tennis, les difficultés du sport géorgien et sa définition d’une réussite qui ne se mesure pas uniquement à un classement.
Grand entretien
JLPDÉCRYPTAGE
En novembre 2025, à 36 ans, vous remportiez le tournoi W35 d’Antalya, près de vingt ans après le début de votre carrière professionnelle. Qu’est-ce qui vous pousse encore à évoluer à ce niveau, et comment votre conception de la réussite, de l’ambition et du sacrifice a-t-elle changé depuis vos débuts sur le circuit ?
Sofia Shapatava
Ce qui continue de me motiver dans le tennis, c’est que c’est un sport dans lequel on ne cesse jamais de progresser. Les objectifs peuvent changer, les priorités évoluer, mais il y a toujours quelque chose de nouveau à apprendre et un aspect à améliorer. Le tennis, c’est ma vie, et je sais que je jouerai toujours, d’une manière ou d’une autre. Tant que je mettrai les pieds sur un court, je continuerai à me dépasser pour devenir meilleure. Je crois aussi à l’importance de montrer l’exemple. Je veux rester en forme, disciplinée et fidèle aux mêmes exigences que celles que j’encourage les jeunes joueurs à suivre. Je pense que, si j’exige quelque chose des autres, je dois être prête à me l’imposer à moi-même. Mes objectifs et mes priorités ont peut-être changé au fil des années, mais une chose ne changera jamais : le court de tennis est, et restera toujours, ma maison.
JLPDÉCRYPTAGE
En mars 2020, vous avez lancé une pétition réclamant un soutien financier pour les joueurs les moins bien classés pendant la pandémie. Six ans plus tard, après avoir également découvert le tennis de l’intérieur de ses instances dirigeantes, qu’est-ce qui s’est réellement amélioré pour les joueurs qui ne font pas partie de l’élite mondiale, et quelles inégalités fondamentales restent sans réponse ?
Sofia Shapatava
Oui, c’est vrai. Et malheureusement, j’ai aussi subi une importante vague de réactions négatives, d’abord et avant tout de la part de mes collègues athlètes. J’ai reçu bien plus de critiques que de soutien.
Néanmoins, je crois qu’il faut dire ce que l’on pense et défendre ses convictions. J’ai donc continué. Et, finalement, les joueurs ont reçu une certaine aide.
En réalité, il y a davantage d’améliorations en coulisses que les gens ne l’imaginent. Nous avons constaté une légère augmentation de la répartition des dotations. Même si nous sommes encore loin d’une situation parfaite, c’est un pas dans la bonne direction.
Une prise en charge de l’hébergement et de l’accueil a également été introduite dans certains tournois de l’ITF World Tennis Tour dotés de 75 000 à 100 000 dollars, et des projets sont en cours pour améliorer les conditions des joueurs. Malheureusement, ils ne sont pas aussi nombreux qu’il le faudrait. Cela ne dépend pas uniquement de l’ITF : toutes les organisations doivent s’unir pour faire évoluer les choses.
Il faut également des personnes prêtes à prendre la parole.
J’aime ce sport et j’espère continuer à contribuer à l’améliorer pour la prochaine génération de joueurs.
JLPDÉCRYPTAGE
Vous avez siégé au comité des joueuses de l’ITF de 2022 à 2025, où vous représentiez les intérêts des professionnelles. Avec le recul de ces quatre années, dans quels domaines estimez-vous que la représentation des joueuses a permis de véritables avancées, et que vous a appris cette expérience sur les limites de l’influence au sein de la gouvernance internationale du tennis ?
Sofia Shapatava
J’ai énormément appris au fil des réunions et des discussions. J’ai sincèrement apprécié de travailler aux côtés d’autres joueuses et joueurs de tennis, d’écouter des points de vue différents et d’échanger des idées.
Ce qui a rendu cette expérience particulièrement précieuse, c’est la possibilité de voir le circuit sous un angle totalement différent, et pas seulement à travers les yeux d’une joueuse. Cela m’a permis de mieux comprendre le fonctionnement du système, les difficultés qui entourent certaines décisions et la complexité des changements à mener. Certaines de mes propres convictions ont évolué en cours de route. J’ai aussi été déçue sur de nombreux sujets, mais, malgré cela, ce fut une expérience formidable.
Je crois que les connaissances et l’expérience acquises ont été extrêmement précieuses et continuent de m’aider dans mon travail aujourd’hui, notamment lorsqu’il s’agit de conseiller et d’accompagner d’autres joueurs.
JLPDÉCRYPTAGE
Vous avez parlé ouvertement des difficultés rencontrées pour mener une carrière de tennis professionnel en Géorgie, notamment du manque de soutien financier et de perspectives. Si l’on vous confiait la conception d’un programme de développement pour la prochaine génération de joueurs géorgiens, que changeriez-vous en priorité pour que le talent, plutôt que les moyens financiers, détermine leurs chances de réussite ?
Sofia Shapatava
C’est une question difficile. Au bout du compte, la mise en place d’un programme solide de développement des talents nécessite des moyens financiers considérables.
De nombreuses fédérations européennes de tennis bénéficient d’importants accords de sponsoring avec des entreprises. Cela leur permet de constituer des équipes de développement, de soutenir les jeunes joueurs prometteurs et de leur fournir les ressources nécessaires pour progresser.
La Géorgie est un pays relativement petit et, naturellement, attirer un tel niveau de soutien financier est beaucoup plus difficile. Les possibilités et les moyens disponibles ne sont tout simplement pas les mêmes que dans les pays plus grands, dotés de ressources financières plus importantes.
Je suis convaincue qu’il existe des talents en Géorgie, mais le talent ne suffit pas. Sans un véritable soutien financier, un système de développement structuré et des investissements à long terme, il devient bien plus difficile pour les jeunes joueurs de réaliser pleinement leur potentiel.
Il va sans dire que je désapprouve le niveau de l’encadrement et le nombre d’entraîneurs dans notre pays. La qualité n’est tout simplement pas au rendez-vous, et il faudrait un travail considérable pour changer cela.
JLPDÉCRYPTAGE
Tout au long de votre carrière, vous avez dû gérer largement seule les calendriers de tournois, les déplacements internationaux, les entraînements et des budgets limités. Comment ces expériences ont-elles nourri la création de SoTi Management, et quels problèmes précis voulez-vous résoudre pour les athlètes que les structures traditionnelles de management ont, selon vous, trop souvent négligés ?
Sofia Shapatava
Ma propre carrière est l’exemple parfait de ce qu’il est possible de construire en partant de presque rien. J’ai commencé à voyager pour participer à des tournois avec seulement 100 dollars en poche et, finalement, je suis parvenue à disputer des tournois du Grand Chelem grâce à mes seuls efforts.
Mais ce parcours a eu un prix. Il a pesé sur ma santé mentale et sur ma vie personnelle, et il a exigé d’énormes sacrifices. J’ai dû pratiquement tout comprendre par moi-même, apprendre par essais et erreurs, commettre des fautes et consacrer beaucoup trop de temps et d’énergie à des choses qui auraient pu être gérées autrement si j’avais bénéficié d’un accompagnement adapté.
C’est précisément cette expérience qui m’a donné envie de créer SoTi Management. Mon objectif a toujours été d’utiliser les connaissances, l’expérience et les relations que j’ai développées au fil des années pour faciliter le parcours d’autres joueurs.
Je veux que les jeunes athlètes puissent bénéficier des conseils et du soutien auxquels je n’ai pas eu accès, éviter les erreurs inutiles, prendre de meilleures décisions et consacrer davantage d’énergie à leur véritable progression sportive.
Je sais par expérience personnelle qu’on peut réussir avec très peu de moyens, mais je sais aussi à quel point ce chemin peut être plus facile lorsqu’on est entouré des bonnes personnes.
JLPDÉCRYPTAGE
SoTi Management réunit conseil en tennis, préparation physique, nutrition, organisation des voyages et accompagnement mental. Au-delà des prestations proposées, quelle est votre philosophie globale du développement des athlètes, et comment mesurez-vous la réussite lorsque le bien-être à long terme d’un joueur et sa viabilité financière peuvent compter autant que son classement ?
Sofia Shapatava
Tout au long de ma carrière, ma conception de la réussite et mes priorités ont changé.
J’ai compris que la réussite signifie quelque chose de différent pour chaque personne. Ce que je considère comme une réussite ne correspond pas forcément à la définition qu’en donne quelqu’un d’autre, et c’est parfaitement normal.
Au bout du compte, je crois que l’objectif ultime devrait être de se sentir en accord avec soi-même, d’être en bonne santé, heureux et en paix avec les choix que l’on a faits.
Bien sûr, les objectifs, les accomplissements et les ambitions sont importants, mais ils ne doivent pas se faire au détriment de notre bien-être.
Les classements, les titres et les résultats peuvent marquer certains moments d’une carrière, mais ils ne devraient jamais définir votre valeur en tant que personne. Le reste, ce ne sont que des chiffres.
JLPDÉCRYPTAGE
Alors que vous poursuivez le développement de SoTi Management, vous recherchez activement de nouveaux partenariats et des possibilités de collaboration. Quels types d’organisations ou de partenaires seraient les plus précieux pour votre vision à long terme, que pourrait leur apporter SoTi en retour, et qu’aimeriez-vous idéalement que l’entreprise ait accompli dans les trois à cinq prochaines années ?
Sofia Shapatava
La stratégie de SoTi est simple, aussi simple que possible. En réalité, c’est la même philosophie que j’essaie d’appliquer dans ma propre vie : soutenir le plus grand nombre de personnes possible, grandir ensemble et apprendre les uns des autres.
Nous collaborons avec différentes organisations, entreprises et personnes, mais il existe un principe sur lequel je ne transige jamais : je dois croire sincèrement au projet et aux personnes qui le portent.
Je ne ferai jamais la promotion de quelque chose, ne recommanderai jamais un produit ou un service et ne vendrai jamais quoi que ce soit auquel je ne crois pas personnellement. Pour moi, la confiance et l’authenticité sont beaucoup plus importantes que des opportunités financières à court terme, même lorsqu’elles sont considérables.
Mon objectif est de construire des partenariats qui ont du sens, dans lesquels chacun trouve un bénéfice, progresse et apporte quelque chose de précieux.
Je crois que, lorsqu’on se concentre sur la création d’une réelle valeur pour les autres, le succès finit naturellement par suivre.
JLPDÉCRYPTAGE
Votre parcours vous a menée du circuit professionnel à la représentation de vos pairs, puis à la création de votre propre société de management. Dans dix ou vingt ans, quelle contribution durable aimeriez-vous avoir apportée au tennis, et que souhaiteriez-vous qu’un jeune joueur géorgien puisse accomplir grâce à des possibilités qui n’existaient pas lorsque vous avez débuté votre carrière ?
Sofia Shapatava
Je n’ai jamais été quelqu’un qui aime faire des projets à long terme, et cela n’a pas changé.
Ce qui compte le plus à mes yeux, sur le plan personnel comme professionnel, c’est de rester fidèle à mes valeurs, de demeurer honnête et de savoir que j’ai contribué au plus grand nombre possible de projets porteurs de sens.
Je veux que SoTi Management continue de se développer grâce à des relations authentiques, des collaborations précieuses et des opportunités qui font réellement la différence.
Surtout, j’espère continuer à créer des possibilités pour les jeunes joueurs qui recherchent des conseils, du soutien et quelqu’un qui croit en eux.
Je n’ai pas nécessairement besoin de savoir où je serai dans cinq ou dix ans. Ce qui compte, c’est de pouvoir me dire qu’en chemin, j’ai eu une influence positive sur le parcours de quelqu’un, que je suis restée fidèle à moi-même et que je n’ai jamais renié mes valeurs pour un gain financier.
À propos
À propos de Sofia Shapatava
- Joueuse professionnelle
- Comité des joueuses de l’ITF 2022–2025
- Fondatrice de SoTi Management
Joueuse professionnelle géorgienne, Sofia Shapatava évolue sur le circuit international depuis les années 2000. Elle a atteint la 186ᵉ place mondiale en simple et la 132ᵉ en double au classement WTA. En 2014, elle a participé au tableau principal de Roland-Garros. En novembre 2025, elle s’est imposée au tournoi ITF W35 d’Antalya. Elle a également représenté la Géorgie en compétition internationale par équipes, notamment dans le cadre de la Fed Cup, devenue Billie Jean King Cup.
Au-delà de la compétition, Sofia Shapatava défend les intérêts des joueurs professionnels. À l’origine d’une pétition pour soutenir les athlètes les moins bien classés durant la crise sanitaire de 2020, elle a siégé au comité des joueuses de l’ITF de 2022 à 2025.
Fondatrice et dirigeante de SoTi Management depuis 2022, elle propose un accompagnement destiné aux sportifs, notamment en matière de tennis, de préparation physique, de nutrition et d’organisation des tournois. Son parcours de formation mentionne également un diplôme en droit obtenu en 2022 et plusieurs certifications en fitness et nutrition délivrées en 2020. Sa démarche conjugue expérience du haut niveau et volonté de rendre le parcours sportif plus accessible aux jeunes talents.
Sources et vérifications
Éléments biographiques vérifiés au 19 octobre 2026. Les diplômes et la date de fondation de SoTi Management sont repris du profil professionnel communiqué par l’interviewée, sans vérification indépendante des certificats. / Background checked as at 19 October 2026. Degree details and SoTi Management’s founding date are drawn from the interviewee’s professional profile and the certificates have not been independently verified.
- WTA — Sofia Shapatava, player profile and career statistics
https://www.wtatennis.com/players/312623/sofia-shapatava/stats - WTA — Grand Slam record (Roland-Garros 2014)
https://www.wtatennis.com/players/312623/sofia-shapatava/record - ITF — Women’s Player Panel, roll of honour (2022–2025)
https://www.itftennis.com/media/15128/itf-world-tennis-tour-player-panel-roll-of-honour-womens.pdf - Petition launched by Sofia Shapatava, 19 March 2020
https://www.change.org/p/international-tennis-federation-tennis-players-to-get-financial-support-from-in-period-of-stop-caused-by-pandemic - 1TV Georgia — Antalya W35 title, 30 November 2025
https://1tv.ge/news/chogburti-sofia-shafatavam-antaliis-turniri-moigo-1tvsport/ - Billie Jean King Cup — Sofia Shapatava profile
https://www.billiejeankingcup.com/en/players/82a51339-61e9-48ea-ac45-3eea23645ffa - Sofia Shapatava — professional profile supplied by the interviewee / LinkedIn
https://www.linkedin.com/in/sofia-shapatava-b0811a19a/
Note éditoriale / Editorial note: Original English replies have been reproduced from the material supplied by Sofia Shapatava, retaining her wording; French responses are translations. Numbering and message salutation were excluded from the published interview format.